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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 16:45

La Russie, dont l’ambition absolue est de retrouver son rang parmi les grands de ce monde, utilise tout un éventail de moyens pour arriver à son but. La création et, surtout, la propagation de l’image d’une Russie puissante et prospère, sont au cœur des préoccupations russes. Les Jeux Olympique de Sotchi sont une occasion par excellence de contribuer à l’image de la Russie dans le monde telle que les pouvoirs russes souhaitent la diffuser, et ils y mettent les moyens…

Le comité d'organisation " Sotchi 2014 " a signé, depuis 2009, des accords de commercialisation avec huit partenaires nationaux : Mégaphone, Rostelecom, Les chemins de fer russes, Rosneft, Bosco Sport, Sberbank, Aeroflot et Volkswagen. Lors des derniers Jeux Olympiques de Londres en 2012, il n’y avait que sept partenaires nationaux, remarque le quotidien russe Védomosti. Les montants des contrats à Sotchi semblent être bien plus importants que ceux signés à Beijing ou à Vancouver. Les Jeux sont particulièrement cruciaux dans les affaires de Kremlin. En effet, cinq commanditaires nationaux de Sotchi sont des entreprises dans lesquelles l’Etat détient des parts. Toujours selon Vedomosti, les contrats signés par les entreprises partenaires ont été largement « appuyés par l’Etat ». En plus de ces partenaires nationaux, le comité d'organisation "Sotchi 2014" bénéficie du soutien de trois partenaires marketing ("Ingosstrakh», PwC et "Sportloto"), de 31 fournisseurs et 46 titulaires de licence - entreprises participant à la production de souvenirs utilisant les symboles des Jeux, dont la banque Tsentrobank, responsable pour la sortie des pièces et billets commémoratifs.

Les dépenses des Jeux Olympique de Sotchi s’élèvent à ce jour à 36 milliards d’euros, dont la moitié provenant du secteur privé. L'Etat russe a dépensé environ 700 milliards de roubles (17 milliards d'euros, soit plus que les dépenses de santé en 2013 !) : 200 milliards de roubles pour la construction de sites olympiques et environ 500 milliards de roubles pour l'aménagement d'infrastructures dans la ville. Ces chiffres dépassent amplement les estimations initiales du programme d'investissement global de 14 milliards d'euros. Un tel investissement ne peut que payer, ou du moins le doit-il !

La sécurité est un autre axe d’action du Kremlin. C’est ici, à Sotchi, vitrine internationale, que les autorités russes se doivent de montrer au monde entier qu’ils sont capables d’assurer la sécurité des participants, spectateurs et organisateurs. C’est ici et maintenant que le pouvoir russe doit plus que jamais pouvoir anticiper, prévenir et protéger contre tout désordre, des petits troubles mineurs aux attaques terroristes. Là aussi, tous les moyens sont utilisés. Selon le quotidien Gazera.ru, environ 30 milles nouveaux « uniformes noirs » ont été assignés à Sotchi. Ceci représente, par comparaison avec le nombre officiel d'habitants du « Grand Sotchi », soit 450 milles personnes, près d’un policier pour 15 citoyens. C’est cela, mettre les moyens en Russie ! Aujourd'hui, la mission principale de la police se résume à un « porte-à-porte » visant à rechercher des citoyens non enregistrés. Les formulaires des inspecteurs comportent des questions portant non seulement sur les lieux de résidence et d’adresse officielle, mais également sur la possession et le numéro d'identification des téléphones portables. Toutefois, si les résidents de Sotchi refusent de répondre à ces questions, la police suit l’ordre de ne pas entrer en conflit, toujours selon Gazeta.ru.

Les pouvoirs russes semblent particulièrement attentifs au travail des médias indépendants. Dans une affaire comme celle de Sotchi, il faut bien veiller à ce que tout soit sous contrôle, y compris l’information. Selon le rapport du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), les autorités russes « empêchent le fonctionnement normal des journalistes à Sotchi » (ce rapport est disponible en russe et en anglais sur le site web de l'organisation). Ce document stipule que « les obstacles des autorités russes et l'autocensure pratiquée par les journalistes ont conduit à des restrictions sur la couverture des questions sensibles liées aux Jeux de Sotchi ». Le rapport décrit les « méthodes d’intimidation pratiquées contre les journalistes locaux et étrangers » et les obstacles « créés par les autorités dans leur travail de couverture préolympique ». Ces problèmes sensibles incluent l'exploitation des travailleurs migrants, les dommages environnementaux, l'expulsion forcée des résidents de Sotchi de leurs maisons, etc. Le rapport note également que «les médias d'Etat ignorent tout simplement ces sujets ». Mais qui va se soucier de ces inconvénients mineurs quand l’image de la nouvelle Russie est en jeu ? La beauté, ne demande-t-elle pas tous les sacrifices, à reprendre le fameux proverbe russe ?

L’année 2013 a été celle du retour de la Russie sur la scène internationale : Iran, Syrie, Snowden, etc. L’année 2014 commencera par une splendide mise en scène. Sage stratégie ou mauvaise gestion de priorités ? A suivre.

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Published by Katia Zhuk - dans Puissances
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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 07:12

Par Christian Bardot
professeur d'histoire, cpge, Lycée Lakanal, Sceaux

 

« Il faut que la Corne d’Or et Constantinople soient nôtres […] car la Russie, ce formidable géant, doit enfin s’évader de la chambre close où il a grandi  […] pour remplir ses poumons de l’air libre des mers et des océans….Nous autres Russes sommes vraiment indispensables à toute la chrétienté orientale et à l’avenir de l’orthodoxie sur Terre » (Dostoïevski, Journal d’un écrivain, à la date de 1877, cité par J.Carpentier et F.Lebrun, 2001).

 

   Étudier les rapports entre la Russie et la Méditerranée peut paraître paradoxal. Le territoire russe est immense (neuf fuseaux horaires, un voyage en train qui dure une semaine de Moscou à Vladivostok), mais essentiellement continental, à la fois européen et asiatique. Pourtant, l’État qui l’administre n’a cessé de rechercher un débouché sur une « mer libre », la Méditerranée. Les raisons en sont géopolitiques et historiques.

   Le pays dispose certes de longues façades maritimes, mais elles offrent un médiocre accès à « l’océan mondial » : la mer Baltique est quasiment fermée par des détroits que contrôle le Danemark ; les ports sur l’océan glacial Arctique au nord et l’océan Pacifique à l’est sont bloqués par les glaces de longs mois durant. Un tropisme méditerranéen sous-tend d’autant plus la géopolitique de la Russie qu’elle se veut héritière de Byzance : ses peuples ont été évangélisés par des missionnaires byzantins usant d’un alphabet dit cyrillique dérivé du grec ; le prince de Moscou proclamé « tsar » à partir de 1472 se considère comme le successeur des « césars » - le titre n’apparaît qu’après la prise de Constantinople par les Turcs Ottomans en 1453. Moscou se veut la troisième Rome, dépositaire d’un rêve impérial et messianique né sur les rivages de la Méditerranée.

    De ce fait, quel que soit le régime, les rives de la mer Noire et le verrou qui la sépare de l’Égée (les Détroits : Bosphore et Dardanelles), mais aussi le Caucase et ses abords ainsi que les Balkans focalisent l’intérêt des élites russes. A l’inverse, quel que soit également la nature du pouvoir à Moscou, les puissances maritimes s’attachent à bloquer la poussée russe vers la Méditerranée : la pensée géopolitique anglo-saxonne a insisté sur ce thème et les États-Unis reprennent après 1945 un rôle que joua longtemps le Royaume-Uni. Quelles sont les formes de la présence russe en Méditerranée ? La nouvelle Russie est-elle ici en continuité ou en rupture avec celle du passé, tsariste aussi bien que soviétique ? 

 

1) Le rêve méditerranéen de la Russie des tsars

 

   Depuis sa naissance autour de Moscou, l’État russe cherche à s’étendre vers trois directions : la grande plaine germano-polonaise ; la Sibérie et l’océan Pacifique ; les régions méridionales. En Méditerranée, l’influence russe progresse selon des axes et des modalités variés. Au temps des tsars, elle le fait au détriment du sultan de Constantinople (Istanbul) : il a autorité sur un immense espace allant formellement de la Hongrie à l’Algérie actuelles mais, devenu « l’homme malade de l’Europe » selon le mot du tsar  Nicolas 1er, l’Empire ottoman se délite à compter du XVIIIe siècle. La Russie en tire profit mais ses ambitions sont contrariées par l’empire d’Autriche dans les Balkans, et surtout par le Royaume-Uni qui donne priorité au contrôle de la route des Indes par l’Égypte d’où les Anglais ont chassé les Français en 1801, après avoir ajouté Malte au rocher de Gibraltar qu’ils possèdent depuis le traité d’Utrecht en 1713.  

 

   La Russie arrache les rives de la mer Noire à l’emprise ottomane par une série de guerres limitées. En 1774, le traité de Kutchuk-Kaïnardji est une victoire « telle que la Russie n’en avait jamais eue de pareille » déclare Catherine II - citée par Bernard Lewis, Histoire du Moyen-Orient, Albin Michel, 1997. La Crimée est déclarée indépendante puis annexée peu après ; la Russie obtient la liberté de naviguer et de commercer en mer Noire et dans les Détroits ; les principautés de Valachie et de Moldavie (actuelle Roumanie) deviennent autonomes, ce qui ouvre les bouches du Danube à l’influence russe ; Saint-Pétersbourg peut installer des consulats dans les villes ottomanes, ce qui lui confère un droit de remontrance auprès du sultan en faveur des millions de sujets orthodoxes que compte son Empire, efficace moyen d’ingérence. Dans les années qui suivent, les annexions russes font du Caucase la nouvelle frontière entre les deux empires.

   Mais, après Waterloo et le traité de Vienne, les Britanniques sont maîtres du jeu international. Contre leur ancien allié russe, ils prennent la défense de l’Empire ottoman. Ils préfèrent un État affaibli en Méditerranée orientale plutôt qu’une puissance en expansion : la situation préservera la sécurité de la route des Indes et facilitera l’exportation des produits de leur industrie naissante - en 1839, Londres impose à La Porte, le gouvernement ottoman, une convention commerciale en ce sens (elle agit de même au même moment à l’encontre de l’empire chinois). Les Habsbourg de Vienne entendent pour leur part remplacer les Ottomans dans les Balkans, à la fois pour élargir l’accès de leur État à l’Adriatique et pour briser le rêve d’une grande Serbie qui rassemblerait les Slaves du Sud, perspective redoutable pour un empire autrichien dominé par l’élément germanique mais qui abrite des millions de minoritaires, dont des Slaves.  

   Dans ces conditions, les ambitions russes sont bridées. Les Français s’associent aux Anglais pour éviter que l’indépendance grecque arrachée en 1830 ne profite à Saint-Pétersbourg ; ils mènent en commun la guerre de Crimée (1853-1855) pour bloquer les ambitions du tsar au Proche-Orient. La Russie espère contourner l’obstacle en jouant la carte de la solidarité slave et orthodoxe dans les Balkans : en 1877, elle appuie la révolte des Serbes, Bulgares et Roumains contre le sultan. Mais Londres s’entend avec Vienne pour limiter lors du congrès de Berlin les gains russes dans la région. Cet échec amène l’empire des tsars à privilégier l’Extrême-Orient. A la surprise générale, il y est pourtant vaincu sur terre et sur mer en 1905 par le Japon. Il se tourne donc à nouveau vers les Balkans et, fort de son alliance avec la France et de son « entente » avec l’Angleterre (conclue en 1907, elle a donné naissance à la Triple Entente), il prend le risque d’un conflit généralisé pour soutenir son allié serbe menacé par l’Autriche-Hongrie au lendemain de l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. L’engrenage mène à la Grande Guerre. Celle-ci est fatale au régime, qui s’effondre en mars 1917, première révolution suivie d’une autre, en Octobre - dans le calendrier julien maintenu dans l’ancienne Russie quand l’Occident adopta le calendrier grégorien au XVIème siècle. L’arrivée des Bolcheviks au pouvoir est un saut dans l’inconnu.

 

2) La Russie soviétique et la Méditerranée : exclusion, expansion, repli

 

   La Russie soviétique reste en marge de la vie internationale dans la décennie consécutive à la Révolution d’Octobre et à la guerre civile qui s’ensuit de 1918 à 1920 et la laisse exsangue. Malgré l’Internationale communiste qui porte les espoirs de Lénine, l’expérience soviétique reste isolée. L’Empire ottoman a disparu mais la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient défavorise Moscou : la république turque que fonde Mustapha Kemal n’est pas en mauvais termes avec l’Union soviétique mais son nationalisme est aussi intransigeant à son égard qu’à l’encontre des vainqueurs européens ; la France et l’Angleterre sont directement présentes au Proche-Orient, via les mandats accordés par la Société des Nations - Syrie/Liban pour Paris ; Palestine, Jordanie, Irak pour Londres. Ces deux puissances et secondairement l’Italie qui possède l’actuelle Libye depuis 1912-1913, contrôlent toujours l’Afrique méditerranéenne. Dans les Balkans, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes rebaptisé Yougoslavie (« pays des Slaves du sud ») en 1929 ainsi que la Roumanie appartiennent à la petite Entente soutenue par la France autant pour isoler la Russie par un « cordon sanitaire » que pour disposer d’alliés de revers contre l’Allemagne. Dans les années Trente, le conflit entre dictatures et démocraties profite à l’Italie fasciste et à l’Allemagne nazie dans la péninsule balkanique : la petite Entente se disloque ; en Roumanie, en Hongrie, partout, des régimes autoritaires regardent vers Rome ou Berlin. À l’ouest de la Méditerranée, l’aide soviétique à la république espagnole n’empêche pas la victoire des franquistes à l’issue de la guerre civile de 1936-1939.

 

   La Seconde Guerre mondiale et ses suites offrent en revanche des opportunités nouvelles. L’Armée Rouge est présente dans les Balkans en 1945 : toute la péninsule se trouve à l’Est de ce « rideau de fer » que les Soviétiques ont « descendu sur l’Europe de Stettin sur la Baltique à Trieste dans l’Adriatique » écrit Churchill dès le 12 mai 1945. Employée alors dans un télégramme adressé au nouveau président américain, Harry Truman, la métaphore est reprise  en mars 1946 par celui qui n’est plus alors que l’ancien Premier ministre anglais dans le célèbre discours qu’il prononce à l’université de Fulton, publiquement cette fois et devant les plus hautes autorités états-uniennes. Cet élément permet au Kremlin de transformer tous les pays, Grèce exceptée, en « démocraties populaires » alignées sur le modèle soviétique : non content d’avoir redonné à l’URSS les frontières de l’empire tsariste de 1914, Staline accomplit là le vieux rêve des panslavistes – moyennant la substitution du communisme à la religion orthodoxe comme légitimation... Il se heurte en revanche à la résistance des États-Unis quand il encourage le séparatisme dans  les provinces septentrionales de l’Iran ou fait pression sur la Turquie pour obtenir le droit de cogérer avec elle la surveillance des Détroits. Parallèles à la guerre civile qui dresse les communistes grecs aidés par la Yougoslavie de Tito contre le gouvernement légal d’Athènes, ces faits sont à l’origine directe de l’entrée en Guerre froide : dans le discours prononcé devant le Congrès en mars 1947, c’est pour justifier l’aide financière massive accordée à la Grèce et à la Turquie que le président Truman invoque la nécessité d’endiguer l’expansion des doctrines contraires à la liberté. Par ailleurs, Moscou perd le contrôle de la totalité des Balkans : en 1948, la rupture avec la Yougoslavie de Tito prive l’URSS d’une façade sur l’Adriatique ; les effets sont aggravés par le fait qu’après le schisme sino-soviétique de 1960, l’Albanie d’Enver Hodja opte pour Pékin. L’URSS ne peut pas davantage compter sur Israël, créé en 1948 par des sionistes travaillistes, pour battre en brèche l’influence occidentale dans un monde arabe conservateur et hostile à son athéisme officiel : décevant les espoirs initiaux de Moscou, il apparaît vite que l’État hébreu est plus en phase avec l’Occident qu’avec son système. D’où, peut-être, le revirement de Staline : après avoir incité la Tchécoslovaquie à fournir des armes à Tel-Aviv durant la guerre de 1948-1949, il réactive à la fin de son « règne » l’antisémitisme dont usaient les tsars (complot des blouses blanches, procès Slansky à Prague).

