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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 13:08

Le 5 décembre dernier, Transparency International a publié un nouveau classement des pays selon leur indice de perception de la corruption (IPC). Celui-ci classe les pays en fonction du degré de corruption perçue dans les administrations publiques et la classe politique, corruption définie comme l'abus d'une charge publique à des fins d'enrichissement personnel.

Premier constat : le monde est toujours aussi corrompu, voire le devient de plus en plus dans certaines de ses régions. Deux tiers des 176 pays évalués obtiennent un score inférieur à 50, échelle allant de 0 (perçu comme fortement corrompu) à 100 (perçu comme très peu corrompu).

Un regard rapide sur la carte du classement permet de placer l’Union européenne parmi « les bons élèves », à côté de l’Australie, du Canada et des Etats-Unis. Le Danemark, la Finlande occupent même conjointement avec la Nouvelle-Zélande la première place avec un score de 90.

Un regard plus attentif sur la carte, et c’est sans surprise qu’on remarque que l’Union reste fidèle à son slogan « unie dans la diversité ». Là encore, les pays membres de l’Union européenne sont inégalement corrompus : de la première place du classement (les moins corrompus) des Scandinaves, en passant par la neuvième des Pays-Bas, la treizième de l’Allemagne, la vingt-deuxième de la France… on tombe à la 94ième place, occupée par la Grèce. Quelle belle déception ! Et oui, aujourd’hui, la Grèce, pays membres de l’Union européenne depuis 1981, partage la même place dans le classement de l’IPC avec le Bénin, la Colombie, l’Inde, Djibouti, la Moldavie, la Mongolie et le Sénégal… Et oui, c’est bien la Grèce, ce pays entraîné dans l’enchainement des programmes d’austérité, de privatisations massives, de baisse de salaires minimum, de lutte renforcée contre la fraude fiscale, de réduction des frais de dépense des médicaments, de baisse du budget de la Défense et bien d’autres mesures destinées à réduire drastiquement les dépenses de l’Etat.

Au cours de ces deux années et demie marquées par l'austérité, l'économie du pays s'est littéralement effondrée : le quart de la population active est désormais au chômage ; le pays rentre dans sa sixième année consécutive de récession ; la dette continue à augmenter. Á 170 % du PIB actuellement, elle devrait atteindre220 % du PIB en 2016 d'après le projet de loi qui vient d'être voté. Si on rajoute à tout cela le fait que le pays chute de façon spectaculaire dans le classement de Transparency International - de la 57ième place en 2008, à la 80ième en 2011 et à la 94ième en 2012 - on peut légitimement se poser la question de l’efficacité de ces programmes : comment des mesures visant à renforcer les mécanismes de contrôle des flux monétaires « montant » vers l’Etat,  vont de pair avec une augmentation de leur détournement à des fins d'enrichissement personnel ?

Apparemment, ces constats ne perturbent pas la majorité des députés grecs qui ont adopté le nouveau programme d'austérité le jeudi 8 novembre 2012. Restons donc dans l’attente des résultats des sondages de Transparency International 2013…
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Published by Katia Zhuk - dans Europe
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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 13:10

Le jeudi 29 novembre dernier, les médias ont moins parlé de la situation en Syrie, qui est devenue presqu’une banalité aux yeux du grand public. Un autre événement, assez inattendu, a secoué la communauté internationale : l'octroi, par l'Assemblée générale de l'ONU, du statut d'«Etat observateur» à la Palestine, un acte symbolique, virulemment critiqué par l’Israël et les Etats-Unis, les israéliens l’ayant qualifié d’humiliation atroce, les américains d’acte «fâcheux et contre-productif  sur le chemin de la paix».

L’impact de cet événement sur le processus de la paix israélo-palestinienne serait probablement dramatique, en apportant une nouvelle vague de confrontation politique. Jusqu’où iront les Israéliens ? Le gouvernement Nétanyahou, s’arrêtera-t-il sur la colonisation de la Cisjordanie et le blocage du transfert du produit des taxes et droits de douane qu'il perçoit chaque mois pour le compte de l'Autorité palestinienne ? Comment évoluera la position des Etats-Unis ? Et les Européens ? Ah, les Européens…

Ce qui est dramatique pour nous, c’est qu’une fois de plus, après l’Irak, Kosovo, l’Afghanistan et la Syrie, l’Union européenne n’a pas su trouver une position commune sur un dossier international de première importance. Parmi les 41 abstentions au vote de l’ONU, on retrouve douze pays membres de l’Union européenne. Quatorze Etats européens ont voté « pour et le vote de la République Tchèque se retrouve parmi les 9 « contre » onusiens. Une nouvelle épreuve et un nouvel échec. Et l’acquis communautaire alors? Et la "Déclaration de Venise" ? Et la dite position européenne commune que "le peuple palestinien, qui a conscience d’exister en tant que tel, doit être mis en mesure, par un processus approprié défini dans le cadre du règlement global de paix, d’exercer pleinement son droit à l’autodétermination” ? Et de multiples déclarations communes sur la situation en Cisjordanie et à Gaza ?...

C’est peut-être le mot approprié, présent par ailleurs dans de nombreux textes européens, qui pose problème.

Dans la situation de crise interne que traverse l’Union européenne aujourd’hui, il est pourtant indispensable qu’elle fasse preuve de l’unité et de cohésion. C’est justement la capacité des Européens à se mettre d’accord sur ce genre de conflits internationaux qui pourrait constituer un des piliers pour faire sortir l’Europe de la crise dite « de conscience » qu’elle traverse depuis déjà plusieurs années. L’intégration avancée, y compris dans le domaine de la politique extérieure, semble plus indispensable que jamais pour redonner un nouveau souffle au projet européen.

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Published by Katia Zhuk - dans Europe
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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 08:41

La presse de ces derniers mois s'est parfois laissée aller à surexposer les discours de ceux qui annoncent la fin de l'Euro pour les prochains mois. Avec un peu de recul, il y a de quoi se poser quelques questions.

Pourquoi si l'Euro est menacé son cours ne s'est pas effondré ? Pourquoi s'imaginer que la zone euro se disloquerait, sous le sourire narquois des géants économiques, alors que ni la Chine, ni les USA n'ont intérêt à sa disparition, son existence tempérant la puissance et du Dollar et du Yuan, et sa disparition pouvant augmenter la pression sur Pékin pour une revalorisation de sa monnaie qu'elle ne souhaite pas pour le moment ? Pourquoi avoir prétendu que la Grèce entrainerait la chute de la monnaie européenne, alors que le PIB de la Grèce représente 2% du PIB de l'Union et 0,6% du pays mondial, ce qui semble bien insuffisant pour qu'un défaut de paiement entraine une ruine de l'ensemble, quel qu'il soit.

Certes il y a des inquiétudes relatives à la gestion de l'Euro et aux corrections à apporter à sa gouvernance. Certes, il y a derrière la Grèce la question des économies des PIGS, notamment l'Italie et l'Espagne, qui pèsent beaucoup plus lourd sur l'avenir de l'Union. Encore faut-il pour ces pays relativiser aussi. L'Italie a engager un train de réformes audacieuses qui ont considérablement restaurer la confiance, et l'Espagne ne doit pas simplement être condamnée. Comme la Grèce, elle a bénéficié d'afflux massif de fonds européens dans les années 80 sans contrôle et cela s'est transformé en bulle immobilière et en croissance faussée par les investissements d'infrastructures, ce qui veut dire paradoxalement qu'il faut investir en Espagne car son développement économique est encore à venir !

