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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:58

Si les événements d'Allemagne font les unes européennes, c'est avec beaucoup de gène et de malaise. Les viols multiples commis le soir du nouvel an à la gare de Cologne (étrangement vide de policiers en pleine période d'alerte terroriste, tout de même) renvoient à des craintes multiples: les fantômes de la xénophobie, voire du nazisme, la crainte de voir s'envoler le bel élan de solidarité teinté d'idéalisme qui avait conduit l'Allemagne à prendre ce qu'Angela Merkel a présenté comme sa responsabilité face au drame des migrants, crainte d'alimenter un rejet des populations surtout musulmane et d'alimenter, par contre coup et sentiment d'exclusion, de nouvelles vocations djihadistes en Europe.

En Allemagne, la presse a recours au catastrophisme dont elle est coutumière (sur quasiment tous les sujets) ne faisant rien pour calmer la polémique.

En France, la révulsion le partage avec une incapacité à appréhender les faits, et la gravité de la tempête politique déclenchée. Les sous entendu de manipulation politique se font jour (la police a-t-elle joué double-jeu ? les plaintes déposées sont-elles toutes justifiées ou amplifiées par un complexe d'identification aux victimes ou une manipulation en faveur des idées nationalistes, etc.). Incompréhensible aussi, la résurrection de PEGIDA, mouvement d'extrême-droite né à Dresde et qui semblait moribond après un apparition fulgurante sur la scène publique en 2015.

Dans les analyses manque un élément qui permet de mieux comprendre ce qui est en jeu en Allemagne autour de cette question, et qui renforce le discours des opposants à la politique de la porte ouverte déclenchée par Angela Merkel.

Cet élément est historique. En 1945, Cologne est prise par les troupes de France Libre du général De Lattre sans résistance. Mais malgré la déclaration de la ville comme "ouverte", celle-ci est pillée méthodiquement pendant plusieurs jours. Des centaines d'assassinats sont commis, viols généralisés ont lieu.

L'épisode de la prise de Cologne est l'un des éléments soulignés de longue par une partie de l'opinion allemande visant à faire reconnaître le fait que l'Allemagne nazie n'a pas eu la monopole des crimes de guerre en 1939-45. Cette thèse a été défendue à la fois par les nostalgiques des national-socialisme (peu nombreux) mais surtout par une frange plus importante de la population, sans doute pour alléger le poids de la culpabilité imposé sans nuance à l'Allemagne après-guerre. Plus particulièrement en ex-Allemagne de l'Est, où le récit post seconde-guerre mondiale a longtemps été très différent de celui pratiqué à l'Ouest, valorisation de la "libération" par les soviétiques oblige. Les deux intentions convergent. PEGIDA s'est emparé de cette dialectique d'autant plus facilement que l'autre élément de cette argumentation, en ce qui concerne le front de l'ouest, est le bombardement de Dresde, ville de naissance, je l'ai dit, du mouvement... La boucle est presque bouclée. Il faut ajouter un dernier élément. Les troupes françaises coupables des crimes de Cologne étaient des troupes essentiellement coloniales, marocaines, algériennes et ouest africaines. Qui ont agi sur une population allemande travaillée depuis des décennies par la peur de l'Africain, entretenue par les légendes de sauvagerie des troupes sénégalaises pendant la première guerre mondiale (assez similaire à la propagande française sur les exactions des uhlans allemands, tant en 1870 qu'en France occupée pendant la première guerre mondiale). Dans une Allemagne sortant tout juste de douze ans de propagande raciste.

Ajoutons que l'Allemagne n'a pas, comme la France qui change complètement ses représentations des peuples colonisés après la première guerre (l'apprentissage de l'autre via la colonisation est une des réalités de cette période), le temps de faire évoluer son discours sur les peuples primitifs qu'elle a peu côtoyé dans la brève période de son Empire (même si ce point est à relativiser grâce au récit des exploits des askaris de Von Lettow-Vorbeck en Tanzanie, que les nazis ont cherché à taire). De ce fait les événements de 1945 sont encore plus sensibles qu'ils ne devraient l'être.

Alors dans les éléments de Cologne sont remis en jeux ces traumatismes et leurs implications idéologiques dans une Allemagne qui ne va aussi bien qu'elle le prétend, et dont le vieillissement n'est pas un gage non plus d'optimisme. On comprend mieux l'ampleur du malaise allemand.