    De façon durable, Moscou joue désormais la carte de l’antisionisme. C’est par ce biais qu’elle prend pied au Moyen-Orient en 1955-1956. Après que les États-Unis aient refusé à l’Égypte de Nasser des armes modernes et des crédits pour édifier le barrage d’Assouan, Moscou fournit les unes puis les autres. Lorsque la France et l’Angleterre, associées à Israël, déclenchent après la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez une expédition militaire contre Nasser, Khrouchtchev apporte au Raïs un soutien spectaculaire en menaçant d’apocalypse nucléaire Londres et Paris. Soucieuse d’apaiser l’opinion arabe, l’Amérique fait pression sur ses alliés européens, qui doivent retirer leurs forces. C’est un succès diplomatique pour Nasser comme pour l’URSS. Elle dispose désormais d’un partenaire de poids au Moyen-Orient : l’Égypte est la grande puissance du monde arabe, par sa position charnière entre Maghreb et Machrek, par son poids démographique, par l’espoir que soulève le panarabisme dont Nasser s’est fait le champion.

    Par la suite, la Syrie, l’Algérie du Front de libération nationale, puis la Libye du colonel Kadhafi deviennent à leur tour des relais de l’influence soviétique en Méditerranée. Ces pays accordent des facilités à la flotte de guerre, l’Eskadra : sous Leonid Brejnev, elle interdit à la VIème flotte des États-Unis de transformer la mer intérieure en un « lac américain ». La dénonciation du « sionisme valet de l’impérialisme américain » enrichit le répertoire de la diplomatie soviétique et du mouvement communiste qui lui est lié. Le soutien à l’Organisation de libération de la Palestine dirigée par Yasser Arafat est constant. Lors de la guerre du Kippour, le Kremlin apporte derechef son appui à l’Égypte quand son armée est bousculée par la contre-offensive israélienne : la menace nucléaire est de nouveau brandie.

 

    Les décennies 1970 et 1980 marquent pourtant l’effritement des positions soviétiques en Méditerranée. En 1972, Sadate qui a succédé à Nasser renvoie les milliers de conseillers soviétiques présents en Égypte, civils et militaires, et se rapproche du monde occidental : l’aide financière américaine au Caire devient dès lors conséquente. En 1977 il reconnaît publiquement le droit à l’existence de l’État d’Israël avec lequel il signe en 1978-1979 une paix séparée favorisée par les Etats-Unis de Jimmy Carter. L’URSS perd son plus précieux atout dans un monde arabe où l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée Rouge en 1979 et l’essor de l’islamisme lui aliènent par ailleurs bien des sympathies. En parallèle, dans l’Europe méditerranéenne de culture catholique - Italie, France, pays ibériques - , s’érode l’audience de puissants partis communistes qui louaient « le bilan globalement positif de l’Union soviétique » (en 1974, selon Georges Marchais, secrétaire général du PCF). La période débouche sur l’incapacité de l’Union soviétique paralysée par l’échec des réformes lancées par Mikhaïl Gorbatchev à contrecarrer les volontés américaines au Moyen-Orient : en 1990-1991, l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, autre protégé de Moscou, dresse contre Bagdad une majorité de gouvernements arabes et Washington mène la coalition victorieuse. Des bases sont alors concédées aux États-Unis dans la péninsule arabique, des Marines sont installés au cœur du Moyen-Orient et la Maison Blanche peut encourager un « processus de paix » israélo-palestinien qui trouve son aboutissement en 1993 - sans parvenir à régler durablement la question. De ces développements, l’URSS redevenue Russie est absente.

 

3) La nouvelle Russie évincée de la Méditerranée ?

 

     La Russie qui naît en 1991 hérite des attributs internationaux de l’Union soviétique. Mais elle n’a pas ses moyens d’action et les turbulences postcommunistes limitent drastiquement ses ambitions : l’aire méditerranéenne en administre la preuve. Après les indépendances ukrainienne et géorgienne, la Russie ne dispose plus que d’un accès limité à la mer Noire : elle perd en particulier la presqu’île de Crimée - que Khrouchtchev avait jugé bon en 1954 de rattacher à la république d’Ukraine, bien qu’elle soit majoritairement russophone. Or on y trouve Sébastopol, port d’attache de la flotte russe de mer Noire. La situation est une pomme de discorde entre les deux voisins. La position russe se dégrade d’autant plus qu’en 2003-2004, les « révolutions de couleur » en Géorgie puis en Ukraine marquent l’arrivée au pouvoir d’équipes hostiles à Moscou. L’élection présidentielle de janvier-février 2010 a renversé cette tendance à Kiev : le nouveau président, Ianakovitch, signe le 21 avril  avec son homologue russe Medvedev, un accord qui prolonge jusqu’en 2042 voire au-delà la location à l’armée russe de la base de Sébastopol, en échange d’une ristourne sur le prix du gaz russe vendu à l’Ukraine. Il n’en va pas de même dans la Géorgie du président Saakachvili : l’influence américaine y est notable même si l’Administration Obama a différé sine die la perspective d’une adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie.

   Par ailleurs, la Russie a perdu prise sur les évolutions balkaniques. Comme dans toute l’Europe de l’Est, les révolutions anticommunistes de 1989-1990 y ont balayé les régimes liés à Moscou. Les nouveaux gouvernements se sont empressés de sortir du Comecon et du Pacte de Varsovie et se sont tournés vers l’Union européenne (UE) et l’OTAN. La Bulgarie et la Roumanie ont rejointe l’UE en 2007 ; la Slovénie l’avait fait dès 2004 et les négociations sont en cours avec les autres États successeurs de la Yougoslavie. Ces trois pays sont également membres de l’OTAN depuis 2004, la Croatie et l’Albanie depuis 2009. La dislocation convulsive de la Yougoslavie a terriblement affaibli la Serbie, allié historique de la Russie : en 1999, malgré son veto au Conseil de sécurité de l’ONU, Moscou ne peut empêcher l’aviation de l’OTAN de bombarder Belgrade pour contraindre le gouvernement de Slobodan Milosevic à « lâcher » les milices serbes dressées contre les albanophones du Kosovo. L’échec se renouvelle en 2008 quand cette région s’émancipe de la Serbie avec la bénédiction des Occidentaux. Il est d’autant plus cuisant que cela n’empêche pas Belgrade de se rapprocher de l’Union européenne : la candidature serbe est déposée auprès de Bruxelles en décembre 2009.

   La démonstration de force à laquelle Moscou se livre en août 2008 contre la Géorgie est en partie une manière d’atténuer l’échec en Serbie : une « guerre de cinq jours » vient à bout des forces géorgiennes qui avaient pénétré en Ossétie du sud, région géorgienne occupée par des soldats russes. Le résultat obtenu contre ce petit pays du Caucase reste pourtant modeste : en s’adjoignant de fait l’Abkhazie, la Russie étend certes sa façade sur la mer Noire ; elle renforce également sa présence à l’Ouest de cette mer en affaiblissant la Moldavie dont elle a détaché la Transnistrie. Mais ces « revanches » ne sauraient compenser la perte d’influence dans les Balkans.

 

   En ce début de XXIe siècle, la Russie ne dispose plus au fond d’appuis sûrs autour de la Méditerranée, ni au Nord, ni au Sud (la Libye et l’Algérie privilégient d’autres partenaires, notamment la Chine et les États-Unis) ; à l’Est, elle ne peut plus compter que sur la Syrie et le Hamas - l’Iran entretient aussi d’excellent rapports avec Moscou, mais ces liens relèvent du Grand Jeu diplomatique en Asie centrale plus que des problématiques méditerranéennes. Plus que jamais, le règlement de la question israélo-palestinienne et de façon plus générale le sort du Moyen-Orient relèvent avant tout des initiatives américaines : ce sont elles que sollicitent ou critiquent les acteurs locaux. La présence russe en Méditerranée est devenue discrète, même si sa flotte de guerre y manoeuvre à nouveau - et si les « oligarques », imitant l’aristocratie tsariste, fréquentent assidûment la Riviera. Les puissances maritimes, les États-Unis dans le sillage de l’Angleterre, sont parvenues à éloigner l’État-continent des rives qu’il avait longtemps convoitées. « Puissance pauvre » (Georges Sokoloff), l’URSS disposait au fond d’un éventail d’arguments bien trop réduit pour prétendre à une influence durable loin de ses bases territoriales. Le « géant russe » est renvoyé à sa « chambre close » : pourra-t-il s’en accommoder longtemps ?

  

Repères chronologiques

Au temps des tsars

- 1774 : traité de Kutchuk-Kaïnardji

- 1783 : la Russie annexe la Crimée

- 1822-1830 : guerre d’indépendance grecque

- 1854-1856 : guerre de Crimée

- 1877-1878 : guerre entre la Russie et l’Empire ottoman, conclue par le traité de Berlin.

- 1914 : la Russie est en guerre à la fois contre les Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) et contre l’Empire ottoman

- 1917 : une première révolution remplace le tsarisme par un gouvernement provisoire que renversent ensuite les Bolcheviks dirigés par Lénine

 

Sous le régime soviétique

-  1919 : fondation à Moscou de l’Internationale communiste (ou Komintern)

- 1936 : l’URSS intervient dans la guerre d’Espagne ; la convention de Montreux révise le statut des Détroits

- 1946-1949 : guerre civile en Grèce entre les résistants communistes soutenus par la Yougoslavie de Tito et les monarchistes aidés par l’Angleterre puis les États-Unis

- 1947 : discours Truman

- 1948 : schisme entre la Yougoslavie et le bloc soviétique ; naissance d’Israël

- 1949 : Moscou lance le COMECON pour répliquer au plan Marshall

- 1952 : la Turquie intègre l’OTAN

- 1955 : pacte de Varsovie

- 1956 : expédition de Suez

- 1962 : indépendance de l’Algérie : le nouvel État noue des liens étroits avec l’URSS

- 1972 : Sadate expulse d’Égypte les conseillers soviétiques

- 1973 : guerre du Kippour

- 1989 : « automne des peuples », chute du mur de Berlin

 

La nouvelle Russie

- 1990-1991 : éclatement de l’URSS ; guerre du Golfe

- 1999 : l’aviation de l’OTAN bombarde Belgrade

- 2000 : V.Poutine élu président de la Russie

- 2003 : « révolution des roses » en Géorgie

- 2004 : « révolution orange » en Ukraine

- 2008 : indépendance du Kosovo ; conflit entre la Géorgie et la Russie ; fondation de l’Union pour la Méditerranée : la Russie n’en fait pas partie

- 2010 : report sine die de l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN ; accord entre la Russie et l’Ukraine prolongeant la location à la marine russe du port de Sébastopol (21 avril)

 

 ANNEXES

 

Les Détroits : un enjeu décisif

 

On nomme Détroits le Bosphore et les Dardanelles qui encadrent la mer de Marmara. 

Ils se situent au croisement des routes terrestres menant d’Asie en Europe et de la voie maritime ouvrant la Méditerranée sur la mer Noire puis l’espace russe. Leur configuration (long de 31 km, le Bosphore est large de 700 à 1 200 mètres) permet d’interdire aisément le passage aux navires de surface ; leur grande profondeur rend difficile en revanche le repérage des sous-marins. Leur importance est soulignée dès l’Antiquité par l’essor de Byzance, cité devenue capitale de la partie orientale de l’empire romain puis, sous le nom de Constantinople, de l’empire byzantin, après la chute de Rome en 476. La prise de Constantinople par les Turcs Ottomans en 1453 marque la fin de cet empire. 

A partir du XVIIIe siècle, les tsars regardent vers la Méditerranée et le statut des Détroits devient une question internationale de première importance : à quel(s) Etat(s) confier le droit de laisser passer tels ou tels navires ? La réponse a varié au fil des décennies, selon les rapports de force entre l’Empire ottoman puis la République turque, la Russie et les puissances maritimes intéressées par la Méditerranée. On peut simplifier en disant qu’avant 1841, l’Empire ottoman est maître des Détroits, que ceux-ci sont neutralisés pour les navires de guerre de 1841 à 1914, puis soumis au contrôle franco-anglais de 1918 à 1936, avant que ne soit restaurée la souveraineté turque par la convention de Montreux, texte qui reste en vigueur.

La convention de Montreux autorise la Turquie à fortifier les Détroits ; elle confirme la totale liberté de passage pour les navires de commerce en temps de paix comme de guerre si la Turquie reste neutre mais lie le passage des bâtiments de guerre à une notification préalable auprès des autorités d’Ankara. Si la Turquie est belligérante, elle peut interdire le passage des navires de guerre des puissances ennemies. Le texte, qui a une pointe antisoviétique, limite par ailleurs les droits des puissances non riveraines de la mer Noire.

 

 

La pensée géopolitique anglo-saxonne, la Méditerranée et la Russie

 

    Aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, les thèses de l’amiral Alfred Thayer Mahan, professeur à l’US Naval Academy, pénètrent les cercles dirigeants : publié en 1890, son traité The Influence of Sea Power upon History 1660-1783 précise que si les États-Unis veulent devenir une grande puissance rayonnant hors de « l’hémisphère occidental » (le continent américain), ils doivent disposer d’une flotte de guerre de rang mondial et de bases navales sur toutes les mers du globe pour s’assurer la maîtrise des coastlands.

    Au même moment, le géographe anglais Halford J. Mackinder (1861-1947) insiste sur l’enjeu du Heartland, le cœur du continent eurasiatique : « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le Heartland ; qui gouverne le Heartland domine l’île mondiale ; qui gouverne l’île mondiale domine le monde. » L’« île mondiale » est le système que forment les continents dispersés sur « l’océan mondial » reliant les mers du globe : cette « île » est contrôlée par les puissances maritimes à la condition qu’aucune puissance continentale ne soit en état de les exclure de l’Eurasie, seule ou associée à une autre – la Russie alliée à l’Allemagne par exemple.

