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22 août 2014 5 22 /08 /août /2014 09:23
 Article repris avec l'autorisation de Goldbroker.com 

Beaucoup d'évènements à analyser ces dernières semaines. Comme tous les ans, il se passe beaucoup de choses en cette période de l’année.

Ces évènements sont d’ordres géopolitique, économique, financier, bancaire ou historique (fin du fixing de Londres) et ont tous une influence, à plus ou moins long terme, sur les marchés des métaux précieux.

Dans une logique d’investissement à long terme, il est préférable d’analyser en priorité les évènements de type géostratégique, puisqu’ils nous donnent une idée des évolutions lourdes à venir concernant le système monétaire international, et ce, indépendamment des fluctuations de court terme.

Mais tous ces évènements peuvent être reliés entre eux et constituer des indices qui confirment, comme je le démontre avec le reste de l’équipe rédactionnelle de Goldbroker.com depuis maintenant plusieurs années, qu’un changement de paradigme financier est en cours et qu’il aboutira, comme cela a toujours été le cas historiquement, à un retour vers une forme de standard or. Nous n’inventons rien : détenir un actif comme l’or physique a toujours été un moyen de protéger son patrimoine pendant ces phases de transition entre systèmes monétaires.

Suivre nos analyses permet donc une chose, soit de suivre les étapes de ce changement, dans un contexte de brouillard médiatique et de désinformation financière.

 

Performance des cours ces dernières semaines

Les cours ont bien performé ces dernières semaines, depuis le début de juin, sortant de leur phase de correction de long terme, avant de corriger significativement, lundi 14 et mardi 15 juillet, suite à deux nouvelles attaques sur le marché du COMEX.

A l’heure où les deux fixings de Londres sur l’or et l’argent sont remis en cause, on ne peut analyser cette nouvelle manipulation flagrante que comme un signe de désespoir de la part des manipulateurs. Pour résumer, et comme le dit Egon Von Greyerz dans un nouvel article, les manipulateurs (banques d’affaires occidentales et gouvernements) n’ont quasiment plus d’or physique à disposition et cherchent à tout prix à tuer le sentiment haussier sur les marchés afin d’empêcher un retour des investisseurs vers l’or et l’argent physique, ce qui aurait pour conséquence de faire exploser la demande, alors qu’il n’y a tout simplement plus d’or physique disponible à ces prix artificiellement bas et, donc, plus d’or physique pour assurer la convertibilité des millions de contrats papier détenus par des milliers d’investisseurs en or physique.

Ces deux nouvelles attaques, aux heures les moins liquides de la journée, constituent de nouvelles preuves de manipulation à la vue de tous. Le Gold Anti Trust Action Committee (GATA) se fera un plaisir d’ajouter ces deux nouveaux épisodes à la longue liste de preuves qu’il a pu collecter depuis une dizaine d’années. Nul doute que la BAFIN (organisme de régulation financière en Allemagne) a dû également observer avec attention le comportement des cours, lundi et mardi. La BAFIN apparaît depuis quelques mois comme le seul régulateur à s’intéresser réellement à la manipulation des cours (certainement suite au refus des USA de rapatrier ce qui ne constitue qu’une petite partie de leurs réserves d’or), puisque son directeur avait affirmé que la manipulation du marché de l’or était plus importante que celle du LIBOR.

On le voit, les enquêtes judiciaires ont progressivement migré du LIBOR au FOREX, pour enfin atteindre le marché de l’or. Cette progression est en réalité naturelle, car les manipulations (confirmées) du LIBOR et du FOREX ne peuvent être réalisées qu’à condition que l’or soit, lui aussi, également manipulé.

La presse économique et financière grand public ne parle pas de ce phénomène, ou l’effleure à peine dans les pays occidentaux, mais on sait quels intérêts financiers ces médias servent. Faire confiance à leurs analyses pour prendre des décisions d’investissement me semble suicidaire, quand on sait par exemple désormais que ce sont les banques centrales qui achètent les actions et font donc monter les marchés. Aucune trace de cette information dans les médias « financiers » traditionnels.

Ce silence médiatique contribue à exposer des millions d’investisseurs à des actifs en pleine situation de bulle (actions, bons, immobilier dans certains pays).

Quoi qu’il en soit, les manipulateurs sont, dans tous les cas, piégés, car ces krachs organisés ne font qu’augmenter le transfert d’or et d’argent physique vers l’Est (Asie, Russie, Chine, Inde) et donc leur capacité à fournir du physique au moment où plus aucun acquéreur de poids (Russie, Chine, BRICS) ne fait confiance aux formes d’or papier. Quoi qu’ils fassent désormais, la fin de leur capacité à manipuler le cours des métaux précieux se rapproche.

Le site Zerohedge a détaillé, dans deux articles (lire ici et ici), le nombre colossal de contrats or vendu afin de faire s’effondrer les cours, lundi 14 et mardi 15 juillet.

Paul Craig Roberts, ancien Secrétaire d’État au Trésor US, a lui aussi expliqué, dans un récent article, l’ampleur de cette manipulation.

Cela fait maintenant des années qu’on observe ce phénomène de manipulation des cours, ce qui peut parfois être exaspérant, tant la durée de ce phénomène est longue, mais la réalité ne peut être manipulée indéfiniment. Comme pour tout autre phénomène, les déséquilibres finissent pas être corrigés dans des mouvements cycliques de long terme.

COMEX : confirmation de la déconnexion physique/virtuel sur le site officiel du CME

J’ai publié, il y a quelques semaines, un article mettant en évidence la déconnexion entre le marché physique et le marché virtuel concernant l’argent. Nous en avons une autre preuve en regardant de plus près la définition officielle des contrats futures sur l’argent sur le site officiel du CME. Nous pouvons y lire, en bas de la page, dans les « faits à savoir concernant les contrats », que, je cite, « price may be managed separately from physical supply », traduction : « le prix peut être déterminé indépendamment de l’offre physique ». Confirmation d’une déconnexion, donc, dans la détermination du prix de l’argent sur les contrats futures. Or nous savons, comme l’explique Paul Craig Roberts, que ce sont encore pour le moment ces contrats papiers à terme qui déterminent le prix de l’argent. Personne ne peut savoir, dans ce contexte, la valeur réelle de l’argent physique, étant donné la quantité de contrats papier qui flottent au-dessus d’un tout petit marché d’argent physique disponible.

Risque de confiscation de l’or en Allemagne ?

Le site allemand Goldreporter.de a eu la confirmation que la BAFIN avait demandé aux banques des informations concernant les clients ayant investi dans l’or, nourrissant rapidement des rumeurs de confiscation à venir de la part des autorités allemandes.

Je ne suis pas de cet avis ; la BAFIN est, depuis quelques mois, le seul régulateur qui parle ouvertement de la manipulation des cours, et est certainement à l’origine du retrait de la Deutsche Bank du fixing de l’or à Londres.

Dans un contexte où l’Allemagne a également essuyé le refus des USA de leur livrer rapidement, ne serait-ce qu’une petite partie de leur réserves d’or stockées à la Fed de New York, et où l’Allemagne semble prendre ses distances avec les USA pour se tourner vers la Russie et la Chine (l’Allemagne vient d’exclure le chef de la CIA en Allemagne en raison de révélations d’espionnage).

Je pense que la BAFIN cherche plutôt à savoir le niveau d’exposition des investisseurs allemands à la fraude que représentent les contrats d’or papier.

La BAFIN sait que le cours de l’or est manipulé, elle l’a affirmé, et cet audit traduit plutôt une inquiétude de sa part quant aux conséquences de l’implosion du marché de l’or papier sur les investisseurs allemands.

Cet audit de l’or concerne d’ailleurs uniquement, ce qui est révélateur, les dérivés et certificats sur l’or vendus par les banques et fonds d’investissement aux investisseurs allemands, et non les ventes d’or physique. A ma connaissance, aucune information n’a été demandée aux sociétés de stockage d’or physique.

La BAFIN s’inquiète donc probablement d’une implosion à venir des dérivés sur l’or.

Aux niveaux financier et bancaire maintenant, une série d’informations confirment que la situation est préoccupante (elle l’a toujours été en réalité depuis l’effondrement de 2008) et révèle la fragilité du système bancaire international. La situation se dégrade à nouveau et les épargnants devraient en prendre note.

Les banques sous-estiment leurs risques

Comme le précise Philippe Herlin dans cette récente analyse pour Goldbroker.com, selon certains analystes, les banques auraient révisé leurs modèles de risque de façon à abaisser leurs niveaux de fonds propres requis, en sous-estimant le risque et en présentant une valorisation optimiste des actifs.

C’est la BRI qui l’affirme dans son dernier rapport, le 84ème rapport annuel. La BRI, « banque centrale des banques centrales », est notamment chargée d’édicter les normes prudentielles des banques commerciales dans le monde (Bâle III).

Leur sous-estimation des risques les rend plus fragiles face à un événement imprévu.

Or, justement, des évènements imprévus se manifestent ces dernières semaines :

La première banque autrichienne (Erste Bank) et la première banque portugaise (Banco Espirito Santo) ont annoncé de sérieuses difficultés. Un bank run a même eu lieu en Bulgarie.

On comprend mieux l’annonce récente de Mario Draghi, président de la BCE, concernant le lancement éventuel d’un plan d’aide de 1,000 milliards d’euros à destination des banques, même s’il affirme que le but est de relancer le crédit.

Dans le même temps, le FMI revient à la charge sur la saisie des comptes bancaires.

Le quotidien allemand Die Welt rapportait que le Fonds monétaire international (FMI) a publié, le 22 juin, un nouvel appel à se servir dans les comptes bancaires des épargnants pour payer les dettes des Etats (une fois que ceux-ci auront, bien entendu, renfloué les produits dérivés des banques).

« Le FMI prépare une nouvelle ronde d’expropriation pour les épargnants »

Aux USA, la SEC va officialiser une loi rendant impossible (on ne sait pas si c’est temporaire ou non) la récupération (rédemption) de fonds investis dans certains fonds d’investissement de type « Money Market Funds », une forme de bail-in ou de contrôle de la fuite des fonds en cas de crise.

Dans ce cas précis, ce sont les sommes investies dans des fonds qu’il sera impossible de récupérer.

 

Terminons enfin par les évènements géopolitiques. Des changements colossaux sont en cours ; leur réalisation prend du temps mais la tendance ne sera pas inversée : le mouvement de rejet global du dollar est désormais une réalité concrète. Le rejet du dollar rend obligatoire la mise en place d’un nouveau système monétaire international, et les BRICS s’y préparent activement, devant le refus des pays occidentaux de modifier l’actuel système.

BRICS : Lancement d’une nouvelle banque de financement concurrente du FMI

La Banque des BRICS est désormais une réalité. Dans mes articles, depuis 2011, j’ai parlé souvent d’événements à venir qui confirmeraient la remise en cause du système monétaire actuel : la création de cette banque des BRICS en est une étape importante.

Le cas de l’Allemagne :

L’Allemagne, excédée par plusieurs facteurs, dont la politique monétaire laxiste de la BCE, à laquelle elle s’est longuement opposée, le refus de rapatriement dans un délai court d’une partie de ses réserves d’or stockées à la Fed de New York, et les révélations d’espionnage sur son propre sol par les USA, est en train de prendre ses distances avec l’influence destructrice des pays anglophones et de l’Europe, pour se rapprocher de l’Est (intégration dans la Zone d’échange eurasiatique) et des BRICS.

Je ne serais pas surpris de voir l’Allemagne quitter l’Union européenne pour intégrer les BRICS qui, comme nous l’avons vu, sont en train de jeter les bases d’un nouveau système monétaire via leur nouvelle banque de développement, en opposition complète avec le FMI.

Difficile de reprocher aux BRICS de vouloir prendre leurs distances avec une institution destructrice et prédatrice (cas récent de l’Ukraine : le FMI a accordé un prêt de 17 milliards à condition que l’Ukraine s’engage à ne pas perdre le contrôle des territoires à l’est).

Un FMI qui ne propose comme évolution que la mise en place de SDR (special drawing rights), nouvelle expérience de monnaie papier, sans aucune modification des droits de vote, alors que de nombreux pays y sont sous-représentés.

La position de l’Allemagne ne doit pas être confondue avec la position d’Angela Merkel, à qui il est reproché, notamment par les industriels allemands, de ne pas tenir compte des intérêts commerciaux de l’Allemagne avec la Russie. Sa position ne reflète pas les intérêts de la base industrielle et commerciale de l’Allemagne, ce qui la conduira certainement vers la sortie ou une fin de mandat anticipée, puisqu’elle-même parle ouvertement de quitter ses fonctions avant la fin de son mandat en 2017.