Soit dit en passant, la dénonciation de l'insuffisance des contrôles sur les fonds de rattrapage est curieusement passée sous silence au profit de la culpabilisation des intéressés. Il est vrai qu'on ne peut pas décemment leur demander la rigueur quand on en a manqué soi-même.

De cela rapidement résumé et j'en convient un peu facile et criticable, je retire deux choses:

La première est, dans ce dossier comme dans d'autres, le constat de la nocivité globale du bruit de fond médiatique, coupable selon moi d'une dramatisation qui relève de l'exercice de style, et qui permet à certains de vendre beaucoup de papier ou d'heures de plateaux télé. Il serait souhaitable que l'on arrête de systématiquement mettre de l'émotion exacerbée dans l'information, qui plus est quand elle flatte démagogiquement les sentiments eurosceptiques de la population. (et je pensais la même chose lorsque l'on flattait le sentiment proeuropéen dans une autre période). Rien n'est vraiment faux dans les interrogations portée par les médias, mais l'éclairage, c'est un euphémisme, n'est pas neutre.

La seconde est: à qui profite le crime. Beaucoup de monde en définitive: ceux qui bâtissent leur carrière politique sur la peur de l'avenir, ceux qui font commerce de cette peur (un marché bien plus porteur que celui de l'optimisme et du bonheur), ceux qui ont intérêt aussi à masquer leur défaillance et qui évoque aujourd'hui le sabordage d'un bateau, l'Euro, qu'ils ont largement contribué à mener sur les récifs : les experts de la commision européenne, les acteurs financiers (Goldman Sachs ne manque vraiment pas d'air dans l'affaire grecque), les allemands largement impliqués et dans la spéculation sur la Grèce et dans les difficultés de gouvernance de l'Euro (les accusations sur les prétendus défaut congénitaux des peuples méditerranéens, de la part de certains hauts responsables à Berlin, en dit long sur les facteurs subjectifs de la rationnalité européenne de l'Allemagne), et qui ont intérêt à mettre un nuage de fumée devant leur économie pas en si bon état que ça.

Alors oui, il existe des scenarii de dislocation de l'union monétaire, voire de l'Union tout court. Des scenarii parmis d'autres. C'est en tant que tels et seulement en tant que tels que les perspectives pessimistes dont il est question ici devraient être présentées, et pas comme une énième fin du monde. Qu'un système ne fonctionne pas est une chose. Qu'il cesse soudainement d'être en ne laissant que du vide et le chaos en est une autre, peu probable. L'Europe a de l'avenir, reste à savoir lequel. Une chose est sûr, il ne devra rien au hasard ou à des accidents, mais bien à des décisions politiques, qu'il faudra assumer. C'est peut-être d'ailleurs à assumer que l'Europe et ses citoyens doivent apprendre. Et à ne pas prendre leurs crises de moral pour des réalités, comme des enfants dépressifs et passablement capricieux dès qu'arrivent les difficultés. Et n'oublions pas non plus que sur la question financière, la confiance est la base des mécanismes de réaction des acteurs. Alors arrêtons de jouer avec le feu du pessimisme non légitime.

 

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Europe
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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 15:24

La décision de M. Papandréou, annulée sous la pression de son parlement, de soumettre au référendum les mesures de redressement des finances de son pays ont suscité des réactions qui, dans un autre contexte, passeraient pour outrées et paniquées. Il est vrai que l’on entend guère (à de notables exceptions près) que les fast thinkers dont le rôle n’est précisément pas de faire de l’analyse en profondeur (sinon leur précieux temps d’antenne risque d’être pris par quelqu’un d’autre), mais bien d’exister sur les medias en usant et abusant du sensationnalisme. Et cela se résume le plus souvent à abonder dans le sens d’une forme sournoise de pensée unique, savamment instillée depuis de longues années par ceux qui, aujourd’hui, cherchent à faire oublier leur manque de clairvoyance et leur absence de légitimité dans l’explication de la crise, sans parler même de légitimité à guider la gouvernance.

Comment les tenants des marchés financiers ont-ils pu avoir l’outrecuidance de qualifier son attitude d’irresponsable ? Sauf à penser qu’en termes d’irresponsabilités, ils en connaissent eux-mêmes un rayon.

Certes, la prise de position de M. Papandréou était risquée. La Grèce pouvait se retrouver ostracisée (rien en dit qu’elle ne le sera pas), notamment de la zone euro et des circuits financiers internationaux, pour de longues années et de le payer très cher. Certes la nonchalance de sa gouvernance financière est critiquable, voire criminelle, et les Grecs eux-mêmes ont largement abusé du système, et beaucoup vont continuer.

Mais l’obéissance aux injonctions étrangères, à la raison comptable de Bruxelles et du FMI (sans parler des agences de notations et des banques) est-elles préférable ? Rien n’est moins sûr.

Une des critiques les moins acceptables faites à M. Papandréou est celle de ne pas avoir prévenu ses partenaires de la zone euro de sa décision. Et alors ? Qu’on se le dise : l’Europe n’est pas fédérale, notamment grâce à la résistance acharnée à cette option manifestée de longue date par ces mêmes pays qui exigent que la Grèce demande des permissions de parler ou de décider aujourd’hui. La zone Euro n’a pas donné lieu à une quelconque délégation formelle de souveraineté de la part de ses Etats membres (mais les marchés financiers, dans une large mesure, si, en privatisant de fait le droit régalien de création monétaire). La Grèce n’est en conséquence pas une province de l’Europe, dont M. Papandréou serait le gouverneur. La Grèce est un Etat-nation, donc une entité souveraine dont la légitimité émane, au moins en théorie, du peuple, et qui un principe supérieur à tout accord international. Que ce soit un Etat qui fonctionne mal et ait du mal à faire appliquer ses propres lois est également vrai, s’explique historiquement et sociologiquement, mais n’annule pas le constat précédent.

Au moins M. Papandréou a-t-il eu le courage d’imaginer demander à son peuple de faire un choix. Un courage limité au final. Mais on est loin du mépris de l’opinion publique manifestée par ses critiques (et ceux qui ont fait pression sur le parlement ?), qui continuent à interpréter le refus du traité constitutionnel de 2005 comme un caprice de gens mal informés, et le premier refus irlandais du traité de Nice comme un accident. Il est vrai que la France comme l’Allemagne, bien qu’historiquement jaloux de leur propre souveraineté au détriment de la construction européenne (et je ne parle pas de la Grande-Bretagne, mais qu’on entend moins), on depuis longtemps laissé aux oubliettes les principes mêmes de la souveraineté, et leurs gouvernements successifs ont surtout mis leur énergie à faire le sale boulot demandé par les experts financiers et économiques de leurs cercles proches au détriment du tissu économique réel, du moins jusqu’à aujourd’hui. Il est vrai aussi qu’à défaut d’être vertueux, les critiques de la Grèce ont intérêt à désigner plus coupable qu’eux. Il est vrai aussi qu’à avoir bâti leur légitimité sur leur supposée compétence économique plus que sur la représentativité ils se doivent d’aller jusqu’au bout de la logique, même avec mauvaise foi.

Je souhaite à M. Papandréou de ne pas faire les frais d’un règlement de compte de la part de ses électeurs, ni d’une politique de l’autruche, la tête plongée dans des utopies néfastes, de la part de ses citoyens. C’est mal parti. La Grèce a eu une timide occasion d’assumer, en tant que société, un choix. Au lieu de la crise sociale assortie d’une humiliation et à la soumission, M. Papandréou lui proposait la crise sociale assumée et affrontée debout. Je ne sais s’il y a des arrière-pensées politiques dans son attitude, une recherche de légitimité populaire au moment où sa majorité parlementaire s’effondre. Je ne sais s’il se figurait rejouer sur le plan économique l’équivalent du combat désespéré des Thermopyles (dans le rôle de Leonidas, bien sûr). Qu’importe au fond. Il sera peut-être le fossoyeur de la Grèce et de l’Euro, où sacrifié comme tel, mais n’excluons pas qu’il aurait pu être, par sa démarche, visionnaire et peut-être sauveur. Il ne serait pas le premier cancre de la classe, inapte à obéir au maître, qui se révèle avec le temps le génie dont nous avons besoin.