   L’Américain Nichols J.Spykman prolonge Mackinder dans un ouvrage publié en 1942, America’s Strategy in World Politics : comme l’avait fait l’amiral Mahan, il insiste sur l’importance du Rimland, « l’anneau des terres » entre le cœur de l’Eurasie et les mers. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, il légitime ainsi l’alliance entre les Anglo-Américains et les Soviétiques pour interdire à l’Allemagne le contrôle du Rimland. La stratégie du containment transpose ce schéma : Washington s’emploie à tenir l’Union soviétique éloignée des rivages eurasiatiques. De la Méditerranée au Pacifique oriental en passant par le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-est, les littoraux, les îles, les archipels sont les points d’application privilégiés de « l’endiguement ».

 

 

Pour approfondir

- Jean Carpentier et François Lebrun, dir., Histoire de la Méditerranée, Seuil, 2001

- Isabelle Facon, Russie : les chemins de la puissance, éditions Artège, 2010.

- Henry Laurens, « L’URSS et l’Egypte de Nasser à Sadate », Orientales vol. III, CNRS éditions, 2007.

- Jean-Louis Van Regemorter, La Russie et le monde au XXe siècle, Masson/A.Colin, 1995.

- Georges Sokoloff, La démesure russe, Fayard, 2009.

- Revues :

. L’Histoire, les collections, N° 47, « Méditerranée, guerre et paix depuis 5 000 ans », avril 2010.

.  Questions internationales, N° 27, septembre-octobre 2007, « La Russie » (aspects intérieurs et place dans le monde) ; N° 37, mai-juin 2009, « Le Caucase : un espace de convoitises ».

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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 10:13
La baisse du prix de l’énergie, l’arrivée d’une nouvelle administration américaine, les effets de la crise les remettent-elles en question ?

Communication présentée le 15 octobre
3ème rendez-vous Henri IV
Les questions de la géopolitique mondiale pour 2009-2010

Il y a plus d’un an, en août 2008, l’armée russe franchissait une frontière internationale pour la première fois depuis 29 ans (décembre 1979, Afghanistan) et remportait une victoire éclair sur la petite Géorgie. Moscou reconnaissait « l’indépendance » des deux provinces séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

Depuis, deux événements majeurs sont intervenus : la crise économique mondiale et l’élection de Barak Obama. Changent-ils la donne pour Moscou ?

La crise et ses effets induits réduisent à priori la marge de marge de manœuvre de Moscou.

La crise financière n’épargne par la Russie.

Elle n’est pas directement touchée par la crise des subprimes, mais par le crédit étranger aux grandes entreprises russes. D’une part, ce crédit a cessé pour cause de difficultés des banques occidentales. D’autre part, les emprunts russes sont gagés sur la valeur des actifs des entreprises. Leur très forte décapitalisation boursière les a mises au bord de l’insolvabilité.

Mais quand on parle de la Russie, il ne faut pas confondre les oligarques (affaiblis) et l’Etat, en dépit de leurs liens évidents. La chute des recettes fiscales et l’augmentation des dépenses laisse prévoir un déficit budgétaire énorme (7 % du PIB en 2009), mais le budget était excédentaire depuis 2002, et la Russie a accumulé des réserves colossales (plus de 700 milliards de dollars en septembre 2008 en or, devises et fonds de stabilisation). Aussi l’Etat s’est-il porté au secours des entreprises par diverses aides, et en profite pour accroître sa main mise sur l’économie.

La Russie est également touchée par deux effets induits de la crise.

Le premier est économique. La contraction de la demande mondiale a fait chuter le prix des hydrocarbures et des matières premières, principales exportations de la Russie. Les actionnaires russes et britanniques ont mis fin à leur guerre d’usure pour le contrôle de la coentreprise TNK-BP (accord du 3 octobre 2008). Pour autant, il faut relativiser l’appauvrissement des oligarques et de l’Etat, car les variations de prix doivent s’interpréter dans la durée. La chute vertigineuse du prix du pétrole au second semestre 2008 a anéanti la flambée (en grande partie spéculative) du premier, mais la moyenne annuelle des prix effectifs est quand même de 100 $ le baril. Au cours du premier semestre 2009, le prix a remonté et est structurellement appelé à se maintenir à un niveau élevé. Il convient donc de ne pas ruiner prématurément l’Etat russe.

Le second est politique, dans la mesure où la crise a facilité l’élection d’Obama.

9 mois après l’arrivée de B.Obama à la Maison Blanche, les ruptures réelles et structurelles apparaissent encore très modestes. Mais on peut enregistrer une percée spectaculaire sur le front du soft power. Certains ne croient qu’au hard power, mais attention au péché de désinvolture plus ou moins cynique. La victoire d’Obama montre combien le registre du soft power est important. On peut même dire que le principal changement réside là. L’Administration Bush avait une image exécrable aux Etats-Unis et dans le monde. Les Russes, Chinois et Européens avaient beau jeu de dénoncer l’unilatéralisme botté de Washington, et de prôner les vertus du multilatéralisme. Il est devenu aujourd’hui beaucoup plus difficile d’être antiaméricain : Obama est plus fort que Bush.

Dans ce contexte, Moscou a accepté l’offre américaine de relancer (reset) les relations bilatérales. Est-ce le signe d’un affaiblissement de la Russie ?

Le désarmement

Les deux superpuissances nucléaires ont ouvert une négociation au printemps 2009 sur un nouveau traité destiné à succéder à START 1, signé en 1991 et qui arrive à échéance le 5 décembre 2009. A l’occasion de la visite d’Obama à Moscou, les 6 et 7 juillet 2009, les Etats-Unis et la Russie se sont mis d’accord sur des objectifs chiffrés[1] pour le nombre de têtes nucléaires et de vecteurs. Mais l’acceptation par Moscou de cette négociation n’est pas un signe de faiblesse. Moscou n’effectue aucun recul :

- c’est Washington que est demandeur : il s’agit pour Obama de donner le bon exemple pour mieux légitimer les pressions internationales sur l’Iran ;

- la négociation bilatérale sur les forces nucléaires stratégiques place la Russie sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis ;

- faire passer le nombre de têtes nucléaires de 4000 à 1500 n’est pas un vrai sacrifice car les Etats-Unis en feront autant, la Russie disposera encore de quoi vitrifier la planète, et aucune autre pays que les deux supergrands ne possède plus de 300 têtes, soit un rapport de 5 à 1.

L’Afghanistan et l’Asie centrale

Par rapport au centre névralgique Irak-Iran-Afghanistan, l’Asie centrale et le Caucase font figure de base arrière pour les Etats-Unis (pour l’Occident via l’OTAN). Mais la Russie voit d’un très mauvais œil la poussée américaine dans ce qu’elle considère comme sa chasse gardée[2]. Moscou et Washington y jouent une véritable partie d’échecs.

Après les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre contre les talibans, les Etats-Unis obtiennent dès l’automne l’implantation d’une base militaire en Ouzbékistan (Karchi-Khanabad) et d’une autre au Kirghizstan (Manas). Depuis 2003, la Russie dispose également d’une base militaire au Kirghizstan (Kant), qui est le seul Etat au monde à avoir sur son territoire une base américaine et une base russe, distantes de 30 kilomètres. Le 29 juillet 2005, l’Ouzbékistan a demandé la fermeture de la base de Karchi-Khanabad, effective en novembre, puis quitté le GUAM (alliance pro-occidentale avec la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie) pour rejoindre l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) sous la tutelle russe. Le 4 février 2009, à l’occasion du sommet de l’OTSC à Moscou, le président du Kirghizstan annonce la fermeture de la base de Manas[3]. Mais coup de théâtre, le 22 juin 2009, les Etats-Unis et le Kirghizstan concluent un accord sur le maintien de la base américaine. Washington marque un point, d’autant que l’apport financier américain est moindre que les promesses russes.

Dans ces conditions, on comprend mal l’accord entre les Etats-Unis et la Russie, le 6 juillet, par lequel celle-ci accepte le transit à travers son espace aérien d’hommes et de matériels militaires américains destinés à l’Afghanistan. Les taxes de survol et d’escale, soit 133 M $ pour 4500 vols par an, seront même payés par Moscou ! Le premier vol a eu lieu le 7 octobre. Cet accord s’ajoute à des accords antérieurs sur le transit ferroviaire de matériel non militaire à travers la Russie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et est prolongé par l’accord du 21 août entre les Etats-Unis et l’Ouzbékistan sur une coopération militaire et technique prévoyant notamment des « échanges de spécialistes et des exercices militaires communs »[4].

Alors pourquoi ? On peu dire que c’est l’intérêt bien compris de Moscou et des Etats voisins d’empêcher le retour des talibans à Kaboul, et que les Républiques d’Asie centrale cherchent à se donner une marge d’autonomie en jouant au ping-pong entre Moscou, Washington et Pékin. On peut se satisfaire de ces explications, mais le b-a ba de la géopolitique est le donnant-donnant. Quelle est la contrepartie américaine ? A cause de la chronologie, il est tendant de répondre qu’il s’agit du bouclier antimissile en Europe de l’Est annoncé par Washington en janvier 2007.

Obama a déclaré le 17 septembre 2009 que les Etats-Unis renonçaient à ce projet, du moins dans sa forme initiale[5]. En fait, la stratégie américaine est de lier explicitement le bouclier au dossier iranien. Washington soutient depuis le début que le bouclier est tourné contre l’Iran, non contre la Russie. Les Américains disent aux Russes : si vous nous aidez à empêcher l’Iran de se doter de la puissance nucléaire, nous les Américains (et les Russes) n’aurons plus besoin du bouclier. Le 7 juillet à Moscou, Obama a déclaré : « Je veux travailler avec la Russie sur une architecture de défense antimissile qui améliore notre sécurité à tous. Mais si la menace des programmes nucléaires et balistiques iraniens est éliminée, la raison majeure d’une défense antimissile en Europe en sera du même coup supprimée, et cela est notre intérêt commun ».

Washington se félicite que Moscou n’ait pas livré à l’Iran les S-300 prévus par contrat, mais déplore que depuis septembre 2008, la Russie bloque l’adoption de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité de l’ONU. Moscou n’a pas intérêt à voir l’Iran devenir une puissance nucléaire, mais sa marge de pression sur Téhéran est limitée. Moscou ne veut pas s’aliéner l’Iran pour préserver ses intérêts économiques importants en Iran, et parce que Téhéran dispose d’un pouvoir de nuisance non négligeable dans la région de la Caspienne. Au total, Moscou souffle le chaud (« les sanctions sont parfois inévitables » dit Medvedev à Obama, à New York, le 23 septembre) et le froid (« on en est très loin » dit Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères à H. Clinton, à Moscou, le 13 octobre).

D’autre part, le bouclier antimissile avait le don d’énerver beaucoup les militaires russes, mais il faut relativiser. L’idée d’un système capable d’intercepter tout missile balistique est ancienne. On se souvient que Reagan avait menacé l’URSS d’en doter les Etats-Unis (IDS, 1983). Mais les experts savent qu’un tel système est très coûteux et loin d’être fiable. Il s’agit en fait d’un objectif lointain en termes d’efficacité militaire. A fortiori si le versant européen du dispositif se limite à un radar et 10 missiles. C’est ce que reconnaît le vice-président Biden à la conférence de Munich du 7 février 2009 : « Nous continuerons de développer des défenses antimissile pour contrer les capacités grandissantes de l’Iran, mais à conditions que la technologie fasse ses preuves et que son coût soit justifié ». En dépit des apparences, l’enjeu est en réalité essentiellement politique. L’objectif principal du bouclier était de resserrer les liens entre les Etats-Unis et les PECO, de bloquer tout risque de « finlandisation » des ex satellites soviétiques. La situation rappelle beaucoup l’affaire des fusées intermédiaires SS-20 et Pershing du début des années 1980. Depuis les années 1950, Moscou exprime une grande constante géopolitique : le découplage. C’est-à-dire séparer l’Europe des Etats-Unis en proposant un marché aux Européens : nous nous engageons à garantir votre sécurité si vous rompez le lien transatlantique. L’idée est ressortie après la guerre de Géorgie sous forme d’une proposition russe de « pacte de sécurité paneuropéen », qui assurerait la sécurité de l’Europe par un système paritaire Russie-UE, et non par l’OTAN.

Conclusion : sur l’échange bouclier antimissile américain contre pressions russes sur l’Iran, on a soit un marché virtuel car les menaces des missiles nucléaires iraniens et du système antimissile américain sont relativement lointaines, soit un marché de dupes car le bouclier n’est pas une vraie menace militaire pour la Russie et les moyens de pression de Moscou sur l’Iran sont limités. Or le transit de moyens militaires de l’OTAN à travers le territoire russe, est une concession « dure » et immédiate. La contrepartie américaine doit l’être autant.

 

L’élargissement de l’OTAN à la Géorgie à l’Ukraine

Pour la Russie, c’est le plus inacceptable. Certes l’objectif reste officiellement maintenu, et les deux puissances montrent leurs muscles[6]. Mais Washington et l’UE, qui contribuent massivement à la reconstruction de l’économie géorgienne, prodiguent des conseils de prudence et de réserve au président géorgien. On peut raisonnablement faire le pari que la contrepartie concerne l’élargissement de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine : renvoi de celui-ci aux calendes grecques contre contribution russe à l’engagement de l’OTAN en Afghanistan.

Conclusion : Moscou est demandeur sur le bouclier et sur l’élargissement de l’OTAN ; Washington est demandeur sur le désarmement, sur le transit et sur ’Iran. On a tous les éléments d’un package deal équilibré. On ne peut pas parler d’affaiblissement de Moscou.

Mieux, loin de s’amender, Moscou persiste et signe dans sa posture de « cosaque brutal », sur deux questions.

La Géorgie

Moscou n’a pas obtenu la reconnaissance internationale de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, notamment par ses alliés de l’OCS qui y voient un très fâcheux exemple (cf. les Ouïgours du Xinjiang chinois). Mais cet échec de Moscou est largement compensé par la consolidation de sa victoire sur l’UE. L’accord du 8 septembre 2008 entre la Russie et l’UE (sous présidence française) prévoyait une Mission de surveillance de l’UE (MSUE) : plus de 200 observateurs désarmés chargés de vérifier qu’il n’y a pas de violations du cessez-le feu ni de préparatifs agressifs. Selon N. Sarkozy, dans un commentaire oral de l’accord, ces observateurs avaient vocation à œuvrer de part et d’autre de la « frontière » entre les deux provinces séparatistes et le reste de la Géorgie, donc de pénétrer en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Or le refus clair et net de Moscou a fait tomber l’UE dans un véritable piège : en restant cantonnés du côté géorgien, ses observateurs reconnaissent de facto la frontière comme une frontière internationale entre la Géorgie et les deux provinces indépendantes. Par surcroît, après la non reconduction à cause de Moscou des missions d’observation de l’OSCE et de l’ONU, il n’y a plus sur le terrain, depuis le 1er juillet 2009, que la mission de l’UE.