Cette démission anticipée, s’il elle se confirme, révélera la fin de l’influence des cercles politiques, bancaires et financiers en Allemagne, et la prise de contrôle des décideurs industriels. Comme toujours, ce sont les intérêts commerciaux qui finissent par dicter les orientations stratégiques d’un pays.

Le comportement de l’Allemagne, un des piliers de l’Union européenne, est à surveiller de près dans les mois qui viennent. Son basculement vers l’Est une fois réellement officialisé, probablement en réaction à la prochaine crise financière attendue pour la fin 2014/début 2015, aura des conséquences rapides et sévères sur l’Union européenne et la survie de l’euro.

Mouvement de dé-dollarisation et défiance envers le leadership américain

Les sanctions contre la Russie sont en train de se retourner contre les USA, puisque neuf pays européens sont prêts à les ignorer, la Russie représentant un partenaire commercial plus important que les USA pour certains pays européens.

Par ailleurs, ces même pays considèrent que le Transatlantic Trade & Investment Partnership (TTIP), poussé par l’administration Obama, est une tentative d’annexion de l’Europe dans un OTAN économique au seul profit des grandes entreprises US. Rappelons que ce traité placera les intérêts des grandes entreprises au-dessus des intérêts nationaux.

L’influence de la Russie en Europe, en raison de liens commerciaux et énergétiques qui ne peuvent être remis en cause, conduit les pays européens à ignorer les sanctions et à progressivement remettre en cause l’utilisation du dollar.

Cette remise en cause de l’utilisation du dollar a d’ailleurs été annoncée publiquement, récemment, par deux Français. On peut espérer que la France suivra l’Allemagne dans ce mouvement de rapprochement vers l’Est.

TOTAL : Christophe de Margerie, son dirigeant, a annoncé qu’il ne voyait aucune raison au maintien des achats de pétrole en dollars, ajoutant qu’il faisait parfaitement sens d’utiliser d’autres monnaies internationales dans le règlement de ces transactions.

Cette remise en cause du pétrodollar par le dirigeant d’une des plus grandes sociétés pétrolières au monde est tout sauf anodine, quand on sait que la stabilité du dollar repose principalement sur le fait que le pétrole s’échange en dollars, ce qui soutient automatiquement son cours.

Depuis 2013/2014, la remise en cause directe de l’utilisation du dollar ne provient donc plus de petits pays considérés « conflictuels » comme la Lybie, l’Irak ou l’Iran, mais directement de hauts dirigeants de pays d’importance qui ne peuvent être réellement inquiétés par des pressions économiques, voire militaires (Russie, Chine).

Un autre exemple :

Banque de France : le président de la Banque de France, M. Christian Noyer, qui est également membre du conseil de gouvernance de la Banque centrale européenne, a annoncé que les sanctions contre la BNP inciteraient les entreprises à rejeter massivement le dollar.

Il annonce clairement que « les transactions commerciales entre la Chine et l’Europe doivent être réalisées en euros, en renminbi. Arrêtons d’utiliser le dollar ; cette affaire (sanctions contre la BNP Paribas) laissera des traces ».

Les sanctions que les USA imposent directement à ses partenaires européens, ou leur demande d’appliquer contre la Russie, au moment où le Traité transatlantique (TTP) est négocié, ne sont pas du tout appréciées, voire tout simplement ignorées, avec des conséquences directes sur le dollar.

Vers un nouveau système monétaire

Tous les évènements que j’ai pu citer participent à la tendance de fond, soit la migration vers un nouveau système monétaire.

L’or physique migre vers l’Est (Russie, Chine), et entraîne une redistribution du pouvoir et de la capacité d’influence. On le voit avec la Chine et la Russie qui imposent progressivement leur volonté, mais de manière plus consensuelle, avec une grande majorité de pays qui souhaitent mettre un terme à la domination américaine rendue possible par leur capacité (privilège) d’émettre la monnaie de réserve internationale.

L’adage « celui qui détient l’or (physique) impose les règles » est plus que jamais d’actualité. L’annonce de la création de la banque BRICS est la première pierre du nouvel édifice monétaire international. Reste à attendre la première annonce officielle venant de l’Est d’un nouveau mode de règlement des échanges commerciaux internationaux basé sur un ou des actifs tangibles, dont l’or. S’en suivra certainement ensuite, très logiquement, l’annonce de la convertibilité en or de certaines monnaies, voire la création d’une nouvelle monnaie convertible en or.

 

Fabrice Drouin Ristori

Fondateur/Dirigeant Goldbroker.com

ceo @ goldbroker.com

Me suivre sur Twitter : @fabricedrouin


Fabrice Drouin Ristori
Source : GoldBroker.com

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Published by Fabrice Drouin - dans Mondialisation
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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 08:55
Secteurs stratégiques, sécurité économique et mondialisation

Cette conférence a été donnée à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Grenoble, le vendredi 9 mars 2012, dans le cadre du 4e festival de Géopolitique de Grenoble (www.festivalgeopolitique.com)

Synthèse extraite de l'ouvrage Vers une souveraineté industrielle ? Secteurs stratégiques et mondialisation, coordonné par Eric Delbecque et Angélique Lafont, éditions Vuibert, mars 2012.
   
Un monde sans souveraineté est-il possible[1] ?
 