Et qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas seulement de la dette grecque qu’il est question, mais aussi d’une certaine idée de la démocratie. Une démocratie née… en Grèce.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Europe
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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 13:59

Conférence donnée au Lycée Henri IV le 21 octobre 2010

 

La crise de la zone euro a défrayé la chronique entre l’automne et le printemps derniers, et nous réserve probablement quelques rebondissements. Mais c’est un bilan géopolitique de la zone euro que je me propose de faire, et je n’évoquerai la crise, à la fin, que sous cet angle.

Que signifie géopolitique de l’euro ?

Il ne s’agit pas seulement de constater que dans la zone euro, il y a des forts et des faibles, mais de préciser la corrélation entre les rapports de force et l’euro, donc de montrer en quoi l’euro n’est pas seulement un outil monétaire, mais un levier géopolitique. En quoi l’euro révèle-t-il les forces et les faiblesses structurelles des 16 Etats de la zone ? Et même, en quoi l’euro est-il un moyen de modifier les rapports de forces existants, c’est-à-dire un moyen pour les Etats membres de se renforcer (ou à leur corps défendant, de s’affaiblir). Je privilégierai la France et le couple franco-allemand.

 

I – L’euro a été créé pour des raisons économiques et géopolitiques.

1°) Passons sur les gains économiques attendus par tous les Etats membres, puisqu’ils n’ont pas de dimension géopolitique à proprement parler. En revanche, on peut souligner les avantages spécifiques à certains pays, susceptibles par conséquent de modifier les rapports de forces. Ainsi l’euro a deux effets positifs immédiats pour la France :

- la disparition des Montants compensatoires monétaires qui pénalisaient les agriculteurs français depuis 1972 par rapport aux agriculteurs allemands et néerlandais[1] ;

- la disparition du déficit commercial de la France avec l’Allemagne, non en tant que tel mais comme solde international pesant sur la parité du franc par rapport au Deutsche Mark.

A ces avantages effectifs, s’ajoute un gain espéré qui est une sorte de pari[2]. L’Allemagne espère bien que l’euro ne changera rien pour elle, c’est-à-dire que l’euro sera un mark européen. Mais les gouvernements des économies réputées plus faibles (France, Italie, Espagne, Portugal) n’y sont pas opposés, au contraire.

Ce qu’on appelle la stratégie de la monnaie forte consiste à passer du modèle franco-italien de la compétitivité-prix à coup de dévaluations répétées au modèle germano-néerlandais de la compétitivité structurelle (désinflation permanente et compétitivité-produit). Donc, pour ces pays, l’euro se présente comme une contrainte voulue pour « germaniser » leur modèle économique et devenir plus forts. Mais pour les mêmes raisons, les experts (surtout anglo-saxons) accueillent la création de la zone euro en 1999 avec scepticisme, car les conditions d’une « zone monétaire optimale » ne sont pas remplies. Ils y voient donc un coup de force politique, surtout français.

2°) La France nourrit en effet deux arrières pensées géopolitiques.

La première concerne le rapport de force entre l’euro et le dollar.

On connaît le vieux contentieux entre la France et les Etats-Unis sur le « privilège exorbitant » du dollar, dénoncé par le général de Gaulle en 1965. L’euro se veut d’abord, comme son prédécesseur l’ECU, un instrument d’émancipation des Européens par rapport à la tutelle monétaire du dollar (et ses variations erratiques). Il a aussi l’ambition de rivaliser avec le dollar, pas pour le remplacer, mais pour l’obliger à partager le pouvoir. L’euro s’inscrit dans la tradition géopolitique française (qui fait consensus transpartisan), comme instrument de rééquilibrage des relations monétaires internationales.

Face à ses prétentions, les milieux académiques et politiques américains oscillent entre l’incrédulité et l’hostilité : ils sont fous ces Européens ! Mais si les Etats sont les protagonistes de la scène géopolitique, il ne faut pas oublier les acteurs privés, même s’ils préfèrent rester dans les coulisses. Or, les sociétés transnationales américaines sont favorables à l’euro dans lequel elles voient une opportunité stratégique majeure.

La seconde arrière pensée concerne le principal rapport de force intrazone : le couple franco-allemand.

Jusqu’en 1989, le couple franco-allemand fonctionne sur la base d’un double déséquilibre :

- un déséquilibre économique en faveur de l’Allemagne de l’Ouest. La France n’est pas un nain économique, mais est indéniablement moins forte ;

- un déséquilibre politique en faveur de la France : membre permanent du conseil de sécurité avec veto, puissance nucléaire, très influente dans le Tiers-Monde. La France n’est pas un géant politique, mais l’Allemagne de l’Ouest est condamnée au profil bas pour faire oublier son passé. En termes de soft power, elle est affaiblie. Bien que son poids économique et démographique soit supérieur, l’Allemagne accepte de ne pas compter plus de voix que la France, dans la majorité qualifiée des institutions européennes.

La chute du Mur de Berlin change la donne, avec en même temps l’arrivée au pouvoir des générations nées après 1940, qui entendent défendre l’intérêt national allemand sans complexes, avec désormais un seul Etat-nation et sa capitale Berlin. Et derrière la réunification allemande se profile l’élargissement de l’UE aux PECO. L’Europe s’inquiète (et pas seulement la France) : la nouvelle Allemagne ne va-t-elle pas se comporter comme une grande puissance hégémonique ? D’où l’idée, prêtée à Mitterrand, d’exiger de l’Allemagne qu’elle réitère solennellement son engagement européen. Et quel acte plus symbolique que le sacrifice du Deutsche Mark sur l’autel de l’union européenne ?

En remplaçant le DM par l’euro et la Bundesbank par la BCE, la France voit la possibilité de partager le pouvoir monétaire et économique avec l’Allemagne.

En principe, il n’y a pas de monnaie sans souverain. Le souverain assure la fonction de garant suprême car le billet de banque est une créance sur son institut d’émission. Les Fédéralistes pensaient que la percée supranationale par l’euro et la BCE, entraînerait inévitablement un progrès général du fédéralisme européen, avec budget communautaire beaucoup plus important et gouvernement économique européen. Mitterrand n’est pas fédéraliste, mais il plaide pour un « gouvernement économique de la zone euro », comme instance intergouvernementale, où la France aurait le même poids que l’Allemagne et qui exercerait sa tutelle politique sur la BCE. La zone euro inaugurerait un nouveau modèle de souverain : celui de la souveraineté monétaire partagée.

Les résultats ont-ils été conformes aux attentes françaises ?

 

II – On peut parler d’illusion française, tant sont grandes ses déceptions économiques et géopolitiques.

1°) Les déceptions économiques

Entre fin octobre 2000 et mi juillet 2008, la valeur de l’euro double, de 0,82 à 1,60 $. Cet euro fort a des avantages, notamment d’atténuer la montée parallèle du prix du pétrole importé. Inversement, il pénalise la compétitivité-prix des exportations françaises hors de la zone euro (par ex, Airbus). Mais l’essentiel est l’échec de la « stratégie de l’euro fort ». La France n’a pas résolu ses problèmes de compétitivité structurelle. Elle enregistre un déficit extérieur (biens et services) depuis 2004, alors qu’elle fait la moitié de ses exportations avec la zone euro, tandis que l’euro fort n’empêche nullement l’Allemagne d’être le 1er exportateur mondial entre 2003 et 2008, avec des excédents colossaux[3]. Et elle fait 57 % de ses exportations hors de la zone euro en 2008 !