La guerre du gaz

a rebondi en janvier 2009, plus grave que lors des épisodes précédents, puisque au-delà de l’Ukraine, 12 Etats de l’UE ont été totalement privés de gaz russe pendant 15 jours. Washington s’inquiète de l’usage que fait Moscou, plus que jamais adepte du hard power, de l’énergie comme arme d’intimidation. La crise a montré que la Russie était prête à subir d’importantes pertes financières à court terme[7], pour empocher des dividendes géopolitiques à long terme, ce qui entre parenthèses relativise l’impact de la crise économique sur la puissance russe. Dans son rapport de forces qui l’oppose à la Russie, l’UE semble plus démunie que jamais.

Elle l’est certes par sa dépendance en hydrocarbures. Elle l’est aussi parce que sur cette question de la sécurité énergétique, elle est divisée (cf. la « bataille des conduites »)[8]. Autrement dit, la faiblesse de l’UE ne s’exprime pas seulement en termes de hard power, mais aussi dans le cas de l’énergie, de soft power.

Ce qui frappe en définitive, c’est la grande continuité de la géopolitique russe, par rapport à la fois à l’URSS et à la Russie de la fin du 19ème - début du 20ème siècle[9]. Une continuité confirmée par la Nouvelle stratégie de sécurité nationale publiée par le conseil de sécurité de Russie, le 12 mai 2009. Le document, qui explicite les préoccupations, intérêts et objectifs de la Russie dans ses relations avec l’extérieur, diffère très peu du texte publié en 1997 et mis à jour en 2000. Cette constance remarquable de la vision géopolitique russe est à corréler au fossé structurel qui sépare la Russie de l’Occident. Après la visite d’Obama à Moscou en juillet 2009, on a dit que les relations passaient de la méfiance à la relance. Mais la relance n’est pas la confiance. Le retour de celle-ci bute sur des oppositions fondamentales : la Russie et les Etats-Unis n’ont ni les mêmes systèmes économiques et politiques, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes buts. Ils n’ont même pas d’intérêts économiques communs (à la différence de l’UE). C’est dans ce contexte de « fracture civilisationnelle » qu’il faut mettre en exergue la seule nouveauté du document publié en mai. La nouvelle stratégie souligne la dimension interne, nationale, de la sécurité. Elle pose le principe de la « sécurité par le développement ». Pour augmenter la sécurité de la Russie, il faut « améliorer la qualité de vie des citoyens russes, réduire les inégalités sociales et économiques, améliorer fondamentalement la situation démographique sur le long terme ». Le texte précise sans ambages que les intérêts nationaux russes à long terme résident « dans le développement de la démocratie et de la société civile ». On a là un changement majeur par rapport à la doctrine géopolitique russe qui est traditionnellement limitée au hard power. Cela ne signifie pas que la Russie va rapidement devenir un modèle de démocratie libérale. Mais on peut y voir un aveu intéressant sur les vertus de la démocratie et de la justice sociale comme forces géopolitiques.



[1] Sous la forme d’une fourchette. Le nombre exact et les modalités de vérification restent à négocier.

[2] Le décret du 14 septembre 1995 déclare que la CEI est un « espace d’intérêt vital » pour la Russie, qui affirme disposer d’un droit de regard sur les frontières méridionales de l’ancienne Union soviétique.

[3] Plus exactement de son évacuation par l’armée américaine pour la remplacer par des éléments de la Force collective de déploiement rapide, créée en août 2001 dans le cadre de l’OTSC.

[4]  Selon le quotidien russe Kommersant, la réouverture de la base de Karchi-Khanabad a été évoquée.

[5] Les Etats-Unis ont signé un accord avec le République tchèque (8 juillet 2008) sur l’installation d’un radar près de Prague (sur une ancienne base soviétique) et avec la Pologne (14 août 2008) sur le déploiement de 10 missiles intercepteurs. Le système devait être opérationnel en 2012.

[6] A d’importantes manœuvres militaires russes en Ossétie du Sud et Abkhazie en avril 2009, on répondu des manœuvres de l’OTAN en Géorgie en mai, dans le cadre du « partenariat pour la paix » entre la Géorgie et l’OTAN.

[7] 2 Md $ pour Gazprom et 700 M pour le budget russe

[8] Cf. Dominique Hamon, l’UE et l’énergie, in Géopolitique de l’Europe, sous la direction de B. Ellisalde, Nathan, 2ème édition, 2009

[9] Cf. Dominique Hamon, Est et Ouest, l’échec de l’autre modèle. Ruptures et continuités de l’espace russe et soviétique, in Le Monde, Manuel de géopolitique et de géoéconomie coordonné par Pascal Gauchon, collection Major, PUF, 2008.

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 10:59

 Le cœur de l’Arctique est un océan dont le statut est réglé par la convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée en 1982. Ainsi, les eaux territoriales sont contrôlées par les Etats qui l’entourent : le Canada, les Etats-Unis (via l’Alaska), la Russie, la Finlande, la Norvège, la Suède, l’Islande et le Danemark (via le Groenland). Ces pays ont en conséquence la possibilité d’exploiter une zone économique exclusive, qui s’étend jusqu’à 200 miles nautiques de la cote. Au delà se situe la haute mer, qui jouit d’un statut international.

La donne stratégique a récemment évolué dans cette région: d’un point de vue historique, la fin de la guerre froide a rendu moins légitime la présence et l’emprise américaines dans l’extrême nord canadien notamment. Par ailleurs, le réchauffement climatique est particulièrement sensible et rapide en Arctique, faisant reculer la banquise et ouvrant des voies potentiellement navigables grâce à cette fonte des glaces.

Une stratégie liée à des enjeux spécifiques

Un enjeu énergétique:

En effet, l’Arctique pourrait être une des régions les plus riches en hydrocarbures. Dans cette zone, 20 milliards de barils de pétrole et 8 000 milliards de m3 de gaz ont déjà été découverts. Les réserves totales seraient estimées (d’une façon optimiste) à 80 000 milliards de mètres cube de gaz et 200 milliards de barils de brut. Rappelons que la consommation actuelle d’hydrocarbures est de 30 milliards de barils de pétrole et 3 000 milliards de m3 de gaz par an .

Par ailleurs, le plateau recèle également de multiples minerais, tels l’or, le rubis, les diamants, le nickel, le zinc, etc. Ces zones privilégiées se trouvent à 95 % à l'intérieur de la zone territoriale des 200 milles marins de chacun des Etats concernés.

Il est difficile de déterminer les limites de ces zones, en particulier dans les nouveaux couloirs maritimes. Il n’y a aucune véritable surveillance de ces lignes, ce qui pose la problématique des différents mécanismes de contrôle comme les systèmes satellitaires, de protection civile et de formation des marins.

L’enjeu est également environnemental :

La banquise, peu épaisse, est en diminution constante, du fait du réchauffement climatique. En conséquence, les différents écosystèmes de la région sont menacés et le mode de vie traditionnel des peuples arctiques est remis en cause. De plus, du fait du rétrécissement de la banquise, les activités de transport et l’exploitation des hydrocarbures seront accrues.

Par ailleurs, de nouvelles routes commerciales comme le passage du Nord-Ouest et le passage du Nord-Est seront ouverts et l’augmentation du trafic pétrolier qui en résulterait ferait peser des menaces supplémentaires sur l’environnement (risque d’accidents et de catastrophes écologiques à grande échelle). La définition de critères environnementaux est donc nécessaire et devrait être adoptée au niveau international, afin d’être plus efficace.

En août 2007, un drapeau russe a été planté au fond de l’océan symbolisant les revendications de Moscou sur cette zone qui renferme d'importantes réserves de gaz et de pétrole inexploitées. Cet espace est donc l’objet de convoitises et les différents Etats concernés se livreront sans doute à une « course à l’énergie ». La convention sur le droit de la mer offre en effet la possibilité pour les pays signataires, dans un délai de 10 ans après sa ratification, de déposer des revendications sur les fonds marins s’ils souhaitent étendre leur souveraineté au large de leurs côtes. C’est dans ces conditions notamment que la Russie et le Danemark tentent de prouver leur souveraineté sur la dorsale sous-marine de Lomonosov, qui, pour les Danois, serait le prolongement du plateau du Groenland dont la surface maritime serait en conséquence étendue de 200 000 km carrés. Mais les Etats-Unis, le Canada et la Norvège ont fait valoir des revendications similaires sur d’autres portions de la zone.

L’Union européenne, nouvel acteur dans la géopolitique de l’Arctique ?

L’évolution de la situation en Arctique a imposé à l’Union européenne de définir une politique, les intérêts qu’elle compte défendre et comment y parvenir.

C’est dans ce sens que la Commission européenne a présenté le 20 novembre 2008 une communication intitulée « L’Union européenne et la région arctique ». En effet, « l’Arctique est une région unique et vulnérable située à proximité immédiate de l’Europe(…) » (
Benita Ferrero Waldner, Commissaire chargée des Relations extérieures et de la Politique européenne de voisinage) et « une action coordonnée est nécessaire(…) » (Joe Borg, Commissaire chargée des Affaires maritimes et de la Pêche) . Ceci fait suite à la résolution présentée par Michel Rocard au Parlement européen le 9 octobre, et acceptée à une très large majorité, pour l'adoption d'un traité international pour protéger la région arctique.

Sur les 8 pays de la région, 3 sont membres de l’Union européenne (Danemark, Finlande et Suède), 2 sont des membres de l’espace économique européen (Islande et Norvège) et les 3 derniers sont des partenaires stratégiques de l’Union européenne (Canada, Russie et Etats-Unis).

La communication de la Commission prévoit plusieurs objectifs:

-il s’agit tout d’abord de la protection et préservation de l’Arctique en accord avec sa population (environnement et changement climatique, soutien à la population locale et aux personnes indigènes…)

-la promotion de l’exploitation durable des ressources : hydrocarbures, pêche, moyens de transport et tourisme

-enfin, la contribution à une meilleure gouvernance multilatérale de l’Arctique est démontrée : il n’y a pas de traité spécifique sur l’Arctique, comme ce peut être le cas pour l’Antarctique. Les principaux problèmes concernent en particulier la fragmentation de son cadre légal.

Pour y parvenir, plusieurs propositions ont été présentées:

Il s’agirait de créer de nouvelles infrastructures de recherche, mieux contrôler les produits chimiques et améliorer la surveillance maritime.

L’idée d’inscrire les questions arctiques parmi les questions prioritaires à l’ordre du jour des problèmes internationaux et la demande de l’obtention du statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique (forum intergouvernemental créé en 1996 traitant de ces problématiques et regroupant les 8 Etats « arctiques » et trois pays observateurs) permettrait à l’Union européenne d’être représentée à part entière et non pas à travers certains de ses Etats membres. En tout état de cause, l’Union ne pourrait être absente économiquement et politiquement de cette région. L’Arctique est une réponse possible à la stratégie européenne d’approvisionnement énergétique et serait un moyen pour une meilleure coopération avec les pays de la région. Si sa sécurité énergétique montre la nécessité de liens avec la Russie notamment, tout le défi pour l’UE est de devenir un acteur stratégique dans le Grand Nord. C’est dans cet esprit de collaboration que l’Union européenne arrivera à influer et à protéger ses intérêts.

Enfin, le défi environnemental montre que ce continent se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. L’UE ne peut y être que sensible.

Les nouvelles tendances géopolitiques sont liées à plusieurs défis : en effet, pour l’ensemble de la communauté internationale, la sécurité régionale et la protection de l’environnement sont des éléments primordiaux ; en parallèle, un effort financier certain de la part des pays riverains devra être mis en œuvre. Mais quelle politique adopter ? Allons-nous assister à une neutralisation géopolitique ou alors à l’émergence de nouveaux dynamismes régionaux ?

Des mesures de collaboration sont d’ores et déjà établies, comme c’est le cas entre les Etats-Unis et le Canada pour la défense de l’Amérique du Nord.

En ce qui concerne l’Union européenne, plusieurs politiques existantes appellent à être renforcées : parmi celles-ci, la dimension nordique, reconduite en 2006, concerne plus particulièrement 4 pays de l’Union européenne ainsi que de la Russie, avec la participation de la Norvège et de l’Islande. Un accent est mis sur le Grand Nord, afin de protéger par exemple l’environnement fragile et d’aborder les problématiques sociales et culturelles. Ceci est mis en place grâce à des organismes intermédiaires tels le Conseil de l’Arctique ou le Conseil euro-arctique de la mer de Barents (forum de coopération intergouvernementale dans la région de Barents).

De surcroît, la politique européenne de sécurité et de défense, par le biais des différentes actions communes, permettrait de mieux prévenir les menaces visant la région, qu’elles soient économiques ou environnementales. 
L’Union européenne aurait donc un véritable rôle d’influence à jouer, en apportant son expertise et ses méthodes de dialogue. Par ailleurs, les garanties financières qu’elle pourrait apporter aux investisseurs dans la région ne seraient pas de trop alors que la situation économique mondiale est au plus bas.

Voir aussi : La bataille du grand nord a commencé, par Richard Labévière et François Thual, Editions Perrin, 2008

Yaël Collet est titulaire d'un Master Recherche en Droit Public Compéré Européen (Paris I Sorbonne) et chargée de mission à la direction de la coopération européenne au ministère des affaires étrangères et européennes.

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:25
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

Retrouvez l'intégralité de la conférence en format Word

Un nouveau président prend en main, en novembre, les rênes de la première puissance mondiale. L’exercice est périlleux, les 8 ans qui viennent de s’écouler semblant avoir abouti à un échec total. Qu’attendre des candidats en lice en politique internationale ?

La réponse n’est pas dans les discours respectifs : ils sont empreints des conventions propres à la période électorale, les traditionnels appels à la « Mission Américaine », la notion de sécurité, celle d’ « intérêts vitaux », sans que des définitions claires en ressortent. Ces discours ne sont pas sans contradictions, surtout si on les joint avec les promesses fiscales. Ce sont des discours à usage interne qui ne préfigurent en rien ce que seront les relations extérieures des USA à l’avenir.

Sans doute y-a-t-il des différences de style. Obama paraît plus patient, prudent dans ses déclarations, et naturellement porté vers la diplomatie. Mc Cain, très nixonien, insiste sur la restauration de la puissance préalable à la diplomatie. En fait, c’est sur l’Irak que les candidats divergent le plus : erreur (voire faute) à réparer pour Obama, victoire à confirmer pour Mc Cain. Les deux cependant souhaitent clore le dossier et se recentrer sur l’Afghanistan.

C’est dans le contexte qu’il faut aller chercher des indices des évolutions futures.

I.                    Jamais depuis 1945 les USA n’ont semblé à ce point restreints dans leurs choix politiques.

A l’intérieur, le nouveau président se heurtera à des ressources vraisemblablement réduites par la crise financière, une exigence de restauration de la confiance économique, et un congrès désireux d’encadrer une administration sur l’utilisation de budgets, les électeurs exigeant des comptes. La diplomatie financière américaine en subira les répercutions.

Par ailleurs, les forces armées n’ont pas de réserves pour un nouveau conflit de type irakien. La volonté de Mc Cain de les renforcer risque de se heurter à la contrainte précédente. Peu probable donc que les USA se lancent dans un conflit militaire avec l’Iran, d’autant que le relatif échec en Afghanistan ne leur inspire pas confiance dans leur capacité à l’emporter.