Les théoriciens du « libéralisme » le plus absolu le pensent. Ils affirment même qu’il serait souhaitable. Ils le prétendent possible parce que le capitalisme financier paraît dissoudre inéluctablement toutes les frontières, et par conséquent l’ensemble des obstacles au libre-échange et à la libre circulation des informations, de l’argent, des hommes et des biens. Sur un échiquier économique planétaire largement déréglementé, que le cybermonde « instantanéise », et où les marchés domestiques protégés font figure d’archaïsmes, il ne demeure plus guère de place à leurs yeux pour des Etats, et même pour un espace politique tout court. Seules les lois de la consommation semblent structurer la vie individuelle mais aussi l’existence collective.
Cette logique s’appuie sur l’un des textes fondateurs du libéralisme moderne publié en 1714 par Bernard Mandeville : La fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public. Il y développait la thèse de l’utilité sociale de l’égoïsme. Selon lui, la vertu se manifeste par les actions visant le bien public mais s’opposant aux impulsions naturelles de l’homme, et le vice par celles destinées à satisfaire des intérêts égoïstes sans considération pour l’intérêt collectif. Pourtant, il dressait le constat suivant : « Chaque partie étant pleine de vices, le tout cependant était un paradis ». Il considérait donc que les vices, par ailleurs moralement condamnables, s’avéraient économiquement utiles, et par conséquent souhaitables. La parution de ce texte suscita à l’époque de virulentes réactions, notamment de l’Eglise catholique. Cependant, contrairement aux argumentations réductrices avancées par ses détracteurs, les vices auxquels faisait référence Bernard Mandeville n’étaient pas l’ivrognerie ou la luxure… Il désignait plutôt la recherche générale du profit personnel…
Adam Smith reproduira le même type de raisonnement, moins religieusement provocateur, pour aboutir à l’apologie de la « main invisible »… Dans La richesse des nations[2], on peut lire : « puisque chaque individu tâche, le plus qu’il peut, premièrement, d’employer son capital à faire valoir l’industrie nationale, et deuxièmement, de diriger cette industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions ». Par ailleurs, il ajoutait : « …l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il les persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes ».
En réalité, la souveraineté (portée par l’Etat) c’est le mal… Si l’on doit en tolérer une dose minimale pour les exigences élémentaires de la vie sociale (ce qui fonde la légitimité de l’Etat gendarme), il importe d’en limiter drastiquement l’expansion. Quel moyen reste-t-il donc pour régler les rapports sociaux ? Le marché, les mécanismes de l’échange qui nous révèlent en fait l’auto-organisation possible de la société via l’économique. La problématique soulevée par toute doctrine utilitariste est la suivante : comment les hommes parviennent-ils à harmoniser leurs intérêts ? Sur ce point, deux courants théoriques se sont affrontés. D’un côté, les partisans de l’« identité naturelle des intérêts » croient en une régulation spontanée des intérêts multiples : ils recommandent par conséquent de limiter autant que possible l’intervention de l’Etat, spécialement dans le domaine économique, puisque l’intérêt général résulte mécaniquement de la poursuite par chaque individu de son intérêt personnel. De l’autre côté, les défenseurs de l’« identité artificielle des intérêts » estiment que seule l’action publique se révèle en mesure d’harmoniser les intérêts particuliers.
L’Union Européenne telle que la connaissent aujourd’hui ses 500 millions de citoyens constitue l’héritage d’une volonté politique qui s’est manifestée puissamment il y a soixante sept ans et qui témoignait de la victoire de la théorie de l’« identité artificielle des intérêts ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que tous les pays d’Europe tentaient de renaître de leurs cendres, l’inspiration keynésienne triomphait dans le contexte de la Guerre Froide.                                                           
Puis la vague néolibérale du thatchérisme et du reaganisme déferla sur la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, consacrant le retour aux affaires des adversaires de Keynes et la vogue des idéologues du retrait de l’Etat (lesquels avaient préparé leur retour au sein des think tanks américains). La construction européenne dans son ensemble se mit au diapason de cette évolution, et le droit de la concurrence, dans les instances communautaires comme au sein des différents Etats-nations de l’Union, construisit sa suprématie au détriment de l’ambition d’élaborer de véritables politiques industrielles. Dès lors, il ne fut plus question que de désinflation compétitive, de privatisations et de démantèlement des armatures des marchés domestiques protégés. Il fallait lutter contre les monopoles et favoriser l’intérêt du consommateur (peut-être au détriment du citoyen ?)… La souveraineté des Etats devenait un principe démodé dans l’arène économique ; il allait de soi que les entreprises s’internationalisaient et qu’elles indexaient de moins en moins leur stratégie et leur gouvernance sur les attentes spécifiques des pouvoirs publics. La création de valeur pour les actionnaires, seule loi des conseils d’administration, devait prévaloir sur les logiques politiques des Etats.
Mais la montée en puissance industrielle et commerciale des pays « émergents » (largement émancipés des rigides certitudes européennes sur le libre-échange), et la crise qui secoue l’économie mondiale depuis 2008 (que l’on feint parfois de n’avoir pas vu venir), bousculèrent brutalement l’orthodoxie libérale et montrèrent du doigt l’arrogance et la pente suicidaire d’un capitalisme financier en « surchauffe » absolue. Le défi extrêmement préoccupant des dettes souveraines et de la crise de l’Euro achève de nous interroger sur le fonctionnement actuel du système capitaliste dérégulé.
C’est à l’intérieur de cette vaste et difficile problématique (enchâssée dans les différentes étapes d’histoire économique que nous venons de rappeler brièvement) que s’inscrit la question des secteurs dits stratégiques confrontés à la dynamique de la mondialisation. Elle se pose d’abord et avant tout en Europe. Pourquoi ? Parce que notre continent est le seul qui croit sérieusement au libre jeu de l’offre et de la demande. Tardivement convertis aux thèses économiques libérales radicales, nous faisons preuve du zèle qui caractérise les nouveaux venus dans une religion ou une idéologie… Du même coup, nous nous montrons aussi péremptoires qu’aveugles aux faits. Les pays européens (surtout ceux de l’ancienne Europe de l’Ouest) et les instances de l’Union sont en réalité les seuls à imaginer la mort de la souveraineté ! Les autres puissances de la planète n’entendent pas renoncer à l’intervention de l’Etat au sein de l’espace industriel, commercial, monétaire et financier. Bien évidemment, les modes d’action gouvernementaux se caractérisent par leur plus grande discrétion (voire leur dissimulation), et souvent leur intégration dans des dispositifs complexes associant acteurs privés, publics et même associatifs. Toutefois, le politique s’investit bel et bien dans le fonctionnement des marchés.
Posons clairement le diagnostic. L’ère de l’économie de la connaissance (dont les moteurs sont l’innovation et la mondialisation) fait signe, aujourd’hui, vers une économie de l’immatériel, laquelle prolonge la société de l’information aux yeux des observateurs inattentifs. Car les silencieux méditatifs et patients remarquent depuis longtemps que la société de l’information et l’économie de la connaissance s’opposent farouchement. En effet, la première consacre la non sélectivité (l’océan informationnel où nous sommes plongés nous abreuve d’inutile ou d’accessoire), tandis que la seconde met l’accent sur la chaîne de valeur cognitive que seule la patience, la réflexion, le choix (de la donnée rare, donc précieuse) et la mise en relation avec des contextes, permettent de construire. Ce sont la prise de distance, la décélération, l’approfondissement permanent de sa culture générale et la capacité de créer des liens intellectuels qui autorisent la traversée de l’une (la société de l’information) vers l’autre (l’économie de la connaissance). Autant de disciplines psychologiques, d’efforts et de comportements que les modèles socio-économiques et les modes de vie actuels ne nous permettent guère de favoriser… Ainsi que l’écrit très justement Damien Le Guay, ce que nous avons perdu « en ponctualité pour la « grand-messe » du 20 heures, nous l’avons « gagné » dans un culte informationnel diffus et constant. Culte pour ces informations crachées, à toutes les heures du jour et de la nuit, à jets continus dans nos écrans, par nos écrans. Avant, nous étions informés une fois par jour. Maintenant, on a fini par croire, on a fini par nous faire croire, qu’il se passe toujours quelque chose dans le monde. Dès lors, une nouvelle mauvaise conscience est apparue : celle de n’être pas connectés ici et maintenant au flux mondial informationnel, d’être déconnectés, d’oser se retirer dans sa petite personne ». Nous ne sommes véritablement plus maîtres du « calendrier de l’actualité. Il nous est imposé par l’omniprésence des médias. Désormais, plus que jamais, nous sommes tous […] – sauf à être des « Robinson Crusoé » –, livrés, pieds et poings liés, à la douce tyrannie médiatique. Comment qualifier cette nouvelle situation ? Elle est, en quelque sorte, un viol. Viol des consciences. Viol de l’attention. Viol de notre imaginaire. […] nous sommes, désormais, presque à notre corps défendant, convoqués par l’histoire faite par les médias »[3].
Mais peu importe ces distinctions entre l’information et la connaissance : pour le plus grand nombre et les intellectuels distraits, cette économie de l’immatériel fait corps avec la globalisation, et elle indique simplement la fin des frontières, de la séparation entre moi et l’Autre, c’est-à-dire de la souveraineté, qu’elle soit politique ou économique.
Logiquement, l’industrie traditionnelle deviendrait donc « ringarde ». Préoccupation secondaire, la performance industrielle appartiendrait dorénavant à l’univers des pays émergents... Manipulateurs de symboles, les « occidentaux » auraient dépassé l’ère industrielle pour s’installer dans l’Olympe des services, du conseil stratégique aux produits financiers en passant par l’e-réputation et la communication d’influence… Par conséquent, bâtir l’espace d’un débat sur la souveraineté industrielle en Europe, en particulier en France, se révèle une gageure. « Hyper » rime avec le préfixe cyber. Le reste mérite un qualificatif unique : « kitsch ». Totalement « dépassée », c’est que le mot « industrie » appelle dorénavant comme champ sémantique dans certains colloques ou différentes publications. La réalité et l’analyse patiente nous enseignent tout le contraire.
En effet, l’économie ne peut se passer d’industries « réelles », produisant de l’acier, de l’énergie, des bâtiments, des automobiles, des avions, des trains, des bateaux, des ordinateurs, des téléphones portables, des téléviseurs, des satellites, des aliments, des vêtements, des médicaments, des meubles, ou même des armes… La santé commerciale de la Chine en témoigne ! De manière générale, les pays émergents ne partagent pas notre dédain de l’ambition industrielle. L’âge « de l’accès » cher à Jeremy Rifkin n’a pas détrôné l’ère des usines : il l’a seulement infiltré.
Les Etats-Unis et la Chine démontrent l’actualité, la modernité de la souveraineté et du défi industriel. Le volontarisme américain dans le secteur automobile, le soutien jamais démenti du Pentagone aux nouvelles  technologies (via, notamment, la Darpa), la proximité du complexe militaro-sécuritaire avec les grands groupes de défense (que l’attribution du marché des ravitailleurs à Boeing en février 2011 a souligné une nouvelle fois), traduisent l’attachement de Washington aux réalités les plus élémentaires de la société de consommation de masse, à savoir qu’il convient d’abord de produire et de conquérir de nouveaux marchés pour vendre d’autres produits.  
Disons-le nettement : une insigne quantité d’Etats non européens exécutent une authentique stratégie de puissance économique. Ce constat vaut particulièrement pour les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, le Japon, Israël ou la Corée du Sud. Cela les conduisit à élaborer des dispositifs de soutien des entreprises à l’export et de protection du patrimoine technologique et industriel (à travers des politiques dites de sécurité économique).
Certes, depuis 2002, la France a pris conscience de l’importance de mener une véritable politique de sécurité économique. Pour cette raison, le gouvernement nomma, en 2003, un Haut responsable à l’intelligence économique, et diffusa, le 13 septembre 2005, une circulaire demandant aux préfets d’élaborer un schéma stratégique d’intelligence territoriale reposant sur les actions de sécurité économique, les pôles de compétitivité et la coordination des acteurs publics et privés[4]. Après le départ d’Alain Juillet (qui donna un élan considérable aux initiatives publiques, en s’appuyant sur l’héritage du Préfet Rémy Pautrat et en s’adossant au rapport Carayon), cette stratégie fut confirmée par la nomination d’un délégué interministériel à l’intelligence économique (Olivier Buquen) en décembre 2009[5].
La DCRI s’impose également comme un acteur incontournable de cette politique d’intelligence économique puisqu’elle est investie d’une mission essentielle de protection du potentiel industriel, scientifique et technologique des intérêts fondamentaux de la Nation. Elle assure, à cet effet, le suivi de près de 8000 entreprises industrielles, de la majorité des instituts de recherche, ainsi que de l’ensemble des pôles de compétitivité. Elle organise, en outre, un millier de conférences par année. Dans ce cadre, et depuis janvier 2006, la DCRI a détecté 5200 actions d’ingérence économique touchant plus de 3300 entreprises françaises et 150 secteurs d’activités[6]. Cette menace est considérable et touche avant tout les secteurs stratégiques (ils concentrent plus de 30% des actions d’ingérence) et les PME de moins de 500 salariés (elles représentent 70% des sociétés visées)[7]. Selon le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, on a répertorié plus de 90 nationalités différentes parmi les auteurs de ces ingérences économiques.
Il n’en reste pas moins que notre pays se montre trop réceptif aux discours simplistes sur la fin de l’ère industrielle et le découplage politique/économie[8]. Si l’Etat actionnaire a sans aucun doute vécu, si la propriété publique des moyens de production ne fait plus guère rêver, si le protectionnisme de principe et le « nationalisme économique » apparaissent indiscutablement dangereux et inadapté aux défis auxquels nous sommes collectivement confrontés, il semble tout aussi imprudent de ne pas comprendre que la « connivence » public/privé constitue le cœur d’une économie compétitive.
Le corollaire de cette idée est qu’il existe des périmètres stratégiques au cœur de l’activité industrielle d’une nation et, plus globalement, dans l’ensemble de sa dynamique économique. Il est utile à la collectivité que ces derniers fonctionnent alors en observant des règles dérogatoires : contrôle de l’investissement étranger, maîtrise spécifique des flux informationnels (notamment pour ceux relatifs à l’innovation ou aux stratégies commerciales), ou mécanismes complémentaires de protection des patrimoines et de l’activité. Toutefois, dans un monde aux frontières poreuses, où l’accélération du temps et l’interdépendance restructurent et reformulent chaque dimension de l’existence humaine (individuelle et collective), les « secteurs stratégiques » ne peuvent plus former uniquement une liste statique à la Prévert. Si certains doivent rester l’objet d’une attention particulière et pérenne (notamment le domaine de la défense et de la sécurité), à travers une catégorisation relativement rigide, l’Etat peut légitimement élaborer un système d’intervention ad hoc pour imposer un cadre particulier en tant que de besoin. Les Etats-Unis procèdent ainsi (cf. le CFIUS), la Chine également. Qu’un pays européen émette l’idée de s’en inspirer et on le suspectera immédiatement de vouloir créer des monopoles, revenir sur le principe de libre concurrence, encourager l’insécurité juridique ou promouvoir le protectionnisme, voire le nationalisme économique !
Le débat est plus que jamais ouvert sur le choix des outils qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour offrir une stratégie (et donc un avenir) aux industries européennes dans un contexte mondial particulièrement tendu. Nulle orthodoxie n’a d’intérêt face à un défi aussi important et complexe. Il importe en revanche d’être plus ferme dans la conviction que nous devons rendre de nouveau légitime, dans les esprits, l’idée de souveraineté industrielle… Non pas celle de « souverainisme » industriel, ce qui n’a économiquement et politiquement aucun sens ! Il faut insister sur ce point, car trop de commentateurs souhaitent, à dessein et malhonnêtement, entretenir cette confusion. Il ne s’agit pas de s’isoler du reste du monde, mais de promouvoir la réciprocité des comportements économiques, et de donner à chaque pays les instruments lui permettant de favoriser la prospérité de ses territoires et des populations qui y vivent ! Qu’une nation puisse choisir son ambition économique, orienter son destin matériel, protéger ce qui conditionne sa survie et son indépendance globale, ainsi que l’avenir de ses enfants, ne constitue pas une manifestation de passéisme anticapitaliste viscéral et idéologique : c’est simplement l’instinct de survie, le désir de ne pas disparaître, qui s’exprime et qui cherche les moyens de la victoire !    
L’urgence est là : ouvrir un débat qui autorise à discerner les impasses du capitalisme financier, et qui souligne que le « laisser-faire » relève souvent (pas toujours !) de l’illusion…. D’autres lois, d’autres impératifs, d’autres appétits contribuent parallèlement à organiser les échanges entre les nations : l’échiquier économique planétaire admet des entorses nombreuses aux principes du libre-échange. Libéralisme et jeux de pouvoirs s’entrecroisent pour façonner le visage industriel, commercial et financier de notre monde ; il convient de s’en souvenir pour apprécier la réalité dans toute sa complexité, et pour ne pas céder ce qui ne doit pas l’être. Au cours de son histoire déjà longue, le capitalisme a nourri les trois libido chères à Saint Augustin : celle de la connaissance (libido sciendi), celle de la sensualité (libido sentiendi) et celle de la domination (libido dominandi). Cette dernière prend désormais trop de place.
Car une évidence s’éloigne chaque jour un peu plus de nous, à savoir que le mode de production capitaliste se développa progressivement pour faire échapper l’homme à la loi du plus fort et aux déterminismes de la naissance. Il devint doctrine (le libéralisme) pour installer le « doux commerce » qui pacifie les mœurs en lieu et place de la violence politique comme mode de régulation sociale. Le défi du siècle qui débute est sans nul doute qu’il ne se transforme pas en fossoyeur inattendu de la liberté, de l’égalité et de la fraternité… Aucun individu, aucun peuple, ne peut accepter que la création de valeur devienne à tous notre destin, notre fatalité, notre futur… Car il faut donner tort à Hobbes : l’homme ne doit pas devenir un loup pour l’homme…

[1] Pour le dire autrement : « L’État tel que le définissait Weber, comme exerçant le monopole de la force sur un territoire déterminé, est-il en voie d’extinction ? Faut-il parler d’un évanouissement de l’État ou affirmer comme certains que “nous devons nous penser au-delà de la nation” ? La dimension  supra-territoriale des réseaux et des processus met directement en question l’idée de souveraineté. Du moins si l’on considère comme Jan Aart Scholte que cette dernière implique la prétention de l’État à édicter un type de règle suprême (en l’absence de toute autorité supérieure), compréhensive (car elle porte sur tous les aspects de la vie sociale) et exclusive (car il s’agit d’une autorité sans partage). Or aujourd’hui la nécessité des coopérations transgouvernementales d’un côté, la montée en puissance des solidarités infra-étatiques transfrontalières de l’autre, viennent limiter les ambitions de l’État. Ce qui fonctionne, c’est une forme de gouvernance publique stratifiée […], avec différentes polarités globales, régionales, locales. Celle-ci doit composer avec le développement de la gouvernance privée : les ONG, fondations, think tank, associations commerciales, syndicats du crime. Ce n’est pas un hasard si toute une série de programmes qui relevaient de l’État providence ont été privatisés, sous-traités à des ONG. […] En conséquence, si l’État survit, il n’en a pas moins perdu ses prétentions à être l’unique centre de toute régulation. […] De nouvelles formes de politique multilatérale et globale ont été établies. En 1909, on comptait 37 organisations internationales (IGOS) et 176 organisations non gouvernementales internationales (INGOS) ; au milieu des années 1990, les premières étaient au nombre de 5 500, et les secondes de 90 260. Le réseau d’activité est très dense et elles interviennent dans ces nouveaux forums que constituent l’ONU, le G8, le FMI, et l’OMC ou l’UE » (ABÉLÈS Marc, Anthropologie de la globalisation. Paris, Payot, 2008).
[2] SMITH Adam, La richesse des nations, Paris, Flammarion, 1999
[3] LE GUAY Damien, De quoi DSK est-il le nom ? Paris, L’œuvre éditons, 2011.
[4] Voir aussi : PAUTRAT  Rémy: « L’attribution de fonds publics doit être assortie de garanties en termes de sécurité économique », AISG, n°3366, 23 mai 2011.
[5] BUQUEN Olivier (D2IE) : “Notre action est appréciée et encouragée par les plus hautes autorités de l’Etat et par les entreprises“ », AISG, n°3274, 11 mai 2011.
[6] « Depuis janvier 2006, la DCRI a détecté 5200 actions d’ingérence économique, selon Claude Guéant », AISG,  n° 3673, 30 juin 2011.
[7] Discours de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, aux états généraux de l’intelligence économique du 29 juin 2011.
[8] Voir sur ce sujet les excellents ouvrages de GUENAIRE  Michel : Un monde sans élite (Grasset, 1995), Déclin et renaissance du pouvoir (Gallimard, 2002), Le génie français (Grasset, 2006) et Il faut terminer la révolution libérale (Flammarion, 2009).
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Published by Eric Delbecque - dans Mondialisation
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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 09:46