La peur comme arme politique, c'est classique, et quoi de mieux que les fantômes, fussent-ils de l'histoire, pour la réactiver.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Europe
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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:48

En mai 2015 j'ai effectué avec d'autres auditeurs de l'IHEDN un voyage d'étude dans les Pays Baltes, organisé et dirigé par Madame Hélène Mazeran, Présidente de la Commission des voyages d'études de l'Association des Auditeurs de l'IHEDN, avec l'aide précieuse du Colonel Moulia, attaché de défense dans ces pays, et des trois ambassades de France. Ce voyage a bien entendu été dominé par la question russe : comment les Pays baltes vivent-ils la situation actuelle en Ukraine? se sentent-ils menacés, les prochains sur la liste?

On trouvera ici quelques réflexions nourries par des lectures préparatoires, de nombreuses rencontres avec des responsables baltes et français, par la visite des trois capitales, et par un voyage qui nous a conduits de Vilnius jusqu'à la frontière russe, à Narva, en Estonie.

Ce qui frappe en premier lieu, c'est le poids et l'actualité de l'Histoire, responsable de la division de ces pays, et l'ambiance de guerre froide:

I/Le souvenir de la période 1940-1991 est visible partout : rappelons qu'après une brève indépendance (1918-1940) les Pays Baltes ont été occupés par l'URSS de 1940 à 1941, puis par l'Allemagne nazie de 1941 à 1944, et de nouveau par l'URSS, qui les a annexés, de 1944 à 1991. Ces trois occupations ont été d'une violence extrême: arrestations, déportations, exécutions, extermination par les nazis de la population juive, nombreuse en Lituanie où Vilnius était surnommée la Jérusalem du Nord, déportation des paysans qui résistaient à la collectivisation forcée après 1944 , liquidation des maquis. On estime que de 1940 à 1941 34 000 Lettons, 75 000 Lituaniens et 60 000 Estoniens ont été déportés ou tués par les Soviétiques ; et que le nombre total de victimes de la répression stalinienne entre 1944 et 1955 est d'un demi-million. Depuis 1991, les trois pays ont créé des musées dénonçant la répression : ainsi le musée du KGB (le nom officiel est "musée des victimes du génocide") à Vilnius ou le musée des Trois Occupations au centre de Tallinn.

2/ La domination soviétique de 1944 à 1991 explique un caractère commun à la Lettonie et à l'Estonie, la présence d'une forte minorité russophone, soit 30 % de la population totale en Lettonie, 25 % en Estonie( en 1990, les Lettons étaient minoritaires en Lettonie!). Cette population russe a été amenée par le régime soviétique qui voulait industrialiser et russifier en même temps ses nouvelles républiques, dépeuplées par la répression. Elle se répartit très inégalement : ainsi l'Est de l'Estonie et de la Lettonie (la province de Latgalé) sont presque entièrement peuplés de russophones, et Riga, la capitale de la Lettonie, est peuplée en majorité de Russes. Le maire de Riga est russophone. Cette minorité russophone est victime de la méfiance des autorités : seuls les russophones descendant de populations installées avant 1940 ont reçu automatiquement la citoyenneté. Les autres doivent passer un examen de langue pour l'acquérir. Ceux qui ne le font pas ont un passeport gris, qui leur permet de voyager dans l'espace Schengen, mais ils ne peuvent ni voter ni être éligibles (sauf aux élections locales) ni travailler dans la fonction publique : ce sont des sous-citoyens. En revanche, ils peuvent voyager en Russie sans visa, ce que ne peuvent pas faire les "nationaux" ayant un passeport "Schengen". Toutefois, ils sont de moins en moins nombreux : en Lettonie, ils sont passés de 29 % de la population en 1995 à 10 % en 2014.

3/Les mémoires s'affrontent lors des célébrations :

-ainsi en Lettonie, le 16 mars célèbre les soldats enrôlés parfois de force parfois volontairement dans la Waffen SS et qui ont combattu l'Armée Rouge, manifestation soutenue par l'extrême droite et qui provoque une contre-manifestation des russophones.