Enfin, le Soft Power des USA semble s’être en grande partie évanoui (aucun analyste aujourd’hui ne le conteste), tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, de par l’unilatéralisme et les atteintes aux valeurs américaines au nom de la guerre contre le terrorisme : le mensonge irakien, Guantanamo, le Patriot Act.

Le nombre d’alliés fiables des USA s’est amenuisé. Plus aussi sûrs l’Arabie Saoudite, le Pakistan, l’Irak dont le gouvernement manifeste des signes d’impatience. Le Grand Moyen Orient souhaité est déstabilisé, les Républiques d’Asie Centrale se tournent de nouveau vers Moscou pour leur sécurité. Les Etats voyous n’ont guère souffert au final de la croisade pour la démocratie : Soudan, Zimbabwe, Corée du Nord, Iran. Dans le pré carré américain, le bolivarisme anti-américain s’est pérennisé, La Havane semblant même plus fréquentable que Caracas. Enfin, l’intransigeance des USA vis-à-vis des pays tiers priés de se réformer a profité à la Chine et à Moscou, qui ont pu ainsi étendre leur influence sur la scène internationale.

Le nouveau président aura à gérer une situation héritée, avec des moyens moindres, moyens qui feront également défaut pour toute nouvelle initiative d’envergure ou, plus généralement, pour permettre un changement radical de géométrie de la diplomatie américaine.

II.                  Concrètement à quoi s’attendre ?

A un retrait relatif des Etats-Unis du devant de la scène, au profit d’une diplomatie plus concertée, notamment auprès des alliés européens qui ont, dès lors, l’opportunité de renforcer leur rôle, dans l’alliance atlantique notamment. Outre l’alliance, cela pourrait aussi peser sur la politique africaine (une aide renforcée des Etats-Unis et de l’Europe à l’Union Africaine ?).

Il est probable que les USA profiteront si possible de la prise de distance par Pékin vis-à-vis de Moscou pour normaliser leurs relations avec la Chine, la question taïwanaise, avec l’arrivée au pouvoir des nationalistes, ne constituant plus, pour l’instant, une pierre d’achoppement. Ce rapprochement est aussi souhaitable pour contrer le spectre d’un axe continental entre les deux géants, un cauchemar de géopoliticien. Le rapprochement avec l’Inde se poursuivra aussi.

Les USA ratifieront des accords internationaux à haute valeur symbolique : Kyoto, le traité sur les mines anti-personnelles. Reviendront-ils aux accords SALT II dénoncés en 2001 ? Ce serait la fin de la stratégie IDS dont les enjeux sont stratégiquement et militairement considérables. Ce choix dégèlerait durablement les relations avec la Chine et Moscou, mais déplairait aux Européens de l’Est et aux Japonais.

Restent certaines incertitudes.

-              Comment les USA géreront-ils leurs relations avec l’Amérique Latine ? Une normalisation avec Cuba est probable, mais cela influera-t-il Hugo Chavez et Evo Morales ?

-              Les grandes firmes américaines devront-elles accepter une réduction du soutien résolu accordé par les agences du gouvernement ? Ou les impératifs économiques feront-ils perdurer cette aide, souvent aggressive, dont Washington, par les oppositions rencontrées à l’OMC, se rend compte qu’elle pèse lourdement en négatif pour son Soft Power ?

-              La promotion de la démocratie via les ONG va-t-elle devenir plus discrète ? L’ingérence des USA dans les affaires intérieures de certains pays, surtout dans l’étranger proche russe, a été, au final, assez contre-productive.

-              En revanche, il est probable que le soutien politique à Israël ne sera pas remis en cause. Ce point, à lui seul, pourrait nuire à l’efficacité d’une politique de reconstruction de l’influence américaine.

Selon toute probabilité, c’est une Amérique moins musclée, plus multilatérale qui se dessine. Mais une Amérique qui risque de devoir réagir à une série de tests sur le Limes de son Empire de la part de concurrents soucieux d’évaluer sa détermination : la Russie peut-être déjà dans le Caucase, l’Iran tenté de passer outre une menace devenue moins crédible, les pays du Sud plus déterminés à l’OMC. Même les Alliés peuvent être tentés de se reconstruire des marges d’autonomie, notamment dans le cadre de l’Alliance Atlantique.

Comment réagira l’Amérique à ces tests ? C’est là que la personnalité du président élu aura le plus d’influence.



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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 09:15
Cet article (polémique) a été publié la première fois sur le blog de l'auteur sur le site Monde le 21 Août 2008.

Recette de cuisine russe pour faire ce que vous voulez sur la scène internationale, quand tout le monde oublie que vous êtes une grande puissance, un tantinet nationaliste, que les empiètements de l'OTAN sur votre sphère d'influence vous énervent et que vous voulez vraiment gagner.

Attendez d’avoir des interlocuteurs mous et indécis (l’Europe) ou occupés ailleurs (les USA).

Prenez une population et un territoire dont l’identité culturelle est fortement marquée : en l’occurrence les Ossètes, seuls descendants linguistiques des Sarmato-alains de l’antiquité, et curieusement divisés en deux par la politique de Staline et les traités internationaux, ceux du nord appartenant à la Fédération de Russie, ceux du Sud à la Géorgie.

Avec force subventions et facilités, montrez combien ceux du Nord vivent mieux que ceux du Sud, et suggérez une réunification.

Soutenez les velléités d’indépendance de ceux du Sud (tout en réprimant celles de ceux du Nord le cas échéant, mais discrètement). Montrez en toute occasion que la Russie est l’amie sincère des populations caucasiennes (en omettant de citer les Tchétchènes et la xénophobie parfois meurtrière soutenue par Moscou dans la Russie elle-même envers ces mêmes populations).

Donnez aux populations concernées un passeport russe, pour leur faciliter les échanges à travers la frontière avec leurs frères du Nord, et donnez des gages d’amitiés.

Déployez des troupes sur le territoire, en violation des traités internationaux, pour éviter un bain de sang.

Prétendez que ces populations, puisqu’elles ont des passeports russes, sont composées de citoyens russe envers lesquels vous avez des droits et des devoirs.

Créez des provocations avec les géorgiens, pour que la menace de ce bain de sang soit réelle.

Attendez que ceux-ci commettent une erreur, ce qui est inévitable compte tenu du fait que les options se restreignent pour le gouvernement de Tbilissi, qui doit donner un signe fort au demi-million de géorgiens expulsés des républiques séparatistes, peu désireux de passer pour faible et par ailleurs un poil impatient.

Vous obtenez ainsi le soutien de votre population heureuse de voir que la Russie a cessé de se dissoudre et au contraire reconquiert ses marches, et vous obtenez un moyen de pression très fort sur Tbilissi qui a l’outrecuidance de ne pas vouloir que Moscou puisse contrôler ce qui se passe dans l’oléoduc BTC, principale voie terrestre orientale non russe d’approvisionnement de l’Europe occidentale. Vous pouvez même vous payer le luxe de détruire les installations en question, histoire de montrer que décidément, l’hiver pourrait être très froid sans votre condescendance à vendre du gaz et du pétrole à vos voisins. En plus vous obliger les azéris à transiter par vous pour exporter leur pétrole.

Dites oui à toute proposition d’accord, tout en ne faisant rien, gagnez du temps. L’hiver approche et avec lui la dépendance des européens et de la communauté internationale envers le bon vouloir des fournisseurs russes d’énergie ira croissante.

Comptez surtout sur la communauté internationale et l’Europe en particulier pour se tirer une balle dans le pied : en laissant l’Europe reconnaître majoritairement l’indépendance du Kossovo que vous avez abandonné (très officieusement, parce qu’officiellement vous n’étiez pas d’accord, solidarité Slave orthodoxe oblige), vous laissez se créer un précédent dans le droit international : une revendication d’indépendance sur une base ethnique. Vous pouvez dès lors tout à fait invoquer ce précédent comme une règle légitime applicable à l’Ossétie du Sud, d’autant que vous avez scrupuleusement respecté le même scénario. Difficile dès lors de ne pas trouver les critiques qui vous sont adressées quelque peu hypocrites.

En fait l’Europe s’est tiré une balle dans chaque pied. En repoussant aux calendes grecques les avancées sur l’intégration de la Turquie dans l’Union, elle s’est privée de toute voie alternative durable dans ses approvisionnements terrestres en hydrocarbures, pour un temps encore indéterminé. Et elle pousse les Turcs à penser que finalement, s’entendre avec les russes dans le secteur de l’énergie a au moins le mérite d’avoir des résultats immédiats.

Ne vous effrayez pas des invocations du droit international (intégrité des frontières et autres tralalas) : bien sûr vous êtes d’accord, mais le problème ne se pose pas puisque vous êtes chez vous (oui, à cause des passeports…) et que ce n'est pas vous qui avez commencé.

Ne craignez pas non plus les promesses d’intégration de la Géorgie à l’OTAN (et son corolaire : l’obligation des membres de l’alliance de défendre l’un de ses membres contre une agression) : un, ce n’est pas vous l’agresseur puisque vous êtes chez vous et que vous n’avez fait que riposter. Deux, l’OTAN ne voulant certainement pas déclencher un conflit ouvert avec la Russie, elle finira par reconnaître que, effectivement, vous êtes chez vous, tout en fronçant les sourcils et en vous menaçant si vous faites encore un pas en avant.

Ne vous offusquer pas non plus qu’on vous refuse le droit d’aller faire joujou avec les flottes de l’OTAN comme s’était prévu. Ce n’est pas très grave au fond.

Ne vous inquiétez pas non plus de vous voir refuser l’entrée à l’OMC. Et d’une, l’organisation est en panne, et de deux, vous vendez principalement de l’énergie qui reste en dehors des accords.

Laissez pourrir la situation : dans le meilleur des cas, la présence de vos troupes définira la frontière future, dans le moins bon, un retrait de votre part finira par passer pour une volonté d’apaisement et nourrira le sentiment que vous êtes peut-être un pays fréquentable. Vous gardez ainsi une carte négociable dans votre jeu.

Bon, il y a un inconvénient. Comme dit Lino Ventura à Belmondo dans 100 000 dollars au Soleil, le problème quand on prend une carabine pour faire valoir son point de vue, c’est qu’ensuite on ne peut plus la lâcher. Mais ce n’était pas dans vos intentions de toute façon. Alors…

Les russes ne sont décidément pas de bons joueurs échecs pour rien.

Jean-marc Huissoud est professeur de géopolitique à l'ESC Grenoble et à codirigé et participé à plusieurs ouvrages récents dans cette discipline.

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 06:23

III) Faut-il craindre les BRIC’s ?

1)Les enjeux géopolitiques.

  1. Leur nouveau poids économique sert des desseins géopolitiques. Les BRIC’s souhaitent être mieux représentés dans les institutions internationales dont ils contestent la légitimité ou le mode de fonctionnement (FMI, banque mondiale, ONU) mais s’en servent pour défendre leurs intérêts (fronde à l’OMC) contre les membres de la Triade (condamnation des Etats-Unis pour leurs subventions au coton). Pour Thierry de Montbrial les BRIC’s sont les nouveaux acteurs des négociations multilatérales, Hubert VEDRINE faisant remarquer, dans son rapport entre la France et la mondialisation, « il ne s’agit pas de donner une place aux pays émergents, ils la prennent tout seuls ». Ainsi, l’Inde le Brésil et l’Afrique du Sud nouent une alliance stratégique (ISBA) pour mutualiser leurs forces sur la scène internationale, rénovant ainsi le non-alignement et contribuant à instaurer une multipolarité à la place de l’unilatéralisme actuel : discours et stratégie commune à l’OMC concernant la propriété intellectuelle ou la réforme de l’ONU. Le G5 (Afrique du Sud, Brésil, Chine, Inde, Russie) critique l’accord climatique du G8 réunit au Japon au début juillet 2008. Les discussions se sont faites en partie à 13 (G8+G5) car on ne peut plus prendre des décisions mondiales dans ce domaine sans les pays émergents, ce qui n’empêche ni Pékin ni Delhi d’émettre de très vives critiques : l’éradication de la pauvreté et la croissance sont prioritaires sur l’environnement. Ils bousculent le leadership des puissances occidentales. La Russie aspire à retrouver son statut de superpuissance, c’est pourquoi V. Poutine « remet de l’ordre dans la maison » (J Sapir, ibid « Russie : retour gagnant ») car pour lui « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème aura été la dissolution de l’Union soviétique » puis noue des partenariats industriels avec des Européens, et signe les accords de Shanghai avec la Chine. Ces accords sont un instrument pour Pékin et Moscou pour contrer l’influence américaine dans une Asie centrale qui promet d’être un nouvel eldorado pour les matières premières.

Le poids grandissant des BRIC’s provoque non seulement des tensions économiques (augmentation du prix du lait...) mais aussi géopolitiques. Le Brésil profite de ses rentrées d’argent pour liquider ses dettes auprès du FMI, et incarner un autre modèle pour l’Amérique latine que celui des Etats-Unis (cf. le consensus de Rio). L’Afrique devient un terrain d’affrontement entre la Chine et les Occidentaux, comme débouché pour les exportations et fournisseur de matières premières pour une Chine aussi prédatrice aujourd’hui que l’étaient hier les puissances occidentales. L’Afrique a une balance commerciale déficitaire depuis 2005. La Chine est le premier fournisseur de l’Afrique devant la France ou l’Allemagne et 2ème client derrière les Etats-Unis. Plusieurs centaines de milliers de Chinois y travaillent. Mais la Chine est accusée d’encourager l’endettement de pays aux finances affaiblies pour sécuriser son approvisionnement en matières premières, au mépris des droits de l’homme. Wen JIABAO « Nous ne voulons pas exporter nos propres valeurs et notre modèle de développement ». Robert MUGABE confirme « Il faut nous tourner vers l’Est, là où le soleil se lève » : la « Chinafrique » pose problème aux Occidentaux. Son influence en Amérique latine est aussi croissante, l’essentiel des IDE chinois du secteur minier se dirigeant vers le Brésil qui est devenu son 3ème fournisseur de fer. En 2004, BAOSTEEL, CVRD et Arcelor décident de créer un complexe sidérurgique au Brésil. La présence de la Chine bouleverse les équilibres géostratégiques régionaux. La Chine : ange ou démon pour l’Amérique latine ? Une opportunité ou une menace ? L’Amérique latine s’inquiète de la voir drainer les IDE mais bénéficie des retombées positives de l’intégration de la Chine dans le commerce mondial. Mais si la Chine est une aubaine, les Latino-américains craignent d’être cantonnés dans un rôle de fournisseur de matières premières alors que les importations chinoises inondent leur marché. La Russie, la Chine sont accusées d’entretenir des relations avec des « pays voyous » comme le Soudan ou l’Iran avec qui l’Inde s’est aussi rapprochée : au conseil de sécurité ces pays sont très opposés à toute sanction contre le programme nucléaire iranien : la Russie veut coopérer au programme de nucléaire civil auquel elle peut apporter son expertise, l’Inde veut entourer le Pakistan, la Chine convoite les ressources pétrolières. Les tensions géopolitiques existent aussi entre les BRIC’s, le conflit sino-indien(1962)8 reste dans les mémoires et les élites russes se méfient de l’appétit chinois pour les matières premières d’une Sibérie où 7,5 millions de Russes font face à 130 millions de Chinois.