 

Par Hugues Poissonnier,

Professeur à Grenoble Ecole de Management et Directeur de la Recherche de l’IRIMA

 

Tandis que Séoul se félicite d’avoir signé son plus gros contrat à l’export depuis 1945, Areva cherche des raisons d’espérer dans les projets de construction d’EPR (le réacteur de troisième génération) en Inde (2), en Grande-Bretagne (4), en Italie (4) ou encore aux Etats-Unis (9). Ces contrats sont néanmoins loin d’être signés pour l’équipe française au vue des problèmes qui ont conduit à la désillusion d’Abu Dhabi il y a deux semaines et qui en font d’ores et déjà un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. Si trois grands problèmes peuvent expliquer l’échec de la proposition française, le principal est managérial.

 

Certes, il convient de ne pas sous-estimer le problème technologique, qu’il conviendra de régler au plus vite. Trois autorités de sûreté (française, finlandaise et britannique) viennent en effet de mettre en doute la sécurité du « contrôle commande » de l’EPR. Le problème identifié, nul doutes qu’il sera résolu, mais cela génèrera un surcroit de retard. C’est précisément ce retard, plus que la qualité du produit, qui peut faire douter les clients à qui l’on propose aujourd’hui d’essuyer les plâtres avec à peine plus d’expérience que la Finlande sur les chantiers d’Olkiluoto (emplacement du premier EPR, toujours en construction). Avant d’exporter les premiers EPR, la construction réussie d’un EPR en France semble indispensable (après celui de Flamanville, un second est prévu à Penly).

 

A côté de ce problème technologique, la France semble être retombée sur cette affaire dans ses traditionnels travers commerciaux. L’offre française a en effet révélé des défauts structurels de ce point de vue (produit trop sophistiqué, prix trop élevés) qui rappellent les caractéristiques du Concorde. Le renouveau actuel du nucléaire se concrétise par des besoins essentiellement situés dans les pays en développement qui n’ont peut être pas besoin de réacteurs aussi puissants ni aussi sûrs que l’EPR. Rappelons en effet que le réacteur proposé par Areva est doté d’une capacité de 1650 MW contre « seulement » 1400 pour le réacteur coréen vainqueur. Rappelons également que l’EPR est prévu pour résister aux impacts d’un avion de ligne ou d’un avion de chasse lancé à pleine vitesse. Peut être s’agit-il là de sur-qualité pour des certains pays peu ou pas confrontés jusqu’ici au terrorisme. La parité euro-dollar, également évoquée pour expliquer l’échec français n’est qu’un élément conjoncturel supplémentaire qui a sans doute desservi l’offre française. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir été pénalisé par le prix par l’un des pays les plus riche du monde a de quoi inquiéter lorsque l’on sait que les marchés d’avenir se trouvent en grande partie dans les pays émergeants, sans doute plus sensibles encore au prix. Le différentiel de prix, de l’ordre de 30 %, n’est en effet pas près d’être comblé. Il n’a d’ailleurs pas vocation à l’être au regard des caractéristiques techniques des produits.

 

Ceci étant précisé, le principal facteur d’échec réside, comme nous l’évoquions plus haut, dans le management du consortium. Nos entreprises ne manquent pourtant pas d’ambition. C’est même sans doute de là que vient le problème. Lors de ses vœux aux actionnaires d’EDF, Henri Proglio vient de déclarer que son expérience et son expertise devaient faire d’EDF le « chef de file » de l’équipe de France du nucléaire. Areva pense exactement la même chose et GDF-Suez ne se donne pas pour vocation d’être un simple suiveur… Face à la complexité croissante de l’industrie énergétique dans son ensemble (de l’approvisionnement à la commercialisation, en passant par la production), les acteurs français, dont le statut hybride (public-privé) complique le positionnement, apparaissent tentés de la « jouer perso » et de privilégier leurs intérêts industriels et commerciaux à court terme plutôt que les intérêts nationaux et/ou européens (pas toujours compatibles avec les premiers). En témoignent les discussions de GDF-Suez et d’EDF avec Gazprom pour entrer respectivement dans les projets de gazoduc Northstream et Southstream, au détriment du projet Nabucco soutenu par la France et l’Union Européenne. En témoignent également les sujets de mésentente entre Areva et EDF, au sujet notamment du contrat pour la gestion des déchets des centrales retraités à La Hague.

 

En tant qu’actionnaire majoritaire d’EDF et d’Areva, l’Etat aurait bien son mot à dire, ce qu’il a fait d’ailleurs pour convaincre EDF de renforcer l’offre française à Abu Dhabi. Ce mot reste cependant limité car un consortium ne se manage pas comme une simple entreprise et ne peut fonctionner efficacement que sur la base de la reconnaissance des intérêts communs bien compris des différents membres. Ces intérêts communs existent incontestablement. Gageons que nos champions nationaux aient bien retenu les leçons d’Abu Dhabi et qu’ils présentent un visage plus soudé lors de leurs futures offres. 

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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 15:30

Hugues Poissonnier est professeur à Grenoble Ecole de Management, spécialiste des marchés de l'énergie.

A mi-parcours, les premières négociations menées à Copenhague permettent d’établir une liste assez précise des difficultés qui demeurent en vue de l’obtention d’un accord ambitieux. Certains points de désaccord anticipés se révèlent moins prégnants qu’on ne pouvait l’imaginer. La quasi-totalité des pays représentés ont bien compris l’intérêt commun qui les unit sur les questions climatiques. Premiers touchés par les effets du réchauffement (inondations au Bangladesh et en Birmanie, manque d’eau  de plus en plus criant dans plusieurs pays africains,…), les pays en développement, pourtant prompts à défendre le maintien des conditions de leur croissance économique, ont pris conscience de la nécessité d’agir de concert avec les pays développés. Même la Russie s’est engagée plus qu’espéré dans une réduction massive de ses émissions de gaz à effets de serre, reléguant les propos récents de Vladimir Poutine, qui déclarait que le réchauffement climatique permettrait à ses compatriotes d’acheter moins de manteaux, au rang de mauvaise plaisanterie. Bien sur les engagements que proposent de prendre les uns et les autres diffèrent. La Chine et l’Inde (premier et quatrième émetteurs de gaz à effet de serre) notamment ne souhaitent s’engager que sur des objectifs de réduction de leur intensité carbonique (40 à 45 % pour la Chine et 20 à 25 % pour l’Inde d’ici 2020 par rapport à 2005). Cette intensité carbonique se réfère à la quantité de carbone utilisée pour générer une unité de PIB et constitue pour ces pays un objectif permettant de ne pas pénaliser la croissance en cours. Avec le Brésil et l’Afrique du Sud, ils n’oublient pas de rappeler à la moindre occasion que la responsabilité historique des pays développés doit faire peser sur ces derniers des contraintes plus importantes aujourd’hui. Ce constat n’est pas un problème au regard du principe de « responsabilité commune mais différenciée » qui est le principe fondateur des négociations en cours, principe faisant l’objet d’un consensus large. La question de l’aide aux pays en développement lui est d’ailleurs liée. La reconnaissance d’une distorsion entre le niveau de responsabilité d’un côté et les conséquences supportées de l’autre justifie le déploiement d’une aide nouvelle. Là encore, le niveau de participation de chacun reste à discuter, mais le principe de cette participation est admis.

Le véritable enjeu des derniers jours de négociation est donc de sortir de la partie de poker qui est en train de se jouer et dans laquelle chacun est prêt à agir et à s’engager, mais surtout pas davantage que le voisin (si l’on raisonne ici au niveau des groupes de pays – développés, PED,…). Pour cela, c’est de confiance mutuelle dont les dirigeants présents ont besoin. Trop d’exemples témoignent de la fragilité des engagements passés. Signataire du protocole de Kyoto, le Canada n’a cessé d’augmenter ses niveaux d’émission. Les niveaux de pression qui existent en interne sont parfois même rédhibitoires à la prise d’engagements. Le pauvre Kevin Rudd, Premier ministre travailliste australien peut en témoigner, lui qui a fait de la lutte contre le réchauffement climatique l’une de ses priorités et dont le Parlement australien a rejeté la semaine dernière le plan en faveur d’une réduction (faible) des émissions de GES à horizon 2020.

Pour sortir de cette situation qui présente quand même de nombreuses conditions favorables au statu quo, il est devenu nécessaire de parler de contrôle et de se rappeler que, souvent destructeur de confiance, le contrôle peut aussi renforcer cette dernière. Ce qui est vrai au sein des entreprises et dans les relations entre entreprises l’est sans doute encore davantage au niveau international. Les objectifs et engagements devront donc être mesurables, rapportables et vérifiables (acronyme « MRV », consacré la semaine dernière). C’est parce que l’on sait que les promesses n’engagent plus seulement « ceux qui les écoutent » que l’on peut à son tour prendre des engagements (et les « vendre » en interne, ce qui est parfois le plus difficile). Nous en revenons donc à l’éternelle question de la gouvernance mondiale de la relation de l’humanité avec le climat. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle quand l’on voit les difficultés à régler les questions de gouvernance dans d’autres domaines (le commerce, la finance, la sécurité,…). Au moins avons-nous avancé dans l’identification des challenges à relever.

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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 10:07
Comment les États-Unis peuvent-ils enrayer un déclin que la crise paraît précipiter ? L’administration Obama a-t-elle la réponse ?

Communication présentée le 15 octobre
3ème rendez-vous Henri IV
Les questions de la géopolitique mondiale pour 2009-2010

Quinze minutes pour minutes pour décider si les Etats-Unis sont en proie à un déclin irréversible ou s’ils rebondiront. Il n’y a pas de temps à perdre. D’autant plus que les avis sur ce sujet changent à grande vitesse. Il y a 10 ans, Hubert Védrine inventait le terme d’hyperpuissance. Il y a un an les médias décrivaient une Amérique effondrée. Depuis 6 mois Wall Street progresse rapidement et les spécialistes parlent déjà de rebond économique. Dépêchons-nous de terminer cet exposé, car je crains d’être obligé de dire en conclusion l’inverse de ce que j’aurai annoncé en première partie !

Allons donc à l’essentiel : mon exposé tient en une question : Obama est-il en train de réussir ? Et ma réponse sera : plutôt oui, hélas ! , mais cela est indifférent.

Obama semble réussir en ce qui concerne le soft power. Les Etats-Unis se veulent maintenant soucieux de l’environnement avec le Clean Energy and Security Act de juin 2009. Ils se proclament pour la paix et la fin de l’arme nucléaire par le discours de Prague. Ils se donnent comme modèle de la diversité et font venir des jeunes des banlieues pour les convaincre de visu de la supériorité du système américain. Ils ferment Guantanamo, Ils renouent avec l’islam lors du discours du Caire de juin 2009. Ils rompent avec l’unilatéralisme, renouent le dialogue avec la Russie et opèrent avec elle un grand marchandage – la fin du bouclier anti-missiles contre les sanctions envers l’Iran. Obama sait surtout faire preuve de sang froid et de professionnalisme, évitant d’envenimer les choses lors des émeutes de Téhéran ou du coup d’état contre Zelaya au Honduras.