2°) Les déceptions géopolitiques

L’Allemagne a réussi à imposer sa conception dépolitisée de la monnaie, sur deux plans :

D’abord pour ce qui concerne les relations avec les autres monnaies.

La zone euro n’a pas de politique de change. C’est le couple dollar-yuan qui mène le bal, et l’euro fait tapisserie comme variable d’ajustement. Il n’y a pas d’équivalent du Secrétaire du Trésor américain, et au FMI, la zone euro ne parle pas d’une seule voix. Dans la guerre monétaire actuelle, il n’y a pas de patriotisme de la zone euro.

Ensuite, pour ce qui concerne le couple franco-allemand dans la zone euro.

L’Allemagne refuse systématiquement tout ce qui peut ressembler à un gouvernement économique de la zone euro. Elle défend farouchement l’indépendance absolue de la BCE qui remplit sa mission avec un grand zèle monétariste. Elle refuse de politiser l’euro, car elle pense qu’un gouvernement a toujours une « bonne » raison (une mauvaise pour les Allemands) de laisser filer l’inflation. Du coup, les 16 Etats de la zone euro ont inventé un modèle unique au monde : la monnaie sans souverain. Sauf à dire que l’euro est le clone du DM, que son souverain est à Berlin, et que le prétendu apolitisme de l’euro est une mystification.

Les Etats ne peuvent plus dévaluer leur monnaie. Ils sont nus devant la concurrence structurelle, celle qui défie les modèles de société, qui implique la protection sociale, la fiscalité, l’enseignement et la R & D. Or en même temps, il n’y a pas d’harmonisation des politiques économiques, ne serait-ce qu’à travers les budgets nationaux. On a même au contraire, une surenchère fiscale et sociale permanente, en particulier pour tout ce qui concerne le coût unitaire du travail. C’est ce système asymétrique qui est en crise profonde depuis un an.

 

III – Pour autant, la France aurait-elle intérêt à revenir au franc ?[4]

C’est une tentation qui taraude notre culture nationale, souverainiste et antilibérale, très soucieuse de l’indépendance nationale. La France est le seul pays d’Europe dont la monnaie est inscrite dans le nom : dans France, il y a d’abord franc.

Mais c’est une illusion de croire qu’un retour au franc serait un retour à la souveraineté perdue, car la France n’a pas perdu sa souveraineté monétaire avec l’euro, mais bien avant. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler les crises monétaires de 1981-83 et de 1992-93 (et celle des Etats européens non euro en 2008-09).

La France accuse aujourd’hui un double déficit abyssal : un déficit public et un déficit extérieur (biens et services) équivalents respectivement à 7,5 % et presque 3 % du PIB en 2009. Les dépenses publiques inférieures aux recettes fiscales, sont financées par l’emprunt, tandis que les importations supérieures aux recettes d’exportations, sont également financées par l’emprunt.

Dans cette situation, que se passerait-il si nous avions encore le franc ?

Par un mélange de subi et de voulu, le franc serait fortement dévalué. Une bonne chose pour la compétitivité-prix des exportations, certes, mais attention à ne pas se réjouir trop vite, car l’effet sur le solde est souvent lent, et même pervers (cf. courbe en J). Par conséquent, la réussite de la dévaluation exigerait des « mesures d’accompagnement » pour briser les anticipations inflationnistes. Autrement dit, la France avec le franc n’échapperait pas à une rigueur sévère, bien plus sévère que celle qui se prépare pour 2011 avec l’euro (cf. le Royaume-Uni en ce moment).

D’autre part, si la dette du commerce extérieur est par définition financée par l’extérieur, la dette publique pourrait être financée par l’épargne intérieure. Or, elle est financée à plus des deux tiers par les créanciers étrangers[5]. Ne doutons pas qu’ils exigeraient des taux d’intérêt élevés, avec de grosses primes de risque de change[6].

Première conclusion : la France n’est pas devenue plus forte grâce à l’euro, puisqu’elle n’est pas parvenue à la parité avec l’Allemagne.

Mais la France serait nettement plus faible sans l’euro, c’est-à-dire avec le franc. L’euro protège la France du pire, en l’exposant moins au diktat des marchés et du FMI qu’avec le franc.

La rigueur n’est pas imposée par Berlin ou Bruxelles, mais par les acteurs du système financier international (SFI)[7]. Depuis l’éclatement de la crise des subprimes, une véritable partie de bras de fer d’ordre géopolitique, se joue entre ces acteurs privés et les Etats. Les Etats ont sauvé les banques de la faillite (sauf Lehman Brothers), mais disent aux acteurs du SFI : nous allons vous réguler pour que cela ne se produise plus. Réponse du SFI : d’accord, mais attention de ne pas aller trop loin car nous mettrons en faillite les Etats les plus endettés, et nous ferons éclater la zone euro.

Dans cette partie de bras de fer, l’image de l’Allemagne, réputée égoïste, a été affaiblie (soft power). La France est montée au créneau pour défendre les pays faibles du « Club Med ». Pour prendre sa revanche, bien sûr, mais surtout parce qu’il était plus facile pour Paris de faire plier Berlin que les marchés. L’Allemagne cède parce qu’elle connaît les avantages de l’euro pour elle, et combien le coût d’une explosion de la zone euro serait élevé pour ses banques. Chacun sait donc jusqu’où il ne doit pas aller trop loin.

La problématique vaut aussi hors de la zone euro, où deux faits présentent une forte signification géopolitique : ni Washington, ni Pékin ne souhaitent la mort de l’euro.

- Le président Obama a multiplié les coups de téléphone à la chancelière Merkel[8] pour qu’elle accepte des « plans de sauvetage » substantiels ;

- l’intérêt de Pékin pour l’euro est devenu public à l’occasion de la visite du Premier Ministre Wen Jibao, à Athènes, le 2 octobre 2010[9], mais l’intervention de la Chine a commencé le 6 juillet 2010, par ses achats de 360 millions $ d’obligations d’Etat espagnol. Evidemment, la Chine attend des contreparties sur la question de la sous-évaluation du yuan et celle des droits de l’homme.

Deuxième conclusion : les Etats et les marchés, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine sont dans le même bateau, et celui qui aurait l’idée de faire tomber un passager risquerait de faire chavirer l’embarcation. C’est la fameuse interdépendance, si chère à l’analyse géopolitique.



[1] Voir la Triade dans la nouvelle économie mondiale, collection Major, PUF, 4ème édition 2002, pages 324-326

[2] Termes qui renvoient à la notion d’enjeu, essentielle à l’analyse géopolitique

[3] A sa compétitivité-produit traditionnelle, l’Allemagne a ajouté une compétitivité-prix croissante par 3 moyens : - l’exportation de produits finalisés en Allemagne, mais dont une grosse part est fabriquée hors de la zone euro, notamment les PECO. Les intrants sont importés à bas prix à la fois par le plus faible coût de la main d’œuvre et l’euro fort.

- la pression salariale sur les travailleurs en Allemagne (- 0,8 % pour le salaire réel entre 2000 et 2009 contre + 9,6 % en France) ;

- le déplacement des cotisations sociales sur la TVA, augmentée de 3 points depuis le 1er janvier 2007. La TVA frappe les importations, mais pas les exportations

[4] La notion d’alternative est un concept clé de l’analyse géopolitique.