2) Après «le défi américain», «l’étreinte du samouraï», BRIC’s : les gagnants du XXIème siècle?

L’affirmation des BRIC’s inquiète les PDEM, car l’hégémonie occidentale sur la gouvernance mondiale est appelée à disparaître. Le monde multipolaire ne naît pas d’un choix délibéré des PDEM, mais de la volonté de puissance des nouveaux entrants. Ils ont le sentiment de conquérir leur statut et souhaitent faire respecter leurs droits. Cette revendication est très empreinte d’un esprit revanchard avec lequel il faudra compter. Ce que nous interprétons comme un monde multipolaire, d’autres le voient comme le déclin des peuples occidentaux. Alors qu’elle est la 10ème économie, la Russie ambitionne d’ici 2020 d’appartenir aux 5 économies les plus développées, grâce à un Etat omniprésent, artisan de son « retour gagnant » par l’intermédiaire d’un nationalisme économique clairement avoué. La Russie se console difficilement de sa perte de son statut impérial et a le sentiment que l’Occident n’a pas aidé à la transition russe mais a profité de la période eltsinienne pour la dépouiller sans vergogne. Quant à la Chine et l’Inde, elles tentent de retrouver la place qui était la leur jusqu’au XVIIème : c’est inquiétant pour leurs partenaires. Le DRH d’INFOSYS estime « il ne faut pas parler de pays émergents, c’est un contresens. A la limite plutôt parler de pays réémergents ». La confiance est là, l’argent aussi et les inhibitions ont disparues. Alors que la mondialisation devait être la quasi disparition des Etats, nous sommes à l’ère d’un nouveau nationalisme économique. Dans les anciens pays communistes, l’Etat est non seulement le maître d’œuvre de la politique économique mais il contrôle les secteurs stratégiques. Le « cauchemar chinois » c’est l’alliance efficace entre le communisme et le capitalisme qui donne naissance à un « hypercapitalisme » dont le mot d’ordre est la conquête du monde. Certains analystes se demandant même si le libre-échange d’aujourd’hui ne prépare pas le monopole chinois international de demain. Le mariage du despotisme et du capitalisme esquisse une alliance sino-russe qui laisse craindre une visée anti-occidentale, ces deux empires voulant s’insérer dans la mondialisation à leurs conditions (cf. Etat russe qui renégocie les accords avec firmes pétrolières occidentales) qui excluent la liberté politique et revendiquent le contrôle de l’Etat : la Russie de Poutine ressemble au « pouvoir du FSB plus le pétrole et le gaz » (N. BAVEREZ). Ce nationalisme est ressenti de manière d’autant plus agressive que la France se perçoit comme une puissance moyenne qui ne bénéficie pas vraiment de la mondialisation, et l’UE est vue comme une « puissance douce », bien faible face à la volonté de réussir des BRIC’s. Ceci explique l’écho plus fort de la peur d’être déclassé par les pays émergents.

Ce que révèle le défi chinois, et plus généralement celui des pays émergents, c’est l’incapacité des PDEM, depuis le tournant néo-libéral de 1980, à réinventer une croissance endogène, fondée sur l’amélioration des conditions de vie des populations.

Les craintes en Occident sont alimentées par les délocalisations vers les pays émergents. Les emplois de la main d’œuvre bon marché sont menacés par la compétition de celle des pays émergents. Ce lent déplacement du travail vers ces pays se fait sous l’effet de la stratégie des FMN et de leur forte croissance économique. La Chine semble « vampiriser nos emplois » : LU ferme son entreprise calaisienne en 2002 pour en ouvrir une dans l’Empire du Milieu, Arc International y redéploie ses emplois également, entre 2000 et 2007 les Etats-Unis ont perdu 3,2 millions d’emplois manufacturiers... Nos entreprises occidentales sont obnubilées par les marchés potentiels de ses colosses démographiques : en Chine 20 millions de personnes devraient acheter leur première voiture d’ici 2015 ! Et pour conquérir ses marchés d’avenir tout en limitant les coûts de production, les FMN y délocalisent aussi des emplois plus qualifiés voir des centres de recherche-développement. Cette politique économique alimente nos peurs, comme les grandes ambitions des BRIC’s. Ainsi, la Chine accueille les JO de 2008, l’exposition universelle à Shanghai en 2010, alors que l’Inde sera l’hôte des jeux du Commonwealth (2010), et la Russie des jeux de 2014.

Nos peurs se renforcent face à trois puissances nucléaires, dont la puissance militaire s’affirme, ce qui nourrit les tensions géopolitiques.

3) A –t-on raison d’avoir peur ?

Les BRIC’s ont pourtant des potentialités très disparates, et des faiblesses subsistent.

Ils ne sont pas des donneurs d’ordres et restent une périphérie. En dépit de ses efforts, Pékin n’a pas « de système national d’innovation moderne et hautement performant » et «ce n’est pas la Chine qui exporte, mais l’ensemble de l’Asie à travers elle» (L Gayer in Questions internationales, oct 05) car elle ne maîtrise pas les techniques de production (80% de la valeur ajoutée des semi-conducteurs que la Chine exporte sont d’origine importée). La Russie a besoin de la technologie occidentale pour mettre en valeur ses nouveaux gisements, et l’Inde espère être associée à des grands groupes pharmaceutiques occidentaux. Ces pays apparaissent lentement comme de faux eldorado, car les FMN ont beaucoup de problèmes avec leurs partenaires chinois, comme DANONE et sa filiale Wahaha, ou Toyota qui voit ses modèles copiés sous des marques locales. Pour réagir au danger de la copie le Japon relocalise chez lui les technologies les plus sensibles (comme les plus grands écrans extra-plat). Ces marchés d’avenir dont rêvent nos FMN tardent à se concrétiser, car la grande majorité de la population reste pauvre, et les classes moyennes préfèrent consommer des marques locales moins chères. Enfin, les pays émergents connaissent le processus classique des pays qui s’industrialisent : le coût de la main d’œuvre s’apprécie, certes lentement pour les géants démographiques, mais on ne peut ignorer les grèves pour améliorer les salaires qui touchent désormais la Chine. Les entreprises sont déjà en concurrence pour recruter la main d’œuvre rurale ce qui élève progressivement son coût, alors que l’avantage comparatif de ces pays repose sur le très faible coût d’une main d’œuvre qui ne bénéficie de quasiment aucun droit. Appliquer une législation sociale et protéger la nature nuiraient à leur économie, mais pourront-ils s’en passer encore très longtemps ? En Inde les jeunes ingénieurs ont considérablement augmenté leurs prétentions salariales. C’est donc une lente convergence avec les pays industrialisés.

Si ces géants ont des avantages qui leur sont propres, ils sont handicapés par une série de difficultés.

  1. Cadre juridique instable (les firmes occidentales l’ont constaté !), système éducatif insuffisant ou inadéquat, infrastructures lacunaires (Infosys a dû bâtir son propre campus pour former ses ingénieurs !), l’écart scientifique et technique qui sépare les pays développés des pays émergents reste considérable. Diana Hochraich (Pourquoi l’Inde et la Chine ne domineront pas le monde de demain, 07) estime que « le niveau scientifique de la Chine ou de l’Inde est à des années lumières de celui des Etats-Unis ou de l’Europe », la Chine n’ayant pas su imposer sa propre norme DVD sur son territoire. L’investissement est en général peu efficace en particulier dans les groupes publics. De plus le système chinois est affaibli par des entreprises très endettées, ce qui fragilise le système bancaire. D’une manière générale, le marché du travail est fragilisé par l’absence de garantie et de protections sociales. La mondialisation favorise certains secteurs mais au détriment d’autres. La croissance est non seulement irrégulière mais aussi très inégalitaire. Les écarts sociaux n’ont jamais été aussi considérables au sein des BRIC’s depuis 1945. En 2004, la Chine compte 14 millions de chômeurs, les XIAGANG (descendus de leurs postes de travail), qui ne sont qu’une partie des « oubliés de la croissance » avec les MINGONG (paysans déclassés des villes), les habitants des slums indiennes ou des favelas. La principale source d’inégalités est la faiblesse des revenus des paysans qui provoque un déficit de la demande d’où la limitation du marché des produits manufacturés car la faible productivité du secteur agricole ne lui permet que difficilement d’échanger ses surplus contre d’autres produits. Ces inégalités criantes au sein des BRIC’s contiennent un risque d’éclatement pris au sérieux en Chine où le gouvernement veut une société d’harmonie ou au Brésil où LULA mise sur le plan « faim zéro ». Pour M. LANDY, « on a l’impression dans le décollage de la fusée « Inde » que le premier étage est resté au sol » car l’Inde reste du mauvais côté de la fracture numérique (seul 4% des ménages ont Internet). .

 Le Brésil et la Russie sont très dépendants du cours des matières premières (J Radvani évoque le risque de « dutch disease »), le Brésil reste un «jaguar» (gestion prédatrice des ressources, infrastructures obsolètes, fortes inégalités) et cela fait tellement longtemps que l’on prédit un avenir de puissance à ce « géant endormi ». La fragilité démographique, la corruption et les inégalités hypothèquent l’avenir russe, plus grande économie à ne pas être entrée à l’OMC.

L’Inde et la Chine ont des défis communs à relever : l’unité de pays continents traversés par des lignes de fractures sensibles du fait d’un modèle multiculturel fragilisé. Ces puissances démographiques doivent éviter le «fardeau du nombre» (en préservant les atouts de la main d’œuvre et du marché intérieur) et résorber la misère. Les dégradations environnementales sont, enfin, une sérieuse menace sur l’avenir : les BRIC’s doivent transformer leur forte croissance en développement durable.

Comment réagir ?

Face au nationalisme économique, reflet d’une ambition d’un Etat qui se veut géopolitiquement puissant et dont le contrôle de ses champions est un instrument nécessaire, l’Allemagne de Madame MERCKEL déclare son intention de protéger les entreprises allemandes contre les OPA hostiles, alors que le français AIR LIQUIDE annonce qu’il se dote d’un « pilule empoisonnée » pour les éviter. Les entreprises occidentales ont tout intérêt à se conduire elles-mêmes comme des challengers en comprenant la stratégie de leurs concurrents, en augmentant leurs parts de marché dans les pays émergents.

Protéger nos entreprises et nos emplois peut aussi passer par la taxation du transport, ce qui n’est pas aberrant quand on sait que le coût du transport d’une paire de chaussettes est de 3 centimes d’euros, alors même que les porte-conteneurs sont de gros consommateurs d’énergie : ces modèles exportateurs sont-ils durables à l’ère d’une énergie chère ? Une autre piste peut être aussi une TVA sociale frappant tous les produits provenant de pays pratiquant une distorsion de concurrence, un retour à plus de protectionnisme ?

La percée des BRIC’s étonne par sa rapidité, sa globalité mais aussi par les masses en mouvement. Un « second monde » qui prend sa revanche sur le « premier monde»? Ils ne sont pas encore passés d’une croissance extensive à intensive, et leur pression sur les marchés mondiaux est source d’innovations technologiques, l’occasion de lutter contre le réchauffement climatique. Ces bouleversements obligent à une restructuration de l’économie mondiale, provoquent une incroyable redistribution des richesses, le désir de consommation des BRIC’s étant source d’une nouvelle prospérité de l’économie mondiale annonciatrice de fructueux échanges commerciaux et d’une inversion des flux financiers entre les pays vieillissants et les pays émergents. Derrière cet acronyme, c’est certainement la Chine qui suscite le plus d’admiration et de crainte. Pourtant la désigner comme bouc-émissaire est un faux-fuyant, car les EU et l’UE sont de grands bénéficiaires de la mondialisation, la perte d’emplois manufacturiers va dans le sens du processus de tertiarisation et d’informatisation de nos économies, certains emplois sont détruits au profit d’autres, et les BRIC’s ne font que reproduire ce que l’Europe et le Japon ont réalisé pendant les 30 glorieuses : remettre en cause les positions établies. Cependant la crise financière de l’été 2007 s’est étendue des EU à l’UE et au Japon et devrait concerner les pays émergents cette année, provocant une dégradation de l’activité économique sur fond de tension inflationnistes et un probable rééquilibrage monétaire. Le Sud continue sa percée car même avec une croissance ralentie, elle restera néanmoins supérieure à celle des pays du Nord. Le monde émergent est non seulement l’atelier et le grenier de la planète mais aussi son banquier : le capitalisme mondial vire au Sud. Néanmoins, la lente évolution des structures sociales et économiques rappelle qu’un long chemin reste à parcourir

BIBLIOGRAPHIE :

- Les tomes de la Géographie Universelle concernant les différents pays.

- P Gauchon et Y Gervaise, Le nouveau monde géopolitique des Amériques, PUF major, 2005.

- O Dabène, L’Amérique latine au XXème siècle, A Colin, 2005

- A Rouquié, Amérique latine. Introduction à l’Extrême- Occident, Seuil, 1987.

- P Claval, La fabrication du Brésil, une grande puissance en devenir. Mappemonde, Belin, 2004.

- J Radvanyi, La nouvelle Russie, Grasset.

- F Godement, géopolitique de l’Asie, Sedes, 2007

- C Chancel, E-C Pielberg, L’Autre mode ;Géopolitique de l’Asie méridionale et orientale, PUF major, 2005.

- P Gauchon, Inde, Chine à l’assaut du monde, Rapport Antheios 2006, PUF

- C Jaffrelot, L’Inde contemporaine, Fayart CERI, 2006.

- E Charvin, L’Inde à l’assaut du monde, Grasset, 2007.

- Hérodote, Chine, nouveaux enjeux géopolitiques, n 125, 2007.

- F Gipouloux, La Chine du 21ème siècle, une superpuissance ?, Circa, A Colin, 2005

- P Gauchon et JM Huissoud, Les grandes puissances du XXIe siècle, Rapport Anteios 2008, PUF

- Jacques Sapir, Le nouveau XXIe siècle, Seuil, 2008

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 06:22

II) Quelles sont les conséquences de l’émergence des BRIC’s.

1) Une évolution dans le temps.

Une période de désinflation.

Les pays émergents se sont progressivement intégrés à la division Internationale du Travail. La Chine s’ouvre au début des années 1980 avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, le Brésil à la fin de cette décennie et la Russie opère son « retour gagnant » depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. L’irruption des pays émergents, aux premiers rangs desquels les BRIC’s, modifie le schéma productif et les flux commerciaux internationaux car ces nouveaux producteurs augmentent l’offre industrielle, énergétique et agricole. L’Intégration des NPIA dans le système productif mondial a provoqué une crise–mutation qui frappe les PDEM dans les années 1970, celle des pays émergents provoque une désinflation mondiale dans les années 1990 du fait d’une surproduction planétaire et une demande artificiellement soutenue par la dette. Les consommateurs des pays riches sont les grands gagnants de l’insertion de la Chine ou de l’Inde dans le processus de la division internationale du travail. Ainsi Wal-Mart, 1ère entreprise de distribution dans le monde, traite avec 80% de fournisseurs chinois et fait baisser le prix de ses produits. Presque 100% du textile vendu à Carrefour a la même origine. En achetant ses jeans à 5 euros dans ce grand distributeur on donne du travail à 4,5 millions d’ouvriers textile chinois. Comment les grandes enseignes de distribution pourraient résister à des paires de chaussettes produites pour 30 centimes d’euros, les robes 4 euros, les T-shirts 90 centimes d’euros. En s’approvisionnant en Chine, H et M a gagné 60% sur les prix d’achat.