Bien sûr les républicains comparent déjà Obama à Carter, parlent d’angélisme et de faiblesse face à la Corée du Nord et à l’Iran. C’est oublier le rôle positif que Carter a joué pour le modèle américain en lançant la croisade des Droits de l’Homme contre l’URSS. Souhaitons simplement à Obama de savoir se montrer plus efficace en cas de crise.

Il pourrait même réussir en ce qui concerne le gold power. La récession ralentit : la baisse du PIB a été de 6,3 % au premier trimestre, de 5,5 au second et de 1,5 au troisième. Les demandes de mise en logement repartent à la hausse, le Dow Jones est passé de 6 000 points en septembre 2009 à près de 10 000 actuellement. La consommation des ménages a augmenté de 2,7 % en août. Seule ombre au tableau – de taille : le chômage qui atteint les 10 % et ne diminuera que si la croissance repart fortement – ce que Ben Bernanke et Tim Geitner nous promettent dès janvier.

Pour le hard power les choses sont plus complexes, mais il faut dire que la situation était mal engagée. On ne peut que noter un effort nouveau sous l’égide du général Petraeus, maintenant à la tête du commandement central de l’armée américaine (US Central Command) : l’attention portée aux populations civiles d’abord en Iraq sous Bush, aujourd’hui en Afghanistan.

Pourquoi « hélas » dès lors ?

D’abord parce qu’Obama n’est pas un Européen. C’est un Américain, et ceux qui s’étaient enthousiasmés pour lui sur le vieux continent le découvrent un peu tardivement. Ses engagements en faveur de l’environnement restent prudents, trois fois moins ambitieux en termes de réduction d’émission de CO² que celles de l’Union européenne. En ce qui concerne l’encadrement des bonus, il a accepté les demandes européennes mais refusé tout chiffrage précis. En fait, Obama doit tenir compte comme Bush de Wall Street dont l’influence sur l’administration reste considérable grâce à son conseiller économique, Laurence Summers, ancien consultant pour Godlman Sachs. Mais comme démocrate il doit aussi tenir compte des syndicats d’où quelques mesures aux relents protectionnistes. Enfin, comme Américain né à Hawaï, il tient compte de l’Asie autant sinon plus que de l’Europe. La grande décision du dernier G20 c’est le transfert de 5 % des quotes-parts et donc des droits de vote de la vieille Europe aux pays émergents, en tout premier lieu à la Chine. La première visite de la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a été pour la Chine. Ainsi s’esquisse le G2, nouveau pivot de l’économie et de la géopolitique mondiale, dans l’ambiguïté d’une paix armée entre deux pays partenaires et rivaux.

Hélas encore car à peine l’esquisse du semblant d’une reprise semble se produire que les mauvaises habitudes américaines reviennent au galop : les banquiers remboursent les aides pour pouvoir se payer aussi bien qu’autrefois, les consommateurs consomment, le taux d’épargne des ménages qui était remonté de 0,5 à 6 % en mai dernier retombe à 4 % pendant l’été, l’endettement bondit, non plus celui des ménages mais celui de l’Etat qui atteint 12 000 milliards de dollars. Comme au bon vieux temps les banques se mettent à titriser et à restructurer, plus les subprimes, mais les dettes publiques : 15 % d’obligations d’Etat grecques, 20 % de bons du Trésor américain, 5 % d’obligations allemandes pour donner confiance. Cela s’appelle, comme autrefois, de la gestion dynamique.

Rien n’a changé sur le fond. Les Etats-Unis continuent à vivre en s’endettant en empruntant au reste du monde, dopée par des taux d’intérêt pratiquement nuls la masse monétaire explose. Dans la chaleur trompeuse des salles de marché gonfle la prochaine bulle avant d’exploser. Et le dollar, qui s’était redressé jusqu’au printemps, a recommencé sa dégringolade. C’est peut-être ce fait, et ce fait seul, qui peut conduire à parler d’un inévitable déclin des Etats-Unis.

Vous croyez que j’exagère, que je me moque. Un peu. Pas trop. Relisez l’article de Vittori dans les Echos du 29 septembre dernier. Il évoque ce jour du 9 novembre 2015 où D. Strauss Kahn, président du FMI, vient voir Obama pour le prévenir que la dernière bulle va bientôt éclater. Il se fait éconduire par le président américain qui lui explique que personne ne doit lui dicter ses actes, surtout pas un Français (mais peut-être, ce que ne dit pas Vittori, Goldman Sachs). Neuf mois plus tard, éclate le « Treasory Bond Krach ».

En conclusion, et ce n’est plus Vittori qui parle, pour faire bref et en parodiant l’opérette La fille de Madame Angot : « C’était pas la peine, c’était pas la peine, c’était pas la peine assurément de changer de gouvernement ».

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:19
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

Qui se souvient aujourd’hui, en pleine tempête financière, qu’au mois d’août encore, le sujet qui agitait non seulement la sphère économique mais également nos portefeuilles était le prix du baril de pétrole ? Un baril qui avait atteint le 11 juillet un record historique de 147,50 dollars. Aujourd’hui, il ne fait plus « que » tutoyer la barre des 90 dollars. Mais qui se souvient que ce même baril ne coûtait que 10 dollars il y a dix ans ? C’est qu’au-delà des variations récentes, dont la crise actuelle est d’ailleurs l’un des éléments, la tendance depuis quelques années est à la hausse, ce qui est préoccupant pour nos économies.

I.                    Courte anatomie de la situation actuelle

Les prix ont commencé à monter lentement mais inexorablement en 2003 jusqu’en juillet 2008 où ils ont frôlé les 150 $. En cinq ans, les cours du pétrole ont quintuplé en dollars constants. Même corrigés de l’inflation, les records des deux premiers chocs pétroliers de 1973 et 1979-1980 ont été franchis.

Que penser alors de la baisse très récente des prix ? Après un sommet historique le 11 juillet, le baril est retombé par palier sous la barre symbolique des 100 dollars, perdant 40% de sa valeur en deux mois. Cette baisse est réelle mais le prix actuel reste encore élevé et, autour de 90 dollars, il est proche de son niveau lors du deuxième choc pétrolier de 1979-1980.

Le caractère progressif de la hausse a longtemps interdit que l’on parle de « choc ». Rappelons que dans le cas du choc de 1973 ou celui de 1979-1980, les prix du brut avait triplé en quelques mois. Pourtant, plus personne ou presque ne nie que l’on soit en présence d’un « troisième choc pétrolier » dont la forme diffère certes des deux précédents.

II.                  Trois raisons d’avoir peur

La demande reste dynamique alors que les prix grimpent. Pourquoi ? C’est qu’elle provient avant tout des économies émergentes qui ont besoin du pétrole pour se développer. Ainsi, selon le Financial Times, l’Asie devrait être responsable de 70% de l’augmentation mondiale de la demande, le Moyen-Orient et l’Amérique latine couvrant le reste. Or, rien ne laisse supposer que ces pays sont prêts à sacrifier leur croissance et leur développement en bridant leur consommation, au contraire.

A l’autre bout de la chaîne, « il n’y a pas assez de capacités de production pour faire face à la demande » pour reprendre les mots de Christophe de la Margerie, le patron de Total. L’offre peine en effet à suivre et ce, pour plusieurs raisons. A l’exception de l’Arabie saoudite, les pays producteurs pompent aujourd’hui au maximum de leurs réserves. S’ajoute à cela un manque de capacité de raffinage alarmant. A ces fragilités structurelles viennent des facteurs conjoncturels, notamment climatiques, comme les ouragans dans le golfe du Mexique. Enfin, il se pose une question angoissante qui est l’arrière-fond général de tout questionnement sur le pétrole : la question du peak oil, c’est-à-dire des réserves de pétrole disponibles. On estime généralement qu’il reste aujourd’hui une trentaine d’années de réserves au rythme de consommation actuelle et cinquante ans si l’on ajoute les schistes bitumeux du Canada ou encore les gisements en eaux profondes. Notons toutefois que le coût marginal d’extraction d’un baril dans ces conditions extrême se situerait aux alentours de 70 dollars, ce qui invaliderait tout espoir de retour du prix du baril en dessous de ce seuil…

Dans ce contexte tendu, le marché du pétrole, particulièrement sensible, s’apparente à un « casino de l’or noir ». Parfaitement mondialisé et intégré, le marché du pétrole est sensible aux moindres soubresauts. Plusieurs données s’y combinent. D’abord la monnaie-pivot de ce marché : le dollar. Sa chute ces dernières années n’a cessé de nourrir l’augmentation du prix du baril. Le président de l’OPEP estimait en avril dernier qu’une baisse du dollar de 1% entraine une hausse du baril de quatre dollars (Challenges, 24.04.2008). Autre donnée devenue centrale dans le marché du pétrole : les incertitudes géopolitiques. En effet, précisément parce qu’elles sont stratégiques, les régions d’extraction pétrolière sont l’enjeu de vives tensions qui, par contrecoup, participent à l’augmentation du prix du pétrole. Car, nous y voilà, offre, demande, géopolitique ont une incidence directe sur les marchés. C’est l’anticipation de ces facteurs qui provoque une spéculation à la hausse ou à la baisse. Preuve que le marché est très tendu en ce début de siècle, les transactions à terme sur le NYMEX ont triplé depuis 2004. Chaque jour, environ un milliard de « barils papier » changent de main pour une consommation physique de 85 millions de barils. Les marchés financiers jouent un rôle important dans la fixation du prix du baril ; volatils, ils ont accompagné sa montée hier et sa chute aujourd’hui. Car en effet, le baril cher n’est pas une fatalité. Il y a des raisons d’espérer.

III. Trois raisons d’espérer

L’illusion du prix. Il faut voir comme un signe d’espoir le fait que, malgré les prix très élevés, du baril, nos pays n’ont pas connu de récessions comparables à celles des années 1970. Pourquoi ? Parce que nos économies sont bien moins pétro-dépendantes que par le passé : il nous faut un demi-baril pour produire 1000 dollars de richesse quand il en fallait deux il y a trente ans. Cela revient à dire qu’en dollars constants, le prix du baril actuel, même comparable à celui des 1979, a moins d’incidence, en particulier sur l’économie des pays développés. S’il est difficile probablement difficile de servir cet argument à celui qui utilise quotidiennement son automobile, il n’en demeure pas moins vrai. C’est un signe encourageant pour nos pays.

Si le marché va mal, le baril va mieux. Peut-on se réjouir de la crise financière que nous traversons ? Sûrement pas mais il n’en demeure pas moins que le marché ne peut pas à la fois s’écrouler et le baril augmenter ; nous n’aurons pas en même temps une crise économique mondiale et des prix record du pétrole.

. A plus long terme, l’investissement garantira un meilleur accès aux ressources pétrolifères. Investir dans le domaine pétrolifère est long – de l’ordre de plusieurs décennies pour les champs les plus importants – et coûteux – plus de dix milliards de dollars. Or, les grandes compagnies actuelles se souviennent que les investissements consentis au lendemain du second choc avaient été si productifs qu’il en avait découlé un trop plein de production et un effondrement des prix (les fameux 10 $ en 1998)… Echaudées par ce précédent, elles hésitent aujourd’hui à investir massivement. Néanmoins, il est évident que face à la hausse de la demande et, dans le contexte des prix que nous connaissons, l’exploitation des immenses gisements du Canada et du Brésil va donner lieu à des investissements massifs, de nature à faire baisser les prix à moyen terme.

On le voit, la période que nous vivons actuellement et celle, à venir, que les économistes essayent d’entrevoir est bien différente des deux chocs pétroliers que nous avons connus par le passé. En effet, il n’est plus question aujourd’hui d’une revanche du tiers-monde contre l’Occident. Les causes de la hausse sont plus profondes. Et même si le prix du baril baisse à nouveau, aucun spécialiste, même parmi les « optimistes », n’estime qu’il pourrait plonger sous les 70 $.

Autant dire que le monde va devoir s’habituer au pétrole cher, voire très cher. Angoissante, cette perspective doit pourtant être vue comme une chance pour la planète en ce qu’elle va obliger les Etats, les constructeurs automobiles, etc… à d’importants efforts d’économie. Car, en l’absence d’énergie alternative crédible, particulièrement dans les transports, le pétrole demeure incontournable.

Frédéric Munier est professeur en ECS au lycée Janson de Sailly.
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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:40
Scénario hypothétique pour une catastrophe
  

Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.
 
13 Janvier 2008.
 
AFP, 10H43
"Le Président Taïwanais Chen Shui Bian a inauguré aujourd'hui l'exposition du musée du Louvre sur la Chine des Royaumes Combattants, en présence de plusieurs hautes personnalités françaises et européennes."
 