[5] 56,2 % fin 2005 ; 67 % fin 2009, 69,4 % en mars 2010

[6] Malgré l’euro, la Grèce subit depuis la fin 2009 des taux d’intérêts croissants qui s’écartent de plus en plus du niveau allemand. Pour autant, avec la drachme et la même situation financière, la crise grecque serait beaucoup plus grave encore.

[7] Banques, assurances, fonds de pension, fonds d’investissement, fonds spéculatifs, agences de notation

[8] Les 26 et 28 mars puis les 7 et 9 mai 2010

[9] « la Chine entreprendra de grands efforts pour soutenir les pays de la zone euro et aider la Grèce à surmonter la crise (…). J’ai clairement dit que la Chine est en faveur d’un euro stable. Et nous ne réduirons pas le nombre de titres européens détenus dans notre portefeuille ».

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 13:33
Texte de la conférence donnée par l'association Anteios et l'ESC Grenoble au classes préparatories scientifiques, année 2008-2009.

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Pascal Gauchon dirige la collection Major et enseigne la géopolitique en classe préparatoire ECS à Ipésup. Il a notamment publié récemment Les cent mots de la géopolitique et Les cent lieux de la géopolitique, col. Que sais-je ? PUF (en codirection avec J.M. Huissoud

Résumé

La construction européenne démarre en même temps que la guerre froide. Le plan Marshall confirme la division du continent et provoque la création de l’Organisation européenne de coopération économique,  premier regroupement des nations européennes de l’après-guerre. Or l’OECE a été expressément voulue par Washington. Autant dire que la guerre froide marque profondément l’Europe en construction en même temps qu’elle l’enferme dans le cadre de l’atlantisme.

La fin de la guerre froide peut-elle changer cette donne et la construction européenne s’affranchir des contraintes qui l’ont vu naître ? Bien d’autres interrogations découlent de celles –ci : quelles relations avec les Etats-Unis, - en particulier, la notion d’Occident a-t-elle encore un sens ? Quelles limites pour l’Europe, jusqu’au Niémen, jusqu’au Don, jusqu’à l’Oural, jusqu’à Vladivostok ? Et quelle orientation pour elle, une Europe marché ou une Europe puissance ?

 

Ce sont ces questions que nous poseront à travers deux constatations et une question :

- La construction européenne est fille de la guerre froide.

- Les opportunités qu’offrait la fin de la guerre froide n’ont pas été saisies.

- D’où la question : à quelle condition l’Europe peut-elle échapper à la malédiction de la guerre froide ?


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19 mars 2009 4 19 /03 /mars /2009 15:16

Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)

Dans Le Monde du 18-19 janvier 2009, le chroniqueur économique du quotidien vespéral, Pierre-Antoine Delhommais, signe un article intitulé “La déroute de l’Invincible Armada” dans lequel il n’hésite pas à écrire “l’Espagne se retrouve toute nue. On a découvert que le miracle relevait du mirage”. Et le journaliste d’énumérer les signaux qui, dans la crise actuelle que traverse le monde, révèlent l’extrême fragilité du prétendu modèle espagnol.

Les arguments, en effet, ne manquent pas : explosion du chômage en un an (+50%, de 2,2 millions en janvier 2008 à 3,5 millions fin février 2009), renversement de tendance complet du solde des administrations (on passe d’un excédent en 2007 de 2,2% du PIB à un déficit de 5,6% en 2008), effondrement du marché automobile (-50% sur un an et une tendance baissière qui s’accentue sur les deux premiers mois de 2009), effondrement du marché immobilier (si le ministère du logement évalue à 6% la baisse des prix, les professionnels du secteur savent que cette baisse oscille entre 30 et 40%). Dans ces conditions, nous explique P.-A. Delhommais, “l’Espagne est protégée par la monnaie unique”, “rentière de l’euro, [elle] a pu échapper au désastre monétaire”.

Inutile de vous préciser que l’article a peu plu en Espagne où on y a lu l’habituelle condescendance française à l’égard de son voisin ibérique. À dire vrai, sans contester sur le fond la totalité de l’analyse, on ne peut que déplorer l’arrogance qui suinte de cet article inutilement blessant… car après tout, la France ne fait qu’entrer dans la crise (et sans l’euro, pourrions-nous permettre les déficits considérables que nous accumulons depuis 1993? Pourrions-nous supporter avec le franc une dette publique passée de 17% du PIB en 1980 à 80% en 2010?)! Mais laissons-là une appréciation somme tout secondaire et réfléchissons sur ce que l’exemple espagnol nous apprend sur la crise.

Les chiffres, on l’a vu, disent assez la profondeur, la vigueur avec laquelle l’Espagne est touchée par le ralentissement économique mondial. Structurellement cette exposition à la conjoncture révèle une assise économique privilégiant à l’excès le bâtiment et la spéculation. Mais attention, là ne s’arrête pas le tableau économique de l’Espagne.

Il y a d’abord un effet d’optique : la brutalité de la crise tranche avec le caractère spectaculaire du redressement des années 1996-2006/7. Déjà en 1993, la récession avait frappé avec vigueur une Espagne qui sortait de dix ans de croissance superbe… et un peu spéculative aussi! Ainsi, l’historien sera-t-il plus attentif que le journaliste aux cycles et à leur similitude.

Ensuite, il y a eu entre 1993 et 2008, quinze ans de transformations structurelles décisives qui sont au cœur de notre réflexion. Dont la plus importante est la construction de l’Europe monétaire et la participation de l’Espagne à la zone euro. C’est une réalité somme toute très neuve dont les acteurs économiques ont pris la mesure assez vite, mais que les observateurs et les analystes doivent apprendre à accepter. L’euro n’est plus un projet: c’est une réalité. Il est donc ridicule d’écrire que sans l’euro l’Espagne serait emportée: cela n’a aucun sens. La construction d’une monnaie commune et unique est une transformation géoéconomique et géopolitique majeure. Elle implique une nouvelle appréciation de la notion de souveraineté monétaire qui n’est plus l’exercice d’une souveraineté nationale. La crise est en train de révéler aux Européens leur nouvel espace économique. À condition bien sûr que les hommes politiques et les responsables économiques acceptent de l’expliquer.

Cette préparation puis cette introduction de l’euro a modifié la stratégie des entreprises espagnoles, au premier rang desquelles les banques. Tout le mouvement de concentration dans le secteur bancaire entre 1996 et 2000 qui a aboutit à la constitution de deux géants nationaux – le Banco Santander d’une part, le BBVA d’autre part – doit être lu à la lumière de l’anticipation par les banques de l’euro. Prêtes, regroupées, elles sont parties à la conquête des banques européennes tant italiennes que britanniques pour devenir parmi les plus importantes du monde. Or ces banques sont, pour ce que l’on en sait aujourd’hui, saines et solides. Le Banco Santander a annoncé un bénéfice de plus de 8 milliards d’euros en 2008 (en hausse de 3% à périmètre comparable sur 2007) et le BBVA engrange plus de 5 milliards. Ces deux banques ont prévu de distribuer des dividendes… avis à nos experts de BNP-Paribas, de la Société Générale ou de Natixis (si comme le dit Warren Buffet, image que reprend P.-A. Delhommais lorsque la mer se retire on voit ceux qui se baignaient nus, et bien nos deux banques espagnoles sont sans doute plus belles à voir – un peu à l’image de la pétillante oscarisée Pénelope Cruz – que nos banques françaises!). Plus sérieusement, les deux géants espagnols ne sont pas à l’abri de fortes secousses et on verra en 2009 et 2010 si l’endettement des ménages pour acquérir leurs appartements est supportable par ceux-ci dans un contexte de chômage et de baisse des revenus. Alors on pourra savoir si les banques espagnoles n’ont pas pris trop de risques inconsidérés. Dans l’état actuel des choses, le système bancaire espagnol est plus solide que le système américain ou britannique. C’est un atout colossal.