Le bonheur des consommateurs des pays riches a un revers, l’exploitation des travailleurs textile chinois payés 60 centimes d’euros de l’heure pour des semaines de 60 à 80 heures, le malheur de l’ouvrier textile européen ou des PED concurrents de la Chine (selon le FMI, le Bangladesh a perdu 1 million d’emploi textile). La Chine reproduit le modèle exportateur nippon et exporte désormais surtout des ordinateurs (50% de la production mondiale et 15% de ses exportations) et de la Hi fi (jusqu’au téléphone portable, 40% de l’électronique grand public, 14% de ses exportations). Les prix chinois défient toute concurrence grâce aux petits doigts des enfants qui trient les composants électroniques.

Les pays émergents ont progressivement pris le relais de la croissance mondiale. Ce glissement sans heurt majeur a provoqué une tendance baissière du coût des produits transformés

Une période inflationniste

L’affirmation de ces nouveaux producteurs provoque, pour la cinquième année consécutive, une hausse des prix des matières premières : l’économie mondiale réclame toujours plus de minerais, de produits de base agricoles et énergétiques. Depuis 2003, le prix du cuivre a augmenté de 400%, celui du pétrole de 250%, celui de l’or de 174%. Et les analystes de s’émerveiller en 2006 que cette hausse ne se traduit pas par une hausse des prix à la consommation. E. Izraelewicz compare la Chine à un « vampire du milieu » qui aspire les matières premières pour satisfaire les besoins d’une croissance économique à 2 chiffres, comme elle semble aspirer les emplois manufacturiers. La mondialisation tire de la misère 300 millions de chinois, permettant l’étoffement d’une petite « middle class » en Inde comme en Chine ou en Afrique du Sud et l’enrichissement des élites dans tous les pays émergents. Leurs besoins agricoles sont donc croissants. La mondialisation véhicule des valeurs occidentales : les Asiatiques se mettent à consommer davantage de produits laitiers, de blé et de viande et il suffit d’une mauvaise conjoncture (sécheresse en Australie) pour que le prix de nos assiettes flambe…l’amélioration de l’offre agricole du Brésil, futur géant dans ce domaine, ne suffit pas à faire face à la demande

La croissance des pays émergents nécessite, bien sûr, toujours plus d’énergie : la demande en hydrocarbure est croissante quand l’offre stagne pour plusieurs raisons. Le $ étant faible, les membres de l’OPEP ne souhaitent pas augmenter leur production pour maintenir un cours élevé. De par les prévisions actuelles d’exploitation à ce rythme (d’une quarantaine d’années pour le pétrole et 70 ans pour le gaz naturel) les producteurs ne sont pas pressés de rapprocher l’échéance. Le cours du baril de pétrole connaît donc une augmentation vertigineuse depuis 2005 : Goldman Sachs prévoit (au printemps 2008) 150$ pour l’été et peut-être 200$ pour l’hiver 2008.

Le contexte géopolitique (guerre en Irak, tension au Kurdistan, faiblesse des réserves stratégiques des Etats-Unis) et la spéculation expliquent aussi pourquoi le prix du contenu de nos réservoirs flambe. D’un autre côté, ce prix élevé de l’énergie, et en particulier des carburants, satisfait les lobbies écologistes qui y voient une opportunité de repenser notre mode de consommation…le pétrole n’est pas prêt de redevenir une énergie bon marché bien qu’une baisse soit envisageable en cas de récession américaine.

En 2007 les bienfaits de la désinflation disparaissent. En Chine, l’inflation dérape à 6,9% : nous sommes à la fin d’une période car les prix élevés des matières premières commencent à se diffuser dans toute l’économie.

2) Les BRIC’s ont une nouvelle stature internationale.

Les pays émergents sont devenus des puissances financières.

Les BRIC’s sont devenus de grandes puissances commerciales, leur balance commerciale très excédentaire, en particulier pour la Chine, la Russie mais aussi dans une moindre mesure pour le Brésil, leur permet d’accumuler un véritable trésor de guerre qu’ils partagent avec les pays pétroliers (surtout depuis 2005). Ainsi, la Chine détient les premières réserves de changes de la planète (masse de monnaies étrangères) : plus de mille milliards de $ (1019 milliards d’euros), devant le Japon a qui elle a ravi ce rôle et la Russie qui en détient les 3ème (310 milliards d’euros). Quant à l’Inde elle en détient plus de 180 milliards et le Brésil plus de 120 à l’automne 2007 (Bilan du Monde 2008). Les pays émergents deviennent, comme les pétromonarchies, les nouveaux financiers de la planète. On assiste, en fait, à un vrai rééquilibrage à l’échelle mondiale car non seulement les pays émergents soutiennent la croissance mondiale en 2007, quand ralentit celle des Etats-Unis, mais en plus, s’est établi une sorte de « nouveau Bretton Woods » dont on constate en ce moment la fragilité. Le capitalisme mondialisé repose sur un paradoxe fondamental qu’il faut rappeler ici, même si c’est apparemment un jeu où tout le monde gagne. Les pays émergents, et en premier lieu la Chine, produisent ce que les Etats-Unis consomment (cf. Wal Mart : le consommateur américain est gagnant !) et utilisent le marché américain pour recycler leur épargne. Ainsi, les déficits extérieurs américains gonflent quand la Chine accroît ses actifs en $. Les importations des uns sont les exportations des autres et l’abondance des liquidités contribue à maintenir à un bas niveau les taux d’intérêts, autorisant plus facilement le crédit et soutenant la croissance ; L’offre satisfaisant la demande, le prix de l’argent n’a pas besoin de monter. L’équilibre de l’économie mondiale repose sur un étonnant paradoxe puisque ce sont des puissances pauvres, des PED, bien dotés en force de travail (en hommes) mais peu en capital (argent) qui financent un pays développé, la première puissance mondiale, bien doté, elle, en capital. Les banques centrales asiatiques soutiennent actuellement le cours du dollar, en en rachetant, pour éviter une trop forte dépréciation de leurs réserves monétaires : les Etats-Unis font reposer sur des tiers leurs impératifs monétaires.

La Chine et les Etats- Unis sont devenus profondément interdépendant : si Wal-Mart cesse d’importes des produits chinois, cela provoquera des difficultés dans l’Empire du Milieu. Si les Chinois vendent leurs bons du Trésor américain, ils provoqueraient un krach aux Etats-Unis. La masse de l’épargne est telle dans certains pays émergents, qu’à l’image des émirats pétroliers ou de certains pays développés (comme la Norvège), ils envisagent de créer des fonds souverains, bras financiers d’une politique étatique.. La Chine l’a fait en septembre 2007 avec China Investment Corp, qui est doté de 136 milliards d’euros (=200 milliards de $) et d’après son président « la CIC devrait avoir un rôle stabilisateur dans une économie malmenée par les subprimes » (Lou Jiwei). La CIC s’est déjà emparée de 10% du fonds américain d’investissement BLACKSTONE et de presque 10% de MORGAN STANLEY (un des symboles de la puissance financière américaine renfloué par des capitaux venus d’un monde communiste !). La Russie a suivi grâce aux dividendes des hydrocarbures, alors que le Brésil participe à la création à la fin de 2007 d’une banque du Sud dont l’initiative revient au président vénézuélien Hugo Chavez et à ses pétrodollars.

Les déséquilibres de la finance mondiale expliquent l’arrivée en masse des fonds étatiques qui inquiète car elle révèle non seulement la dissymétrie commerciale (la Chine finance en partie le colossal déficit américain) mais aussi parce que si les fonds des pays du Golfe ont des stratégies purement financières (pas de prise de contrôle de sociétés), les ambitions de la Chine et de la Russie suscitent la défiance.

La percée de challengers : un ordre mondial qui bouge.

Ce rééquilibrage est aujourd’hui lisible à l’aune de la percée des FMN des BRIC’s. C’est une des conséquences de la fin de la guerre froide et du triomphe de l’économie de marché se traduisant par l’ouverture des marchés de l’Est et de l’Asie, d’où l’apparition de nouveaux marchés émergents pour les entreprises et une concurrence nouvelle par les coûts, la troisième étape étant l’irruption sur la scène capitaliste de grandes entreprises issues de pays émergents qui débordent de leurs frontières et osent des acquisitions toujours plus audacieuses. Ces challengers ont des points communs : ils se sont bâtis à partir d’avantages spécifiques (position dominante dans leur pays d’origine, accès préférentiel à une ressource naturelle), leur capital est contrôlé par une famille (Tata, Mittal) ou par l’Etat (essentiel des firmes chinoises ou russes), et disposent de ressources considérables et d’un appétit immense. Le Boston Consulting Group, BCG, (cabinet de consultants en stratégie) classe les 100 premiers challengers mondiaux en 2007 : 41 firmes sont chinoises, 20 sont indiennes, 13 sont brésiliennes et 7 sont russes. Le chiffre d’affaire de ces 100 challengers se monte à 833 milliards d’euros en 2006 (1200 en $) (+29% depuis 2004) et parmi les plus mondialisés on trouve : CIMC (compagnie chinoise de navigation), la COTEMINAS (société de textile brésilien), TCL (matériel électronique chinois), GERDAU STEEL (sidérurgie brésilienne), LUKOIL (pétrole russe). Ce rapport se conclue ainsi « les dirigeants des firmes des pays développés ont donc du souci à se faire et devrait se mobiliser, car la menace va aller en s’amplifiant. Dans les années à venir, des centaines d’autres entreprises issues de pays émergents vont avoir les mêmes performances que les 100 d’aujourd’hui ». Les BRIC’s ont tous des champions nationaux. Ainsi, les champions brésiliens sont CVRD, 2ème groupe minier mondial derrière BHP Hilton qui représente à lui seul 22% de l’excédent commercial national, CSN ou GERDAU sont des géants de l’acier. Enfin EMBRAER, privatisé en 1984, s’est développé sur le segment aéronautique régional où il concurrence des firmes de pays riches (le Canadien Bombardier) et les jets privés où il concurrence Dassault. Embraer envisage sérieusement le marché des moyens courriers dominé par Boeing et Airbus. La Russie a une évolution économique favorable, son PIB augmentant de 50% entre 1999 et 2005 permettant le retour d’une relative prospérité. Les entreprises russes préfèrent se faire coter à la City pour lever davantage de capitaux, mais elles ont mauvaise presse que ce soit GAZPROM, 3ème compagnie mondiale pour sa capitalisation financière (250 milliards de$) ou des nouveaux géants que l’Etat russe veut créer comme ATOMENERGOPROM (géant nucléaire créé en janvier 2008) ou OAK regroupant MIG, Iliouchine, Tupolev, Sukhoï). Bien que la balance commerciale indienne soit déficitaire, une vingtaine d’entreprises sont identifiées comme des « entreprises championnes de pays émergents », et elles occupent une place de choix dans le jeu mondialisé. Deux domaines sont très dynamiques, les services informatiques autour de TATA Consulting Service (TCS), Infosys ou Wipro qui offrent des solutions techniques à très bas coût, et celui de l’industrie pharmaceutique où RANBAXY, CIPPLA ou Dr REDDY’s sont des acteurs de premier ordre dans le domaine des médicaments génériques et non plus seulement des bons copieurs mais déjà des laboratoires innovants avec l’ambition de devenir des partenaires de grands groupes médicaux. La forte croissance chinoise est due à son dynamisme commercial avec le reste du monde, les entreprises chinoises n’hésitent plus à coter une partie de leur capital pour bénéficier de cash nécessaire à leurs investissements. On peut s’interroger sur le potentiel de menace que ces champions constituent pour les entreprises occidentales quand ils s’internationalisent. Le Xème plan (2001-2005) « going out » encourage les entreprises à s’internationaliser pour trois raisons : sécuriser l’accès aux matières premières, acquérir de nouvelles compétences et trouver de nouveaux débouchés (hors d’Asie du Sud-Est), alors que le XIème plan donne la priorité à l’innovation. China Mobile est le premier opérateur mondial avec 300 millions d’abonnés. HUAWEI est le fournisseur de 28 des 50 premiers opérateurs mondiaux de la téléphonie (British telecom, vodafone…). En juillet 2008 HUAWEI s’ouvre (pour 2 milliards de $) à des fonds américains pour conquérir les EU. Introduit en bourse le 4 novembre 2007, le groupe énergétique PETROCHINA est devenu la première capitalisation boursière du monde.

Leur caractéristique commune, c’est leur appétit d’internationalisation, ces firmes ne se contentent déjà plus d’être des concurrents pour celles des pays du Nord. En 2005 ont eu lieu 141 opérations de méga-fusions d’entreprises (plus de 1 milliard de $) dont 19 sont le fait de pays émergents ; elles sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus importantes. En 2005, les Brésiliens GERDAU et CVRD rachètent respectivement l’espagnol SIDENOR et le canadien INCO (=VALE) pour 20 milliards de $, la même année le chinois LENOVO rachète la branche PC d’IBM dont il garde le nom jusqu’aux jeux de Pékin dont il est l’un des principaux sponsors pour ensuite commercialiser tous ses PC sous son propre logo. En 2006 le russe SEVERSTAL prend le contrôle de RougeSteel (principal équipementier américain de FORD) et en juillet 2008 il ravit l’américain ESMARK à son concurrent indien ESSAR. En 2006 le sidérurgiste d’origine indienne Mittal fait une OPA sur le fleuron européen Arcelor qui lui a un temps préféré le russe Severstal. La même année le russe EVRAZ (société d’Abramovitch (patron du club de Chelsea) rachète Oregon Steel Mills. En 2007 Tata Steel rachète le sidérurgiste européen CORUS pour 13 milliards de dollars. Ces batailles témoignent de l’appétit des pays émergents dans le monde de l’acier. Le géant canadien de l’aluminium ALCAN se fait racheter par l’australo-brésilien Rio Tinto ce qui achève le dépècement de l’ex-champion français Pechiney qu’Alcan avait repris en 2003….A la fin de l’année passée, le producteur d’énergie éolienne allemand REpower est racheté par l’indien SUZLON au nez et à la barbe du champion français AREVA. En 2008 TATA lance La NANO, la voiture la moins chère du monde, et rachète en mars Range Rover et Jaguar. Ces challengers ont bâti leur puissance sur l’avantage d’une main d’œuvre de faible coût, et opère une remontée en gamme en rachetant parfois des entreprises de pays du Nord, comme la chinoise TCL qui rachète, en 2003, la branche TV de Thomson, ce qui lui permet de mettre la main sur nombre de brevets…Ce mouvement de rattrapage ne fait que commencer, d’autant que ces challengers disposent d’un autre atout, celui de la rentabilité (résultat opérationnel de 17% contre au mieux 14% au Nord). La prochaine étape est une convergence entre acteurs issus des pays développés et ceux des pays émergents, cela bouscule la position dominante des pays du Nord et amènera à une rapide recomposition du paysage industriel.