Dans l'avion qui le ramène à Taipeh, Chen Shui Bian a le sourire lorsque son interprète lui traduit la courte note qu'il a trouvée dans la presse parisienne achetée à l'aéroport. Il a deux raisons pour cela. D'abord parce que l'AFP a omis de préciser la sempiternelle formule indiquant qu'il s'agissait d'un "séjour à titre privé", ce qui doit faire grincer quelques dents à l'ambassade de Chine Populaire à Paris, très soucieuse de ne pas laisser entendre qu'il le chef légitime d'un état souverain en visite officielle.
La seconde est que les journalistes français n'ont visiblement pas compris la portée de ce qu'il vient de faire, et le message qu'il a adressé presque en privé à son homologue Hu Jintao. Une exposition sur les Royaumes Combattants ! Sur la grande époque culturelle et intellectuelle qu'a constitué pour la Chine les décennies précédant l'unification de l'Empire. Un hommage à une Chine multiple, lorsque Pékin ne jure que par la glorification des Qin et de l'unité chinoise, et affirme chaque jour de plus en plus fort la permanence de la doctrine "une seule Chine".
Le président Chen a lu Thucydide autrefois. Il se souvient parfaitement de l'ouverture de la guerre du Péloponnèse: Sparte fit la guerre à Athènes parce qu'Athènes était puissante, et que bientôt elle surpasserai Sparte de telle sorte que celle-ci n'aurait plus d'autres choix que de se plier à sa volonté. La veille il a pris sa décision. Demain, il commencera le processus qui amènera la tenue du référendum sur l'indépendance de Taïwan. Il n'a, en définitive, plus d'autres choix, et c'est ce en quoi il a cru toute sa vie. Il reste une fenêtre, une petite fenêtre où existe une possibilité de succès. Bientôt il sera trop tard, et Pékin aura étouffé toute perspective d'avenir libre pour Taïwan. De plus, son mandat se termine bientôt, ses adversaires politiques font campagne pour la normalisation des relations avec Pékin, et il a besoin d'autre chose que sa longue politique des petits pas et des symboles, comme cette exposition, pour ne pas quitter la scène sur un sentiment d'impuissance qui lui est insupportable.
Il a des soutiens dans son projet: les cadres de la faction Nouvelle Vague du DPP, l'ancien président Lee, la vice présidente Lu. L'armée aussi, qui voit d'un très mauvais œil les blocages des budgets militaires par la chambre. Il a un plan. Le seul susceptible de marcher.
14 janvier 2008
La télévision taïwanaise annonce l'arrestation d'un haut responsable du KuoMingTang, le parti dominant du camp Bleu favorable au compromis avec Pékin. L'homme a été pris après qu'une conversation ait été enregistrée dans les salons d'un hôtel de Taipeh avec des responsables de haut niveau du parti communiste chinois. On soupçonne la corruption. La présidence demande une enquête approfondie sur les comptes de la personne et des principaux dirigeants politiques du pays. La conversation interceptée laisse entendre des manœuvres de déstabilisation des services de renseignements de Pékin sur l'économie Taïwanaise, via les transactions informatisées. Peut-être aussi des attaques sournoises sur la sécurité nationale du pays. Les ordinateurs du gouvernement, des banques, des principales compagnies doivent être étudiés en détail. La Chine est coutumière du fait: en 2002, l'armée populaire s'était livrée à une attaque en règle des réseaux taïwanais, contrée in extremis par les services de renseignements militaires de Taipeh. Le public y croît. Une manifestation contre Chen et son atteinte manifeste à la démocratie est noyée sous la masse d'une contre manifestation monstre des partisans des deux partis verts.
Pékin nie toute implication et demande des excuses. Dans une note confidentielle aux grands patrons japonais, le MITI japonais recommande de suspendre dans l'immédiat toute transaction des investisseurs japonais en direction de la Chine et de Taïwan.
15 janvier 2008
La télévision taïwanaise annonce que les enquêteurs n'ont rien trouvé de louche dans les systèmes informatiques sensibles étudiés, mais que le responsable du KMT arrêté devra s'expliquer sur certaines irrégularités des ses comptes, sans que, je cite "aucun lien ne puisse être fait avec une puissance étrangère".
A l'état major du Parti Communiste chinois de Pékin, on décide d'accepter cela comme une excuse, même si l'expression "puissance étrangère" cause un léger malaise. A Washington, on se félicite de la sagesse de la déclaration taïwanaise, qui ne laisse pas la pression monter.
17 janvier 2008
Dans une note confidentielle au parlement, le gouvernement de Taïwan indique que des anomalies ont été en définitive trouvées dans certains des systèmes informatiques critiques de l'administration, sans préciser lesquels.
19 janvier 2008
Aucune réaction de Pékin à la note du 17. Chen Shui Bian sait désormais qu'il peut compter sur la fidélité de la chambre. Aucun député n'a trahi la confidentialité.
23 janvier 2008
Les services de la défense de Taïwan organisent la fuite d'une information vers les media: les systèmes informatiques touchés par une manipulation sont les bases de données électorales qui doivent servir pour les élections présidentielles qui approchent. Le parlement se réunit en session extraordinaire pour décider des mesures à prendre.
Pékin se moque de "cette grossière manipulation visant à fausser les élections". Les bourses asiatiques connaissent une légère hésitation.
24 janvier 2008
Le parlement décide, au bénéfice du doute, d'invalider les listes électorales ainsi que l'ensemble des procurations de vote des citoyens taïwanais demeurant à l'étranger. Ceux-ci devront rentrer pour se réinscrire. Pékin dénonce mais ne semble pas capable de réagir: tous les regards sont braqués sur la Chine et l'ouverture prochaine des jeux de Pékin. Il faut au gouvernement chinois un motif plus solide de réaction sous peine de perdre la face.
Chen Shui Bian sourit de plus en plus largement. Les cours des actions en relations avec la Chine et Taïwan baissent fortement partout. Pékin choisit le silence pour ne pas compromettre les marchés.
25 janvier 2008
Officiellement afin de répéter les mesures de sécurité autour des jeux, la marine chinoise se déploie en mer de Chine. Tokyo proteste contre cette militarisation du chenal de Taïwan. Les ressortissants taïwanais en Chine sont discrètement soumis à de nouvelles contraintes administratives.
Washington demande à Taipeh de retarder ses élections et d'annuler l'obligation de déplacement de ses citoyens expatriés, afin de se donner le temps de clarifier les choses et de calmer le jeu.
Chen Shui Bian accepte de reculer les élections au mois de juillet (c’est le prétexte qu’il attendait), mais répond aussi que Taïwan n'est pas sacrifiable sur l'autel de la croissance chinoise, et en appelle au soutien de Washington au nom de la morale politique.
Les valeurs liées à la Chine baissent un peu partout sur les marchés mondiaux, depuis plusieurs jours, commençant à poser quelques tensions sur le secteur des emprunts à très court terme.
26-31 janvier 2008
600 000 taïwanais de l'étranger rentrent au pays pour se réinscrire sur les listes électorales. La majorité vient de Chine continentale, qui n'ose les en empêcher.
Pékin annule plusieurs contrats avec des sociétés de Taïwan, pour un montant de 3 milliards de dollars. Des rumeurs que le gouvernement de Pékin tente de neutraliser inquiètent les marchés boursiers chinois, qui connaissent plusieurs baisses consécutives.
1er Février 2008
Manifestations monstres à Taipeh et dans plusieurs villes de l'île. Le gouvernement de Taïwan dénonce l'intransigeance chinoise. La population est convaincue dans sa majorité que le compromis avec Pékin n'est pas possible. Les marines japonaises et américaines sont mises en état d'alerte. Les bourses occidentales et japonaises perdent du terrain. La FED et la BCE interviennent discrètement pour refinancer certaines sociétés en difficulté.
La Lloyd's annonce une augmentation de ses primes d'assurance pour les navires empruntant le chenal de Taïwan, et les sociétés investissant en Chine et à Taïwan.
Réunion extraordinaire du comité central du PCC. La ligne dure prend le dessus. Un communiqué officiel rappelle tout à la fois les bienfaits économiques de la coopération entre les deux Chines et les principes de la loi anti-sécession de 2005.
3 Février 2008
Washington demande à Pékin de ne pas surenchérir dans la provocation. L'opinion américaine prend fait et cause pour Taïwan, et ses leaders d'opinion sont obligés de demander le soutien indéfectible des Etats-Unis à l'île.
L'armée de Taïwan est mise en état d'alerte.
La presse taïwanaise exacerbe le sentiment anti pékin, soulignant la concurrence déloyale des produits du continent pour l'économie de l'île, et le fait que Taïwan n'est pas à vendre contre un "temporaire et artificiel partage de la prospérité chinoise". Elle rappelle également les manquements graves de l'administration de Pékin sur le plan sanitaire et environnemental.
La population de l'île est de plus en plus hostile à Pékin. Les leaders des partis "bleus" n'arrivent pas à se faire entendre.
Plusieurs banques et fonds de pensions américains annoncent la suspension temporaire de leurs paiements, à des "fins de précaution".
Les craintes sur les capacités de Petrochina à faire parvenir ses cargaisons en route depuis le Soudan et le Golfe persique dans les ports du Nord de la Chine, en cas de durcissement du conflit, font chuter l'action de près de 13 % et entraîne une suspension de sa cotation.
Par effet de contamination, les bourses européennes chutent à leur tour de plus de 3 % en moyenne.
4 Février 2008
Manifestations illégales mais importantes à Shanghai de petits porteurs d'actions chinois menacés de ruines par la chute des cours de la bourse.
Deux banques thaïlandaises annoncent qu'elles sont en cessation de paiement. Nouvelle chute des cours des bourses partout dans le monde.
5 Février 2008
Les faillites thaïlandaises font tâches d'huiles. Plusieurs banques et opérateurs financiers américains et allemands sont en difficultés.
La Chine refuse l'ouverture d'une session du conseil de sécurité, arguant qu'il s'agit d'un problème intérieur chinois dans lequel la communauté internationale n'a pas son mot à dire.
La banque centrale de Pékin intervient en soutien des cours des bourses de Shanghai et Hong Kong.
6 Février 2008
Malgré plusieurs déclarations des autorités financières et politiques internationales, la crise de confiance dans les valeurs chinoises continue. Malgré des arrestations, le mouvement de protestation des classes moyennes chinoises s'amplifient au fur et à mesure que les pertes financières touchent de plus en plus de personnes.
Les organismes de notations annoncent une estimation pessimiste des perspectives de croissance économique pour la zone et le monde dans les mois à venir.
Mouvement de panique généralisé sur les marchés boursiers. Plusieurs entreprises suspendent leurs activités en Chine et rapatrient leurs capitaux lorsqu'elles le peuvent. 1000 milliards de dollars de créances sont en train de devenir douteuses. Les craintes d'Alan Greenspan sur la bulle spéculative chinoise sont en train de devenir réalité.
8 Février 2008
Nouvelle intervention, plus massive cette fois, de la banque centrale chinoise pour tenter de refinancer les marchés boursiers. La Chine lance sur le marché financier 370 milliards de dollars, ce qui entraîne une dépréciation immédiate du dollar, à 1$70 pour un euro.
Les jours suivants
Alors que les marchés boursiers sont en train d'imploser, la FED est contrainte de relever son taux directeur de 1 point pour enrayer la dépréciation du billet vert.
Les banques centrales européennes et japonaises annoncent qu'elles sont dans l'incapacité d'intervenir en masse sur les marchés financiers, fautes de réserves épuisées par la crise des subprime de 2007, et non encore reconstituées.
Les faillites banquières et financières se multiplient, bientôt suivies de faillites industrielles. La Chine admet qu'elle ne pourra honorer une partie de ses contrats dans les délais prévus, pour un montant de 200 milliards de dollars. Elle retire sa flotte pour tenter de stabiliser la confiance internationale, en vain.
Les Etats-Unis pressent pour une réunion du conseil de sécurité. Cette attitude est interprétée par les observateurs comme le signe de leur impuissance réelle à agir de manière forte, à moins de 9 mois des élections présidentielles à Washington, et ce d'autant plus que leurs capacités militaires sont à la limite de la rupture.
Les pays de l'OPEP, pour préserver leurs revenus autant que faire se peut, mettent fin au monopole du dollar dans les transactions pétrolières, entraînant une nouvelle chute de la monnaie américaine. La dette américaine n'est plus financée.
L'économie chinoise, après des années de croissance spectaculaire, entre en récession. Les troubles sociaux du pays sont de plus en plus difficilement contrôlables, de nombreuses entreprises disparaissent du jour au lendemain. Quelques unes des plus grandes fortunes du pays sont réduites à néants, toutes subissent d'énormes pertes.
L'hypothèque sur la croissance mondiale de la crise chinoise entraîne une crise sans précédent des marchés financiers, avec des conséquences très graves sur l'économie réelle.
Fin avril, les Nations Unies réunissent enfin le conseil de sécurité. C'est la reconnaissance que Taïwan n'est pas une "affaire intérieure chinoise". L'indépendance est déclarée le 1er juin.
Pour le dernier acte de sa législature, le président Chen Shui Bian envoi un message, bref, à son homologue Hu Jintao. Ce message est simplement :
Echec et Mat. 