Aussi, me semble-t-il, l’enjeu de la crise ne se révèle-t-il dans toute son ampleur que si on tient ensemble dans l’analyse trois niveaux, trois échelles différentes :

-          les entreprises qui, pilotées avec plus ou moins de talent, sont les actrices de la vie économique et dont l’horizon pour les plus grandes d’entre elles est un horizon mondial;

-          le cadre européen de la monnaie commune;

-          l’État en charge de la cohésion sociale et des mécanismes d’amortissement de la crise (plans de relance, garanties des banques…).

Or, la difficulté est que ces trois niveaux sont, au final, assez peu corrélés politiquement entre eux. Car un État européen ne dispose plus des instruments de contrainte sur le comportement et la stratégie de ses entreprises sans pourvoir à lui seul infléchir la démarche globale de l’Union Européenne. La crise économique et financière aura des conséquences politiques majeures pour peu qu’on réflechisse au caractère, sinon anachronique, mais au moins en mutation, du cadre national.

Pour un Français, se réjouir de la “déroute de l’Invincible Armada” en 2009, ce serait comme se réjouir de la destruction de l’emploi industriel en France-Comté ou en Rhône-Alpes. Depuis l’approfondissement de la construction européenne, tout ce qui se passe dans la zone euro nous concerne. C’est notre nouvel horizon économique (n’oublions pas que le commerce intra-européen représente 75% du commerce extérieur français). Cela doit devenir impérativement notre nouvel horizon de réflexion politique. L’Espagne n’est pas seulement notre voisin, elle est une partie de nous-même.

Si on déplace maintenant le regard vers l’Europe de l’Est, comment ne pas mesurer alors l’immense responsabilité qui est celle de tous les Européens?

 

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:22
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

L’Ossétie du Sud, région autonome de Géorgie, s’est autoproclamée indépendante le 20 septembre 1990. Les accords de Dagomys, près de Sotchi, le 14 juin 1992, mettent fin au conflit armé par un cessez-le feu et la constitution d’une « force de maintien de la paix » tripartite (Russe, géorgienne et ossète). La situation est la même en Abkhazie depuis la proclamation de son indépendance (août 1992), les accords de Moscou (14 mai 1994) et le déploiement  d’« force de paix » exclusivement russe.

L’armée géorgienne attaque Tskhinvali, la « capitale » de l’Ossétie du sud, dans la nuit du 7 au 8 août 2008, et tire sur les forces de paix russes. La réplique russe est brutale et massive. Moscou gagne la guerre éclair et la paix : l’accord de cessez-le feu du 12 août, sous l’égide de N. Sarkozy qui assure la présidence de l’UE, ne reconnaît pas l’intégrité territoriale de la Géorgie.

Quelle est la motivation profonde de cette réaction russe, quels en sont les attendus (juridiques) et les conditions géopolitiques ?

I.                    Les mobiles russes

La perte de l’Empire est vécue par les Russes comme une humiliation.

La Russie a vite fait son deuil du communisme, mais garde la nostalgie de la grandeur impériale. Le peuple russe ressent l’éclatement de l’URSS (« la plus grande catastrophe du XXe siècle » selon Poutine) et la perte de ce qui devient l’étranger proche comme une blessure d’amour propre. Surtout, les Russes sont intimement persuadés que l’Occident en général, les Etats-Unis en particulier, ont voulu les abaisser, plus qu’ils ne l’étaient déjà par eux-mêmes.

La Russie est en proie au syndrome de l’encerclement par l’Occident, qui s’inscrit en profondeur dans la culture russe/soviétique. L’Occident a profité de l’effondrement de l’URSS et de l’affaiblissement de la Russie dans les années Eltsine pour pousser au maximum son avantage. En l’occurrence, l’adhésion des PECO et des Etats baltes à l’Union européenne et à l’OTAN. Essayons d’imaginer l’effet que peut produire en Russie la tenue du sommet de l’OTAN à Riga (novembre 2006).

Cette théorie du complot est évidemment instrumentalisée par Poutine comme ressort de politique intérieure. La posture nationaliste et slavophile du Kremlin lui vaut une grande popularité. Poutine exagère aussi le complot car l’Occident s’est montré très compréhensif sur la guerre de Tchétchénie. Pour autant…

Ce n’est pas pure paranoïa, car Washington a en effet mis en œuvre une stratégie d’extension de la sphère d’influence américaine.

- l’extension de l’OTAN a l’Est renforce la dimension proaméricaine et anti-russe de l’Alliance ;

- la Maison Blanche propose depuis janvier 2007 d’installer un bouclier antimissile en Europe de l’Est, avec un radar en République tchèque et des missiles en Pologne ;

- les révolutions des roses en Géorgie (novembre 2003-janvier 2004) et orange en Ukraine (décembre 2004-janvier 2005) portent au pouvoir des présidents pro-occidentaux, partisans de l’entrée de leur pays dans l’UE et dans l’OTAN.

Or pour Moscou, l’adhésion à l’OTAN est la ligne rouge à ne pas franchir. La Russie multiplie les avertissements très clairs, par exemple dès février 2007, à la conférence sur la sécurité de Munich où Poutine accuse les Etats-Unis de vouloir relancer la guerre froide.

Au sommet de Bucarest (2-4 avril 2008), les pays de l’OTAN examinent la candidature de la Géorgie et de l’Ukraine, soutenue par les Etats-Unis et les PECO. Pour Washington, l’intérêt stratégique de la Géorgie est double : passage des oléoducs en provenance de la Caspienne et possible base arrière en cas d’opération militaire contre l’Iran ou la Syrie. Mais l’opposition ferme de Paris, Berlin, Rome et Londres reporte la décision à décembre. L’élargissement de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine reste cependant une menace en suspens. Aussi, à l’occasion du sommet de la CEI du 6 juin, le nouveau président russe Medvedev déclare sans ambages que l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN provoquerait une « spirale de confrontation en Abkhazie ».

II.                  Moscou et le droit international

Moscou a clairement violé le droit international

La Géorgie est un Etat indépendant et souverain, dont les frontières internationales sont reconnues par la communauté internationale, tandis que ni l’ONU ni la CEI ne reconnaissent les indépendances autoproclamées d’Ossétie du sud et d’Abkhazie. L’Ossétie étant une province d’un Etat souverain, le gouvernement géorgien a parfaitement le droit d’y intervenir, alors qu’en regard du droit international, l’action russe est une agression, une action illégale.

Mais rétorque Moscou, il y a des précédents.

Bien sûr, l’assassinat de sa femme par votre voisin ne vous autorise pas à en faire autant, mais Moscou constate que le voisin reste impuni. Pourquoi seul l’Occident pourrait-il violer impunément le droit international ?

- La guerre de l’OTAN contre la Serbie au printemps 1999. Une guerre jugée légitime par les Etats-Unis et l’Europe au non du « droit d’ingérence humanitaire », pour stopper la répression féroce de Milosevic au Kosovo. Mais le bombardement aérien de la Serbie se fait sans mandat de l’ONU. Elle est stricto sensu illégale.

- La guerre des Etats-Unis et de leurs alliés (dont la Géorgie) en Irak depuis mars 2003. Elle ne s’appuie sur aucune résolution du Conseil de sécurité. Poutine : « les Américains sont en Irak, pourquoi les Russes ne seraient-ils pas en Géorgie ? ». Les Etats-Unis ont invoqué la menace des armes de destruction massive pour justifier une guerre préventive. Pour Moscou, il s’agit d’empêcher la Géorgie d’entrer dans l’OTAN : « l’apparition à nos frontières d’une bloc militaire puissant est vécue comme une menace à notre sécurité » (Poutine).