3) Et nous dans tout cela ?

Que ces pays émergents se piquent de consommer nos produits ou de les fabriquer, passe encore, mais de voir s’y développer des champions nationaux industriels qui partent à l’assaut de nos orgueils nationaux, c’est un peu fort ! L’émergence de nouveaux champions est inéluctable, et tous les challengers ne s’internationalisent pas, nous sommes dans une phase de transition qui appelle une réflexion, d’autant que le jeu n’est pas équilibré, les champions des pays émergents bénéficiant d’avantages exceptionnels, non reproductibles (dumping social, fiscal...) face aux entreprises du Nord, leur capital est verrouillé et ils ne craignent pas d’OPA contrairement aux groupes ouverts…L’avenir de CORUS en Europe apparaît incertain du fait du prix élevé de l’électricité en Grande-Bretagne. Par ailleurs, après avoir annoncé déjà la fermeture du site de Gandrange, Arcelor Mittal annonce en mars 2008, près de 2 ans après la fusion, qu’il va délocaliser en Inde la maintenance de ses logiciels. Le fait que ce géant de l’acier soit dirigé par un homme d’affaire d’origine indienne joue un rôle clé dans le choix des entreprises retenues. Après les emplois peu qualifiés, ce sont les emplois de cadres qui sont en concurrence.

 G Thoris pose la question : « votre patron sera-t-il indien ou chinois? » (in Inde, Chine à l’assaut du monde, rapport Antheios 06)

Le Sud se paie le Nord ! Sommes-nous dans une 3ème phase (affirmation, nouvelle stature) ?

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 06:03

Axelle Degans est professeur agrégé au lycée Jean Bart de Dunkerque et collabore également à Espace Prépas.

Avant d’expliquer pourquoi vos gâteaux préférés ont pris plus de 20%, pourquoi le coût de votre petit-déjeuner vous coupe l’appétit et pourquoi faire le plein de sa voiture devient douloureux, nous allons commencer par faire un rapide rappel de l’histoire économique contemporaine.

La première révolution industrielle consacre la domination britannique à l’échelle mondiale, celle-ci trouve un relais avec les autres pays européens au début du XXème siècle. La seconde guerre mondiale consacre l’hégémonie économique des Etats-Unis grâce à la production de masse standardisée qui lui a permis de réels gains de productivité, cette formidable machine économique lui assurant la victoire à la fois sur les fronts européen et pacifique. Pendant ce que l’on nomme en France les « trente glorieuses », la CEE et le Japon jouent le rôle de challenger face à la domination économique américaine. Cette hiérarchie est malmenée pendant les années 1970 avec les chocs pétroliers et la percée des « Dragons » d’Asie (Corée du Sud, Taiwan, Hongkong, Singapour), entraînant une crise-mutation en Occident. Mais les EU rétablissent leur leadership au cours des années 1980 grâce à la relance reaganienne et la globalisation financière qu’ils initient approfondissant ainsi la mondialisation dont ils tirent avantage. Depuis une vingtaine d’années, les évolutions se sont accélérées sans que l’on en prenne tous bien conscience, tout au plus évoque-ton les pays « émergents » dont la définition reste assez floue, se limitant à l’idée d’une dynamique de croissance économique supérieure à celle de la moyenne mondiale, et dont l’appareil industriel monte en puissance. Pourtant Jim O’Neill (responsable de la recherche économique dans la Banque d’affaire Goldman Sachs) forge en 2001 l’acronyme BRIC pour désigner l’important potentiel de développement de pays émergents. Ce quadrilatère nouveau (Brésil, Russie, Inde et Chine) est popularisé dans le monde financier par le rapport de Goldman Sachs en 2003, avant de se diffuser hors de cette sphère : ses prévisions, en complète rupture avec un monde dominé par l’Occident, sont reprises par les économistes puis les journalistes.

Pourquoi distinguer ces quatre pays ? Ils restent, pour l’instant des puissances pauvres : le Brésil est une ancienne dictature d’Amérique latine, la Russie et la Chine sont issus de l’ancien bloc communiste, l’Inde est un ex- pays non-aligné. Le premier est devenu un géant agricole, un des leaders des biocarburants, la Chine est un géant manufacturier, l’Inde est un géant dans les services informatiques et dans de nombreux autres domaines.

Le rattrapage est une œuvre de longue haleine et l’émergence de géants comme l’Inde ou la Chine est un signe des mutations en cours à l’échelle mondiale, que l’on aurait tort de sous-estimer, ce qui alimente les inquiétudes dans un pays comme la France où la population se sent menacée par la mondialisation, et diluée dans l’Europe communautaire.

I) Une affirmation des BRIC’s dans le contexte des pays émergents.

1) Comment ce concept est-il né ?…

Ces quatre pays rassemblant 40% de la population mondiale sont à l’origine de 20% de la croissance économique mondiale en 2003 et leur croissance sera telle que la richesse produite devrait devancer vers 2042 celle du G7. Ce rapport de Goldman Sachs annonce aussi que le PIB de la Chine sera probablement supérieur à celui des Etats-Unis vers 2050, la Chine deviendra alors la première puissance économique mondiale suivie par les Etats-Unis, l’Inde sera en troisième position devant le Japon. La Russie, quant à elle, s’imposera comme première puissance européenne devant l’Allemagne. Ce rapport a le mérite de jeter la lumière sur quatre des plus grands pays émergents devant jouer, dans les cinquante prochaines années, un rôle déterminant dans l’économie mondiale. En fait, le modèle proposé par l’équipe de Goldman Sachs est basé sur l’hypothèse d’une convergence progressive des niveaux de vie entre les BRIC’s et les PDEM sans que le rattrapage soit complet en 2050 grâce à un effet mécanique de rattrapage de la productivité sur les pays les plus avancés.

Dans un entretien accordé en 2006 dans Le Figaro, Jim O’Neill considère que ses prévisions ont été dépassées. La population des BRIC’s représente déjà 43% de celle du monde, il estime que « les choses sont allées plus vite que nous l’avions imaginé, en particulier pour la Chine et la Russie », la richesse produite par les BRIC’s devrait dépasser celle du G7 dès 2035! Il pense, en outre, que le Mexique a un potentiel comparable à celui de la Russie ou du Brésil : du BRIC au BRIMC?

2) En quoi les BRIC’s sont-ils une entité crédible ?

Si pour certains analystes cet acronyme met en valeur ces Etats-continents qui seront les géants économiques de demain, pour d’autres il s’agit avant tout d’un coup de marketing dans le monde financier favorisant les placements dans les pays émergents.

Les BRIC’s ont réussi une bonne intégration dans l’économie mondiale en exportant toujours plus de biens et en ayant une balance commerciale plutôt positive. Dès 2004, les BRIC’s appartiennent aux 15 premiers PIB : la Chine pointe en 6ème position avec un PIB de 1931 Milliards de $ soit 4,7% du PIB mondial, l’Inde est 10ème (1,7%), le Brésil est 14ème (1,5%) et la Russie 15ème (1,4%). La Chine devance largement les autres mais seuls les PDEM et le Mexique s’intercalent entre eux : les BRIC’s sont devenus d’importants producteurs de richesse.

Les BRIC’s n’ont pourtant pas un développement humain comparable à ceux du G7 (en particulier pour les colosses démographiques). Il est en outre en décalage avec leurs performances économiques. 

La croissance moyenne annuelle entre 2000 et 2004 est de 9,4% en Chine, de 6,2% en Inde, de 6,1% en Russie, de 2% au Brésil mais les IDH de 2003 sont compris entre 0,795 (62ème) en Russie et 0,602 (127ème) en Inde.

L’analyse de J.O’Neill est corroborée par les études du FMI, le concept de BRIC est donc pertinent pour appréhender l’évolution de l’économie mondiale.

Leurs atouts sont une imposante population qui assoit leur avantage coût dans la durée (au contraire des dragons asiatiques) et les capacités technologiques qu’ils ont déjà acquises qui impulsent une mutation profonde de l’ordre économique mondial et provoque un sentiment de menace chez les acteurs traditionnels face à une nouvelle concurrence sous-estimée. C’est la taille gigantesque des réservoirs de main d’œuvre qui permet à la Chine et à l’Inde d’avoir de très bas coûts salariés, comme leur faible niveau de protection sociale.

3) Quelle est la place des BRIC’s dans l’économie mondiale ?

Dans son entretien au Figaro, J.O’Neill reconnaît avoir « totalement sous-estimé, il y a cinq ans, la sorte de symbiose naturelle qui existe entre ces pays, puisque la Russie et le Brésil sont riches de matières premières dont l’Inde et la Chine ont besoin ». Ainsi quand le prix du soja augmente brutalement en 2004, sous la pression chinoise, M Marton –professeur à HEC Montréal- montre que le Brésil y répond en quelques mois en augmentant de 11% sa superficie agricole vouée au soja, permettant ensuite une stabilisation des prix. La Russie est, elle, un des pays les plus riches du monde grâce à son sous-sol, et ses voisins asiatiques se tournent davantage vers elle pour soutenir une forte croissance énergétivore. Les BRIC’s intensifient leurs échanges commerciaux qui atteignent un record de 34 milliards de $ entre la Chine et la Russie en 2006 et 15 milliards de $ entre la Russie et le Brésil, alors que l’Inde et la Chine deviennent des « partenaires stratégiques ».

Ils représenteront 40% de la croissance économique mondiale vers 2025 (Goldman Sachs 2006). Cette remarquable croissance, surtout chinoise, est rendue possible par une intégration toujours plus poussée au système de production mondial- comme en témoignent les nombreuses délocalisations depuis les pays du G7- grâce à une participation toujours plus active au commerce international dont l’importance croit dans l’économie mondiale (18,5% en 1995, 28,5% en 2005). Le modèle chinois est tiré par les exportations, la Russie participe activement à l’augmentation de l’offre énergétique (la récente mission en Arctique va dans ce sens) et le Brésil modifie l’offre agricole. Pour JM Vittori (Les Echos, 20/07/07), « La Chine n’est pas une locomotive en feu, mais un dragon fulminant » avec une croissance de 11,1% en 2006 et de 11,9% au deuxième trimestre 2007.

La Chine n’est plus seulement l’ « atelier du monde » fabriquant l’essentiel de l’électronique des jouets ou chaussettes produits dans le monde. Le rapport de la CNUCED (septembre 2005) sur les investissements internationaux montre que les pays émergents sont les principaux bénéficiaires de leur internationalisation : la Chine compte déjà plus de 700 centres de R&D (Motorola, Alcatel-Lucent..) l’Inde accueille celui de Microsoft, preuve de la « revanche du capital humain indien » (E Le Boucher, Le Monde, 18/12/05). Les géants économiques de demain ont compris que le capital humain est un avantage comparatif essentiel, la mondialisation est déjà un désaveu des thèses malthusiennes et une prime aux pays misant sur l’éducation. En outre, de nombreux étudiants formés en Occident retournent travailler dans les BRIC’s. La Chine deviendrait en 2009 le premier lieu d’implantation des activités de R&D des FMN, devançant les Etats-Unis, l’Inde alors que la Russie occuperait la 6ème position devant la France.

4) Les BRIC’s : de «nouveaux conquistadores » ?

Les millionnaires y sont toujours plus nombreux (en 2006, +20,5% en Inde). Les Echos dressent le portrait de ces « conquistadores » : Oleg Deprispaska oligarque à la tête de Rusal, Jorge Gerdau, un grand maître de forges brésilien ou Terry Gou patron de FOXCONN, fabricant de l’iPhone ; voici les acteurs nouveaux du business mondial.

Le Brésil fonde sa puissance sur sa taille démographique, son marché en expansion, son savoir-faire (agriculture ou industrie), sa réserve d’espace. Il est à la tête de la contestation du G20+, rôle partagé avec l’Inde forte de sa « révolution verte », son savoir-faire industriel (sidérurgie, pharmaceutique) et dans les services. La Chine dont la croissance s’est faite « plus par transpiration que par inspiration » (P Krugman) opère une remontée de filières remarquable par sa rapidité et son envergure. La Russie, enfin, réussit à surmonter les 7 années de dépression (1991-98) son renouveau économique (J Sapir , La revue pour l’intelligence du monde, avril 07) passe par la promotion d’un capitalisme d’Etat (Gazprom…) et l’utilisation des matières premières pour développer une industrie innovante. A l’image de la Chine apparaissant comme « un vampire du milieu » (E.Izraelewicz), l’irruption des BRIC’s modifie le schéma productif et les flux commerciaux internationaux.

Nous assistons à un rééquilibrage économique mondial : dans une première phase, les pays émergents commencent à prendre le relais de la croissance mondiale quand les Etats-Unis sont essoufflés. Ce glissement, sans heurts majeurs, provoque une tendance baissière du coût de la main d’œuvre et une augmentation du cours des matières premières. Un nouvel équilibre s’établit, les PDEM pouvant consommer davantage grâce à des coûts de production plus bas, les pays émergents préférant épargner d’où une croissance soutenue dans la Triade due aux taux d’intérêts bas.

 

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3 mars 2008 1 03 /03 /mars /2008 07:24
 
 
 
 
Le texte de la conférence donnée au Classe préparatoires, à l'initiatives de l'ESC Grenoble et de la collection Major.
 
Pascal Gauchon enseigne l’histoire et géograhie géopolitique en classe préparatoire économique et commerciale à IPESUP-PREPASUP. Il dirige par ailleurs la collection Major aux Presses Universitaires de France.
 
 
« L’Iraq n’est qu’un échauffement avant la Chine ». Cette plaisanterie, dit-on, courait dans les couloirs du Pentagone, dans l’entourage de Donald Rumsfeld, il y a trois ans. Monsieur Rumsfeld, qui s’est peut-être trop échauffé, n’est plus là… Mais l’idée persiste puisque Andrew Marshall, l’un des principaux conseillers du Pentagone, confie à ceux qui lui demandent son avis sur l’Iraq : « Je ne regarde pas çà de trop près. Je suis occupé à planifier la prochaine guerre avec la Chine d’ici vingt ans. Sous l’eau ou dans l’espace[1] ».
Les dirigeants américains ne le cachent pas : le seul rival potentiel qu’ils se reconnaissent, même si c’est à long terme, est la Chine. Cependant les Américains ne craignent pas le défi : ils le voient comme un challenge, un stimulant qui pousse à devenir plus forts et plus efficaces, une notion indispensable de la philosophie libérale. De leur côté, les Chinois se sont eux-mêmes sentis défiés par les Etats-Unis et c’est par réaction qu’ils ont bâtissent leur nouvelle puissance.
Alors, qui défie qui ? Et, dans une économie mondialisée et une géopolitique d’interdépendance, les notions de défi et de face à face ont-elles encore un sens ?

lire la suite (téléchargement du texte. Connectez-vous en "invité" )


[1] Cet aveu est cité par M. Weitzmann, « Le mal à l’Iraq des intellectuels américains » in Le Monde 2, 17 février 2007.
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