L'auteur
Jean-marc HUISSOUD est professeur de Géopolitique à l'Ecole Supérieure de Commerce de Grenoble.
 
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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:25

 

Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.

 

Après huit ans de pouvoir marqués tout entier du sceau du 11 septembre 2001, le président Bush, persuadé que les Etats-Unis accomplissent une « destinée manifeste » décide de poursuivre sa guerre contre les Etats-voyous en procédant à des frappes contre l’Iran. Ce recours à l’option militaire, envisagée depuis des mois – et parfois à haute voix par tel ministre des Affaires étrangères – résulte du refus de Téhéran d’abandonner son programme nucléaire et ce, malgré les sanctions de l’ONU et les pressions américaines. Malgré le récent rapport des services secrets américains qui lui a été remis, et qui affirme que l’Iran ne développe plus d’arme nucléaire, le président Bush pense que le danger n’est que différé. Persuadé en outre que quel que soit son ou sa successeur à la Maison Blanche, celui ou celle-ci ne disposera pas de la légitimité suffisante pour une nouvelle intervention militaire, il estime qu’il est l’ultime rempart du monde libre contre le régime de Téhéran, dernier représentant de l’ « Axe du mal » au Moyen-Orient.
Dans la nuit, des chasseurs américains bombardent l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. La réaction iranienne est à la hauteur de l’attaque :
-         L’Iran bloque le détroit d’Ormuz par lequel transite près de 20% du commerce mondial de brut
-         L’escalade se poursuit sur le terrain militaire : afin de prouver aux yeux du monde la puissance de son nouvel armement balistique, Téhéran fait tirer sur des installations pétrolières saoudiennes avec ses nouveaux missiles courte portée alors qu’en Irak, des rebelles chiites détruisent des oléoducs, asséchant ainsi les livraisons de pétrole vers l’Occident
-         Les marchés réagissent instantanément à la crise : le prix du baril s’enflamme pour atteindre bientôt 150$. La croissance mondiale est brisée dans son élan, l’inflation décolle et l’année 2008 s’annonce comme celle d’une récession possible voire probable
Ce scénario improbable aujourd’hui mais possible demain repose sur des données qui sont bien réelles et que je me propose d’examiner avec vous. Ce sont, dans l’ordre, l’affirmation de la puissance iranienne, le risque de prolifération nucléaire, les tensions sur le marché des hydrocarbures enfin.
I. L’enjeu iranien
En ce début de XXIe siècle, l’Iran aspire à devenir une grande puissance non seulement régionale, mais aussi mondiale et ce, au risque de bousculer la géopolitique d’un Moyen Orient où, plus que jamais, convergent les tensions du globe. Ainsi, depuis son élection à la présidence en 2005, Mahmoud Ahmadinedjad a multiplié les bravades en direction de l’Occident : sa conférence sur la Shoah où dominaient les voix négationnistes (décembre 2006), ses déclarations belliqueuses à l’égard d’Israël ou encore son rapprochement avec les présidents Hugo Chavez et Vladimir Poutine en sont autant d’exemples.
Toutefois cette stratégie va bien loin que les mots ou les images. L’Iran s’est affirmé au Moyen-Orient aux dépends non seulement de l’influence américaine mais aussi de ses voisins arabes. Il est singulier en effet que, tous, Américains comme Arabes, craignent l’apparition d’un « croissant chiite » qui, de l’Iran en passant par l’Irak, irait jusqu’au Liban. C’est cette peur d’ailleurs qui a soudé les participants de la conférence d’Annapolis à la fin de la semaine dernière. Que cet « axe chiite » soit une réalité ou pas importe finalement peu pour notre propos : il témoigne en tous cas de la force d’intimidation de Téhéran. Sur le terrain, la puissance iranienne prend la forme d’une lutte contre les Etats-Unis : en Irak d’abord où Téhéran est soupçonné de financer l’insurrection contre Washington, au Moyen-Orient en général avec la constitution d’un arsenal conventionnel capable désormais d’atteindre Israël et les bases américaines situées dans les pétromonarchies voisines. Personne n’est plus à l’abri du trublion iranien.
Mais il est aujourd’hui un contentieux qui, plus que tous les autres, oppose Iraniens et Occidentaux : le dossier nucléaire. C’est lui qui fait peser aujourd’hui les plus lourdes hypothèques sur le Moyen Orient, c’est lui qui est à la base de notre scenario catastrophe. Sans conteste, et sans mauvais jeu de mots, il s’agit là d’un dossier explosif.
II. L’enjeu nucléaire
Il y a cinq ans, des opposants iraniens en exil ont révélé l’existence d’une usine d’enrichissement d’uranium à Natanz, destinée à alimenter la centrale de Bouchehr, qui est en passe d’être achevée par la Russie. Tel quel, ce programme ne constitue pas une violation du traité de non prolifération (TNP) ; en effet ce dernier n’interdit en rien l’usage du nucléaire civil. Cependant, cette révélation a soulevé deux types de problèmes :
-         le premier est que l’Iran a violé, non pas le TNP, mais un accord passé avec l’AIEA qui l’obligeait à déclarer l’état de ses installations nucléaires. La mauvaise foi iranienne est patente.
-         l’usine de Natanz peut aujourd’hui servir à produire assez d’uranium enrichi pour fabriquer une bombe A. D’ailleurs l’AIEA a découvert, lors d’une enquête récente, des documents pakistanais relatifs à la construction de la bombe.
Les dirigeants iraniens tiennent quant à eux un discours ambigu. D’une part, ils affirment que leurs activités sont pacifiques ; d’autre part ils revendiquent le droit à posséder eux aussi l’arme nucléaire en arguant du fait que leurs proches voisins, notamment Israël, la possèdent déjà. L’argument est dangereux car la nucléarisation de l’Iran comporte le risque d’une prolifération incontrôlable : d’abord chez son voisin et rival Saoudien mais aussi en Syrie et en Algérie.
Dans ce contexte très tendu, la publication d’un rapport des services secrets américains (3 décembre) a semblé ramener le calme. Ses auteurs déclarent en effet en que le programme nucléaire iranien a été interrompu en 2003. Pourtant, le problème reste entier car le même rapport estime que « Téhéran garde au moins ouverte l’option de développer des armes nucléaires » et pourrait dans cette hypothèse disposer de l’arme d’ici 2010-2015, c’est-à-dire après-demain en temps diplomatique. Voilà pourquoi, malgré ou à cause de ce rapport, Washington a décidé d’accroître la pression sur Téhéran. Dans ces circonstances, si la solution diplomatique échoue l’alternative qui s’offre a de quoi effrayer : soit laisser l’Iran accéder à la bombe au risque d’aboutir à une dissémination des arsenaux nucléaires au Moyen-Orient, soit bombarder les installations nucléaires iraniennes. Pour le moment, Washington continue officiellement de prôner la diplomatie. Pour combien de temps encore ? Comme l’analysait récemment un haut fonctionnaire français, si l’Iran poursuit sa politique d’enrichissement d’uranium, « Washington n’aurait alors d’autre choix que d’attaquer pour que l’Iran n’ait pas le sentiment d’impunité ».
III. L’enjeu pétrolier
Troisième enjeu, l’or noir. Le Moyen-Orient en est riche, avec pas moins de 60% des réserves de la planète. Cette concentration d’or noir au Moyen-Orient et la dépendance énergétique des grandes puissances expliquent la sensibilité de ces dernières aux soubresauts politiques qui agitent la région. Qu’une tension survienne et elle se répercute immédiatement sur les prix internationaux. Ce fut le cas en 1973 après la guerre du Kippour qui a fourni le prétexte aux pays de l’OPEP pour déclencher le premier choc pétrolier. Ce fut le cas en 1979 avec la révolution iranienne qui provoqua le second choc pétrolier. On pourrait encore citer l’exemple des deux guerres contre l’Irak.
Aujourd’hui le cours du pétrole est particulièrement tendu. Qui se souvient que le baril était à 10$ en 1999 ? Après un premier pic à 78$ en août 2006, il est redescendu à 50$ début 2007. Depuis, on le sait, il flirte avec les 100$ le baril, soit, en dollars constants, le niveau qu’il avait atteint au lendemain du second choc pétrolier. Or, les facteurs traditionnels du prix du brut – offre, demande, réserves – ne permettent réellement d’expliquer ces variations si importantes. Tout se passe comme si la situation échappait aux acteurs traditionnels du secteur pétrolier, à commencer par l’OPEP. Pourquoi ? C’est que deux nouveautés se combinent : d’une part, la place centrale qu’occupent désormais les marchés financiers dans la fixation du prix de pétrole, d’autre part l’importance des facteurs géopolitiques, facteurs de nature à affoler les marchés. Les spécialistes estiment que dans la situation actuelle rien n’explique rationnellement un prix du baril supérieur à 70$ si ce n’est les incertitudes géopolitiques et la spéculation qui en découle. La situation est d’autant plus préoccupante que si l’on ajoute au Moyen-Orient la Russie, le Kazakhstan, le Venezuela, ce sont près de 80% des réserves mondiales de pétrole qui se trouvent dans des zones géopolitiquement instables.
Si le Moyen-Orient s’embrasait, que se passerait-il ? Jusqu’où le prix du baril pourrait-il augmenter ? Les analyses les plus pessimistes intègrent aux risques géopolitiques un épuisement plus rapide que prévu des ressources. Certains scénarios, très sérieux, tablent sur un baril à 380$ (en dollars constants) dans les vingt ans. Pour en revenir à aujourd’hui, il ne fait aucun doute que le baril à 100$ est, à bien des égards, le produit d’une géopolitique amplifiée par la spéculation financière qui a investi le marché de l’énergie depuis les années 1980. Vit-on pour autant un troisième choc pétrolier comme on le lit parfois ? Le terme convient mal car l’augmentation du prix du baril est lente est sans crise. L’économie mondiale semble absorber la hausse du prix de l’énergie. Ce mouvement général est-il supportable ? Probablement pas pour notre système de production tel qu’il est aujourd’hui, mais pas tel qu’il sera demain. Rappelons qu’en 1980, au lendemain du second choc pétrolier, il fallait deux barils pour produire 1000$ de richesses alors qu’aujourd’hui ½ baril suffit.
Conclusion
 « Le pire n’est jamais sûr » serait-on tenté de dire. Je me défausserai en citant un géopoliticien qui s’ignorait, Spinoza, et qui écrivait dans l’Ethique : « L’espace est le champ de la puissance des hommes ; le temps celui de leur impuissance ». Souhaitons en l’occurrence que cette pensée se vérifie.

L'Auteur

Frédéric Munier est professeur d'Histoire, Géographie et Géopolitique en classe économique et commerciale au lycée Janson de Sailly à Paris.

 

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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:14


Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.