- L’indépendance du Kosovo. La province séparatiste de Serbie a proclamé son indépendance le 17 février 2008, soutenue et reconnue par les Etats-Unis et la majorité des Etats européens, contre la volonté de la Serbie et de son allié russe. Sa reconnaissance des indépendances de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie, le 26 août, dans la foulée de la guerre, est la réponse du berger à la bergère.

Moscou envoie au monde, à l’Occident un particulier, un message très clair : la Russie est de retour comme puissance avec laquelle il faudra désormais compterMoscou dit en substance aux Occidentaux : ah ! vous voulez imposer vos règles du jeu et vos normes au monde entier ! Et bien, applaudissez, félicitez-nous car c’est ce que nous faisons ! Y compris avec la rhétorique de l’intervention humanitaire, puisque les « force de paix russes se sont portées au secours des Ossètes massacrés par les Géorgiens ».

III.                Les conditions géopolitiques : la faiblesse occidentale ?

Pour prendre sa revanche, Moscou a pris un risque très calculé : elle a fait le pari que la réaction occidentale resterait symbolique. En effet, au-delà des protestations attendues, il n’y a eu ni réponse militaire, ni même sanctions économiques. La « faiblesse » occidentale apparaît comme un corollaire des causes de l’intervention russe.

Pour ce qui concerne l’Union européenne, on peut toujours invoquer les explications con-ventionnelles :

- la faiblesse énergétique ou la peur des coupures de gaz ;

- la faiblesse politique ou l’incapacité à définir une position russe unique ;

- la faiblesse ontologique ou la peur de la guerre et le refus de la violence.

De même pour les Etats-Unis, les circonstances sont particulièrement défavorables à une réaction dure. Une fenêtre de tir était ouverte pour Moscou , car les Etats-Unis étaient enlisés en Irak, en Afghanistan, dans les subprimes. L’Administration Bush était finissante et la campagne pour les élections présidentielles battait son plein.

Toutes ces explications sont pertinentes, mais on peut se demander si le terme de faiblesse est bien approprié, s’il ne faut pas plutôt parler de triomphe de la realpolitik.

L’UE n’est pas aussi démunie qu’on le prétend quand on sait que l’interdépendance économique donne aux Européens une vraie capacité de sanctions et interdit à la Russie de rester trop longtemps isolée. Quand Condolizza Rice se déplace à Tbilissi, c’est uniquement pour demander à Saakachvili de signer l’accord de cessez-le-feu obtenu par Sarkozy aux conditions de Moscou. On observe donc un refus délibéré de l’escalade et une évidente volonté de ménager Moscou.

L’intégrité territoriale de la Géorgie passe par pertes et profit, moins par « faiblesse » qu’au nom d’un triple pragmatisme :

- qui veut mourir pour Tbilissi ? L’enjeu géopolitique n’en vaut pas la chandelle ;

- les Occidentaux ont besoin de Moscou sur la question iranienne, autrement importante ;

- les Américains qui ne sont pas néo-conservateurs et la très grande majorité des Européens, admettent, mais sans le crier sur les toits, que la position russe est certes totalement illégale, mais n’est pas totalement illégitime.


Dominique Hamon est ancien professeur en ECS au lycée Henri IV.
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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 09:10

Le sommet européen dit du G4, le samedi 4 octobre à Paris à l’initiative du président Sarkozy, traduit-il une vision ancienne des équilibres géopolitiques et économiques européens et mondiaux? La sélection s’est opérée en choisissant d’inviter les quatre pays européens membres du G8. Né en 1975, le G7 réunissait les 7 premières puissances industrielles de la planète : États-Unis et Canada pour le continent américain, Japon pour l’Asie, RFA, France, Royaume-Uni et Italie pour l’Europe. Depuis, la hiérarchie industrielle a évolué sans que la composition du G7 ne s’en trouve modifiée1. Sait-on ainsi que le PIB de l’Espagne (1414 milliards de dollars en 2007) est supérieur à celui du Canada (1400 milliards)? En termes de poids démographique, l’Espagne a aussi l’avantage sur le Canada (45 millions contre 33).

Depuis une dizaine d’années, la diplomatie espagnole fait entendre cette réclamation d’une évolution des instruments de la gouvernance mondiale pour que soit totalement reconnue l’exceptionnelle mutation de ce pays.

Quand, en 1975, Le président Valery Giscard d’Estaing crée le G7, l’Espagne vit encore sous la dictature de Franco, un héritage anachronique dans l’Europe de l’après-Seconde guerre mondiale. Ce décalage chronologique et politique suffit à dire la marginalité de ce pays qu’on croit pauvre (le PIB/hab. représente 63% du PIB/hab. français2). Pourtant sa mue a commencé: les années 60 et 70 sont celles de taux de croissance à la japonaise (entre 6 et 9%). Mais il est vrai qu’un effet de rattrapage explique en partie ce dynamisme, tout comme le choix de grands groupes industriels européens (Renault et Citroën par exemple) de délocaliser une partie de leurs usines sur ce territoire où la main d’œuvre est très bon marché. D’ailleurs la crise industrielle frappera l’Espagne de manière violente entre 1975 et 1990 avec son lot de restructurations dans la sidérurgie, les mines et la construction navale.

À partir des années 1990, l’Espagne a changé de physionomie et de statut. On peut dater plus précisément cet avènement de 1992, année où se déroulèrent l’exposition universelle de Séville et les Jeux Olympiques de Barcelone. Cette double consécration signait l’impeccable trajectoire d’un pays dont la transition démocratique avait été une expérience inédite3.

L’Espagne réussit en 1998 la “qualification” pour l’euro, assainissant ses finances publiques (le déficit des administrations publiques passe de 6% du PIB en 1995 à 1% en 2000 avant de laisser place à des excédents!). Puis, sous le double mandat de José María Aznar et le premier de José Luis Rodríguez Zapatero, le pays semble à la fête : croissance moyenne annuelle de 3,5%, recul du chômage de 22% de la population active (1996) à 9% (2007), hausse spectaculaire de l’immobilier (250% entre 1996 et 2008)… Si l’on en croit les statistiques d’Eurostat, le PIB/hab. représente 91% du PIB/hab. des Français et 98% de celui des Italiens.

Cette approche macro-économique, historique mais aussi psychologique en ce sens qu’elle met au jour la transformation d’un pays qui vient de vivre ses “Trente glorieuses” est incomplète si elle ne s’attache pas aussi à révéler la puissance nouvelle de ses entreprises, et notamment de ses banques le Banco Santander et le Banco Bilbao Vizcaya Argentaria (BBVA), de Telefonica et de Repsol. On découvre alors les acteurs de cette vitalité et de cet esprit conquérant qui a animé et anime encore, en dépit du retournement conjoncturel, l’Espagne.

À partir de 1987 un vaste processus de concentration dans le système bancaire, doublé entre 1996 et 2004 d’un large mouvement de privatisation des entreprises et monopoles publics (Telefonica et Repsol) a modifié en profondeur la situation des grandes entreprises. Plus grosses, plus libres, elles sont parties à la conquête de nouveaux marchés. Les deux principales cibles ont été l’Amérique latine et l’Europe. En 2000, l’Espagne est ainsi le premier investisseur dans le continent sud-américain, devant les États-Unis! Les banques (Santander et BBVA) ont acquis des parts dans les principales banques argentines, mexicaines, brésiliennes, vénézuéliennes. Le Banco Santander compte plus de 130000 employés dans le monde dont 50% en Amérique latine et 12% au Royaume-Uni. Dans la tourmente financière actuelle, elle est l’une des banques qui peut prétendre au rachat d’entités financières en difficulté en Europe. Telefonica a 150 millions de clients en Amérique Latine contre 45 en Espagne et 50 dans les autres pays européens (dont 18 millions au Royaume-Uni, 14 en Allemagne et 8 en République Tchèque). L’entreprise de télécommunications et multimédias réalise 37% de son chiffre d’affaires en Espagne, 36% en Amérique latine et 27% en Europe. Ce chiffre d’affaires a progressé de 50% en trois ans passant de 37 milliards d’€ en 2005 à 55 milliards en 2007.