La mondialisation, notre mondialisation… est également microbienne ! C’est le thème de mon exposé, qui porte sur le risque d’une épidémie mondiale de grippe.
On se souvient tous de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1920 : le H1N1 avait fait entre 20 et 50 millions de morts selon les sources. C’était à l’âge de notre première mondialisation.
Aujourd’hui, c’est le H5N1[1], le virus de la grippe aviaire, qui est sous les feux de l’actualité médicale. Le virus subsiste en effet à l’état endémique en Asie de l’Est, il n’a pas été éradiqué et une pandémie mondiale peut surgir à tout moment.
Imaginons que le virus de la grippe aviaire ressurgisse en Chine en 2008 sous une forme mutante, transmissible d’homme à homme…
I. Le risque d’une pandémie mondiale de grippe aviaire est avéré
La question n’est pas de savoir si une épidémie va se produire mais quand, où et à quelle échelle ?
● La première détection du virus de grippe aviaire a été réalisée sur des oies, dans une zone rurale de Chine continentale en 1996. Les premiers cas de contamination humaine par la grippe aviaire son attestés en 1997 à Hongkong, en zone urbaine donc : plusieurs personnes d’une même famille, contaminées par des poulets, étaient décédées d’une forme sévère de pneumopathie. Le virus est rapidement contenu car il ne se transmet pas entre humains, mais il réémerge en 2004 en Asie du Sud-Est (Viet-nâm et Thaïlande), avant de se répandre vers le Nord de l’Asie –(notamment en Chine). En 2005-2006, on passe à une phase d’alerte mondiale avec des cas de contamination animale dans le monde entier, via la migration des oiseaux. A la date d’aujourd’hui, l’OMS a recensé 335 cas humain de grippe aviaire, dont 206 ont été mortels. Aucune transmission d’homme à homme n’a encore été prouvée. Malgré l’abattage de plusieurs centaines de millions de volailles, le virus est dormant chez des centaines de milliers d’entre elles…
● Le problème est qu’aucun dispositif global d’éradication de la maladie n’a été mis en place. A l’heure qu’il est, les prototypes de vaccins universels n’ont pas encore vu leur efficacité confirmée, face à des antigènes H et N qui mutent très facilement. Il existe bien un médicament antigrippal, le Tamiflu, produit par le groupe suisse Hoffman-La Roche à hauteur de 400 millions de tonnes par an. Son efficacité est de l’ordre de 60 à 80% lorsqu’il est administré sous 48 heures après l’entrée en contact avec le virus ; mais son efficacité tombe sous les 30% au-delà de 48 heures… De plus, des résistances sont apparues dès le test du médicament en laboratoire sur des souches de H5N1 en 2005. Par ailleurs, l’OMS a signalé que de nouvelles formes du virus, plus résistantes, sont apparues en Asie de l’Est en 2005 et en Afrique du Nord en 2007.
● La résurgence de l’épidémie, programmée par les spécialistes en Asie de l’Est et en particulier en Chine (victime également du SRAS en 2003) pourrait donc avoir des conséquences bien pires que les épisodes passés de grippe aviaire. Le H5N1 est en effet réputé pour muter rapidement et acquérir les gènes de virus infectant d’autres espèces. Si le nombre de cas d’infection humaine augmente rapidement sur une courte période, par exemple en milieu urbain où la contamination est très rapide, la probabilité aussi s’accroît que des personnes, infectées simultanément par les souches humaines et aviaires, servent de « creuset » pour l’apparition d’un nouveau sous-type capable de se transmettre facilement d’une personne à l’autre. Cela marquerait le début d’une pandémie mondiale. Imaginons que le virus rejaillisse dans une province très rurale de Chine : il pourrait être rapidement contenu par abattage massif des volailles et mise en quarantaine des humains contaminés. Mais imaginons que le virus ne rejaillisse dans une grande ville, par exemple à Pékin, à l’approche d’un grand événement mondial…
 
II. Ce risque sanitaire révèlerait les fragilités de notre mondialisation en devenant catastrophe
● D’une part en effet, ce virus se répandrait très rapidement via des moyens de transport mondiaux, occasionnant une catastrophe sanitaire mondiale.
Du temps de la Peste noire, au XIVème siècle, la maladie progressait de 70 km par jour, ce qui était à la mesure du temps parcouru en une journée par un homme à cheval. Aujourd’hui, l’avion permet de franchir dans le même temps des milliers de kilomètres, de traverser des continents et de franchir les océans. Il n’a ainsi fallu que quelques semaines au SRAS en 2003 pour quitter le Guangdong et gagner Hongkong, le Vietnam puis le Canada avant de toucher l’Europe. L’expansion se réaliserait donc en quelques jours depuis Pékin car les populations exposées au virus seraient infiniment plus nombreuses. La carte de la contamination par le virus et celle des routes aériennes les plus empruntées se superposeraient fort logiquement.
Quel bilan humain pourrait-on en attendre dans notre « village » global ? Une équipe de chercheurs des universités de Harvard, du Queensland en Australie et de l’Ecole de santé publique John Hopkins de Baltimore s’est risquée en 2006 à extrapoler les chiffres de la mortalité par grippe spagnole en 1918-1920, à partir d’études études chiffrées disponibles pour 27 pays, et a obtenu une estimation comprise entre 50 et 80 millions de morts.
Les sociétés occidentales parviendraient sans doute à endiguer le fléau au bout de quelques semaines ou plus vraisemblablement de quelques mois. Mais pas les sociétés les plus pauvres où les prophylaxies demeurent rudimentaires et le champ d’action de l’OMS reste limité... l’étude américaine précédemment citée évoque une mortalité qui concernerait à 96% les pays en développement.
● D’autre part, également, ce risque désorganiserait rapidement une économie mondiale fortement interconnectée.
En 2003, l’épidémie de SRAS avait été contenue en moins de quatre mois mais l’impact économique était déjà considérable avec des pertes évaluées à quelque 30 milliards de dollars, essentiellement dans le transport et le tourisme. Le choc serait immédiat sur ces deux secteurs, totalement gelés dès les premiers jours de l’épidémie mondiale. Parallèlement, les ventes de la filière avicole et des produits d’élevage plus globalement (car la grippe touche également les porcs et les bovins) s’effondreraient. L’économie tout entière suivrait car des couvre-feu seraient décrétés dans de nombreuses régions urbaines et industrielles. Des réactions protectionnistes provoqueraientnt l’effondrement du commerce international.
Avec la forte désorganisation des transports, c’est la lutte même contre l’épidémie qui est compromise. En effet, l’approvisionnement en médicaments est absolument vital dans le cas d’une pandémie mondiale : dans le cas de la grippe aviaire, l’OMS détient 30 millions de capsules de Tamiflu, ce qui pourrait permettre de traiter dans l’urgence 3 millions de personnes et certains pays développés comme la France ou le Royaume-Uni disposent de stocks immenses protégés par l’armée qui serviraient, selon les protocoles en vigueur, à soigner prioritairement et en dosages doublés les personnels de santé, l’armée et la police, les personnels politiques et de la haute fonction publique … On n’est jamais mieux servi que par soi-même… Pour les autres, le Tamiflu viendrait sans doute à manquer. Il faudrait importer toujours plus de matière première (la badiane ou anis étoilée) de sa première zone de production… la Chine du Sud ! C’est en effet la première région productrice au monde, pour près des deux tiers du total… Or son économie serait la première touchée par l’épidémie.
● Enfin, il créerait des désordres politiques et sociaux de grande ampleur.
Avec la précédente alerte sur le H5N1, alors que la maladie n’était que difficilement transmissible à l’homme et n’avait provoqué qu’une centaine de décès à l’échelle planétaire, la psychose s’était déjà emparée des populations, en lien avec une « surmédiatisation » du phénomène. Ainsi, en France, alors qu’aucune menace précise n’existait, les stocks d’antirétroviraux s’étaient épuisés de même que des quantités phénoménales de vaccins antigrippaux classiques, qui n’ont pourtant aucun effet sur le H5N1.
La panique toucherait les populations civiles face à un fléau qui rappelle la Grande Peste. D’ailleurs, on ne parle plus communément de « grippe » mais de « peste asiatique ». La rumeur publique fournit un exutoire : les Chinois sont les boucs émissaires, on s’en prend dans le monde entier à leurs boutiques et à leurs restaurants… Une version nouvelle du péril jaune !
Après une phase d’euphorie dans l’industrie pharmaceutique du fait de la montée en flèche des ventes, c’est la panique qui gagnerait les grands laboratoires qui ne pourraient suivre la demande et seraient contraints de céder leurs brevets. On déplorerait d’ailleurs des attaques de pharmacie, des émeutes et pillages. Les hôpitaux seraient pris d’assaut par des malades qui, à la moindre fièvre ou au premier dérangement intestinal, se précipiteraient aux urgences. Ce ne serait plus seulement une question de santé publique mais une question de sécurité nationale.
 
III. De quels défis ce risque est-il porteur ?
Le progrès scientifique et technologique n’élimine pas la notion de risque sanitaire, bien au contraire.
Depuis un demi-siècle, les progrès de la médecine ont été tels que l’on a pu croire que les grandes maladies infectieuses étaient, sinon éradiquées, du moins circonscrites et soignables. Ainsi, le XXème siècle a été marqué par l’invention de la pénicilline et des antibiotiques ou de grandes victoires contre la variole et la tuberculose. Puis sont apparus (ou réapparus) le virus Ebola, le Sida, le SRAS, autant de virus émergents : le monde a de nouveau pris peur. L’homme s’ingénie même à créer des virus de synthèse virtuels, comme les virus informatiques !
Les bactéries, virus, parasites font en effet preuve d’une capacité d’adaptation remarquable. Notre progrès scientifique et technique, loin de les faire disparaître, encourage leur mutation : les bactéries sont des êtres vivants élaborés, contenant de l’ADN, donc disposant d’une information génétique et dotée d’une machinerie complexe pour fabriquer d’autres bactéries et générer une descendance. Ainsi, nos antibiotiques ont créé de nouvelles catégories de bactéries résistantes.
 ● L’homme renforce le risque d’émergence et de propagation de pandémies nouvelles :
-        Par l’intensification des migrations internationales, des échanges
-        Par l’industrialisation et l’explosion des risques technologiques
-        Par l’urbanisation. La forte densification des quartiers d’habitat pauvre, spontané et insalubre
-        Par le réchauffement éventuel du climat qui pourrait à l’avenir transférer dans les milieux tempérés des maladies tropicales et réactiver des risques endémiques en zone humide (malaria, dengue, chikungunya)
  
● La question de l’utilisation des virus ou des bactéries à des fins terroristes ou militaires se pose également.
En mobilisant ses capacités de « progrès », l’homme ne pourra-t-il un jour égaler, sinon surpasser, le pouvoir dévastateur des épidémies naturelles ? Ainsi, le biologique a pris sa place parmi les armes de destruction massive, avec deux spécificités :
-        Attaque insidieuse
-        Effets différés
La guerre bactériologique ne date pas d’hier. Dès l’Antiquité, la poliorcétique, ou l’art de mener le siège d’une ville, enseignait qu’il fallait contaminer les puits pour venir à bout de la résistance de l’adversaire. Plus récemment, les recherches en armes bactériologiques des Japonais en Mandchourie à partir de 1931 (3 000 morts par expérimentation) ou le programme soviétique Biopreparat (60 000 savants et techniciens ont travailler à la militarisation de 52 agents infectieux) ont montré que l’on peut « militariser » un virus. Des attentats chimiques ou biologiques ont déjà eu lieu, à l’image de celui perpétré par la secte millénariste Aum Shinrikyo dans le métro de Tokyo en 1995. En admettant la possibilité qu’un groupe terroriste obtienne une souche microbienne létale (étape la plus difficile), la production d’agents biologiques peut se faire à l’échelle artisanale, ans recourir à une haute technicité et en toute clandestinité. Les moyens nécessaires sont peu spécifiques et largement disponibles dans les laboratoires privés ou hospitaliers. Les protocoles sont souvent accessibles par Internet. L’étape en définitive la plus difficile à réaliser est la dispersion de l’agent biologique par un vecteur qui n’altère pas sa viabilité ni sa virulence : plusieurs solutions, par voie respiratoire, par voie digestive, par voie cutanée (et/ou muqueuse).
 
Conclusion
 Vers une unification microbienne de la Planète ?
Plus globalement, des risques globaux menacent nos sociétés, le monde semble plus dangereux qu’il n’a jamais été : risques globaux car transnationaux, avec impacts en chaîne (effet boomerang) et menaçant tous les être vivants (hommes, animaux, plantes)… Le sociologue allemand Ulrich Beck parle de nos sociétés modernes comme des « sociétés du risque ».
Mais difficile de dire si les microbes, bactéries, virus auront un jour le pouvoir de détruire tout ou partie de l’humanité, car nous inventons toujours de nouveaux moyens de nous protéger contre eux, comme eux inventent toujours des moyens de survivre et s’adapter à notre prophylaxie…
L’OMS possède désormais des dispositifs de protection que suivent les Etats-nations : c’est la pierre angulaire de la sécurité sanitaire mondiale. Mais est-on allé assez loin en la matière ? Seul le déclenchement d’une réelle épidémie mondiale pourra le dire. 

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'Auteur

Cédric TELLENNE est Professeur d'Histoire, Géographie et Géopolitique en classe préparatoire aux grandes écoles à St Jean de Douai


[1] Le nom H5N1 fait référence à deux sous-types d’antigènes présents à la surface du virus : l’hémagglutinine (HA) de type 5 et la neuraminidase (NA) de type 1.
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Published by Cédric Tellenne - dans Mondialisation
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