Ce détour par quelques très grandes entreprises, champions nationaux et acteurs mondiaux, nous enseigne que l’Espagne dispose aujourd’hui des atouts d’une puissance européenne. Car à cette solide structure économique et politique, elle ajoute aussi une dimension culturelle – notamment par la langue – qui se déploie géopolitiquement dans la sphère ibéro-américaine. L’Espagne prétend être le pont entre l’Europe et l’Amérique latine, ouvrant ainsi l’horizon des pays d’Europe à cette réalité nouvelle et émergente que constituent le Brésil, le Mexique mais aussi l’Argentine et le Venezuela. Elle compte aussi être un acteur de réconciliation d’où sa préoccupation attentive pour Cuba dont tous les observateurs savent l’évolution imminente.

Cette position privilégiée donne à la diplomatie espagnole des atouts mais la place aussi dans des contradictions. José María Aznar (1996-2004) a ainsi fait le choix d’un rapprochement, voire d’un alignement sur les États-Unis. Cela procédait d’une double analyse : les États-Unis sont encore pour longtemps la première puissance mondiale ; l’Espagne ne peut consolider ses avantages en Amérique latine sans être en très bons termes avec Washington. Cette option conduisit Aznar à choisir de soutenir l’opération américaine en Irak et à se rendre aux côtés de G. Bush, T. Blair, J. M. Barroso au sommet des Açores qui décida de la guerre. Rupture complète en 2004 avec José Luis Rodríguez Zapatero qui dès son accession au pouvoir retire les troupes en Irak (mais les renforce en Afghanistan) et lance une vaste “alliance des civilisations” où se côtoient plutôt quelques tenants de l’anti-américanisme (ainsi l’ancien président iranien Jatami). Rodríguez Zapatero veut faire de l’Espagne le porte-drapeau d’une diplomatie européenne fondée sur le dialogue et la négociation. Son ministre Miguel Angel Moratinos n’a-t-il pas incarné cette réalité en étant pendant plus de sept ans l’envoyé spécial de l’UE au Proche-Orient (1996-2003)?

Ces quelques éléments nous disent assez la place qu’occupe l’Espagne, ses entreprises, ses hommes d’affaires, ses réseaux et ses intellectuels et artistes en Europe et dans le monde. Il serait bon d’en avoir une meilleure conscience pour être au plus près des réalités et des équilibres européens. En oubliant l’Espagne au sommet de Paris concernant la crise financière, Paris s’est doublement trompé : la banque espagnole est trop importante aujourd’hui pour la sous-estimer; l’Espagne est sans un pays plus important sur le plan géopolitique que l’Italie.


Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)



1 A l’exception de la décision politique d’intégrer la Russie au G7 à partir de 1998.

2 Source : A. Maddison, L’économie mondiale: statistiques historiques, OCDE, 2003.

3 Voir B. Bennassar et B. Bessière, Le défi espagnol, La Manufacture, 1991.

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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 15:10

Outre l’accroissement de la part du gaz russe dans ses approvisionnements, l’Union Européenne commence à s’inquiéter du resserrement du contrôle de Gazprom sur les voies d’évacuation des importations européennes.

Si aujourd’hui la France importe environ 25% de sa consommation de Russie, ce n’est pas un hasard. La main mise du gouvernement Poutine sur les outils énergétiques en Europe continue à se renforcer au travers d’opérations parfois ignorées du grand public.

C’est le cas d’un terminal pétrolier de Lettonie : Ventspils. A première vue, cette petite ville portuaire des pays baltes n’a rien d’exceptionnelle. Située à environ 160 km de Riga la capitale, et d’un peu plus que 44000 habitants, Ventspils est connue dans la région pour son festival floral et pour son maire Aivars Lembergs, magnat financier et industriel Letton.

Dans le port de Ventspils se trouve une structure assez imposante : un terminal pétrolier auquel aboutissent plusieurs oléoducs de la région, venant principalement de Russie. Ce terminal est sous le contrôle de Ventspils Nafta depuis sa création par l’état letton sous le régime soviétique, par le biais d’une entreprise enfant : Ventspils Naftas Terminals. Récemment (Octobre 2006), Ventspils Nafta a fait l’objet d’une mise aux enchères par le gouvernement Letton, jusqu’alors actionnaire majoritaire pour des raisons stratégiques. Le besoin d’argent et un nombre considérable de pressions internes et extérieures ont sans aucun doute précipité cette vente.

L’autre actionnaire de Ventspils Nafta qui avait bénéficié des opérations précédentes de privatisation est alors la LNT ou Latvijas Naftas Tranzits, avec 38% des parts. Elle voit d’un mauvais œil la cession totale des parts détenues par l’état.
D’autant plus que la société propriétaire de LNT est en fait une société nommée Ventbunkers dont les principaux dirigeants sont les ennemis politiques du maire Aivars Lembergs qui soutient totalement cette vente.

Sans rentrer dans les détails des jeux de pouvoir qui se déroulent autour de ce terminal pétrolier depuis plusieurs années, le 6 octobre 2006, la vente est finalisée par la banque d’affaires lettone Parex Bank et 38% des actions de Ventspils Nafta ainsi que 39% des actions de Ventspils Naftas Terminals sont vendues à un groupe hollandais qui n’a apparemment manifesté son intérêt que 48 heures avant la clôture de la vente : Vitol.
Les acheteurs potentiels de longue date tels que le groupe pétrolier polonais PKN sont laissés sur le banc de touche à la surprise de toutes les parties.

Vitol est un des groupes les plus importants sur le marché du « trading » d’énergie avec un chiffre d’affaires en 2006 de 113 milliards de dollars américains (à noter que le besoin en fond de roulement du groupe génère ce chiffre mais que les bénéfices nets du groupe sont d’environ 850 millions d’euros en 2006).
Aucune donnée concrète n'est connue alors sur Vitol mis à part quelques documents officiels ne donnant jamais plus de 2 ou 3 noms et leur site internet.

Dans les semaines qui suivent, Vitol utilise une société enregistrée à Chypre pour acheter 49% des parts de Ventspils Nafta et Ventspils Naftas Terminals, devenant ainsi l’actionnaire majoritaire et poussant petit à petit Ventbunkers et les autres actionnaires vers la porte de sortie.

Parmi les milieux d’affaires lettons, les rumeurs vont bon train. Mais celle qui sera retenue est que Vitol est en fait une société écran pour des intérêts Russes. Le fait largement connu dans la région que la Banque Parex abrite au sein de son administration des ex-membres du FSB/KGB ne fait que donner plus de force à la rumeur.

Lorsque des atouts énergétiques européens (car oui la Lettonie est européenne depuis mai 2004) sont pris d’assaut par la Russie par le biais de moyens détournés, on peut se demander quel avenir a notre indépendance énergétique ? Comment assurer à nos générations futures une sécurité énergétique lorsqu’on voit que la part des exportations russes (officielles ou officieuses) ne cesse de grandir d’année en année ?

Une affaire à suivre.

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