-Le 9 mai de cette année, un grand rassemblement de Lettons russophones a eu lieu à Riga pour commémorer le 70ème anniversaire de la victoire de l'Armée Rouge, en présence d'anciens combattants. Les manifestants portaient le ruban de saint Georges, symbole du patriotisme et du nationalisme russe et le maire de Riga a fait un discours en russe uniquement (ce qui est interdit). Un feu d'artifice a été tiré, offert par l'ambassade de Russie. Un jeune manifestant auquel on demandait comment il voyait son avenir a répondu : "mon avenir, je le vois ici, une fois que la Lettonie sera dans la Russie" .

-En 2007 le monument à la gloire de l'Armée Rouge qui se trouvait au centre de Tallinn a été déplacé dans un cimetière militaire. Les russophones participent désormais au mouvement "régiment éternel" créé en Russie en 2002 : les manifestants défilent avec la photographie d'un combattant de l'Armée Rouge. Cette année, 12 millions de personnes y ont participé, en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques, à l'occasion du 70ème anniversaire de la victoire, et à Moscou Vladimir Poutine défilait en tête du cortège.

4/ L'inquiétude est vive devant la politique russe : Géorgie en 2008, Ukraine aujourd'hui, et Estonie et Lettonie craignent les réactions des russophones, car ils regardent la télévision russe et subissent une propagande intense. Poutine dénonce le statut des russophones, mais ceux d'entre eux qui se rendent en Russie ont conscience de l'écart de niveau de vie. La chaine de télévision Russia Today, qui émet en plusieurs langues, a un gros budget. Les pays baltes, eux, n'ont pas les moyens de financer une TV balte en langue russe. Estonie et Lettonie sont donc des pays divisés : les autorités et la population estonienne ou lettone se méfient des russophones, les voient comme une "cinquième colonne" possible de Moscou, tandis que les russophones s'estiment -et sont- discriminés.

Dans Les Ames Baltes, l'écrivain-voyageur Jan Brokken interroge un Estonien en 2010 : "je suis pessimiste quant aux dix à vingt années à venir. A long terme, trente, quarante ans, je suis plutôt optimiste. La moitié de la population de Tallinn est russe, 60 à 70 % de la population de Riga est russe. On ne peut tenir systématiquement à l'écart du pouvoir une communauté de cette importance. la ségrégation est radicale. Russe est synonyme de pauvre, chômeur, sans droit. Les partis politiques des personnes d'expression russe sont de gauche, communistes, sociaux-démocrates et écologistes. Les partis nationalistes sont de droite pour la plupart. On va tout droit vers une confrontation. A Riga les Russes ont gagné les élections municipales de 2009. Ils ne souffrent plus en silence, ils réclament leurs droits.

Les années à venir vont être cruciales. Mais quand ces questions seront résolues, dans une vingtaine d'années, les nouvelles générations se serreront les coudes (...) je comprends les Russes, je sais ce qu'ils ressentent. Quand ils seront considérés comme des citoyens à part entière, ils s'impliqueront entièrement pour l'Estonie et la Lettonie. ils vivent ici depuis des décennies, ils n'ont plus beaucoup de points communs avec les Russes d'Irkoutsk ou de Vladivostok. Les Russes sont souvent des ivrognes et des bons à rien, mais si on parvient à les motiver, ils sont capables de remuer des montagnes. Ils ne connaissent pas de demi-mesure"(page 343)

La deuxième évidence, c'est la volonté d'ancrage à l'Ouest

I/ les pays baltes sont membres de l'Union Européenne depuis 2004 et l'aide européenne avant et depuis l'adhésion a permis une modernisation rapide et spectaculaire : villes rénovées, réseau routier et autoroutier excellent (sur lequel circule un parc automobile comptant beaucoup de grosses voitures allemandes) agriculture exportatrice, économie numérique (on parle de l'e-Estonie). Les investissements étrangers ont permis l'essor de nouvelles activités qui ont en partie compensé l'effondrement des industries héritées de la période communiste. Plus encore, les trois pays sont dans l'Euroland, et c'est pour eux un moyen d'accroitre leur présence au sein de l'Union, de faire partie du centre. Ils jouent un rôle croissant dans l'Union : il y a deux commissaires baltes à des postes importants, de janvier à juin 2015 la Lettonie assure la présidence de l'UE. Ils font valoir leurs priorités : ainsi le Partenariat Oriental avec six pays ex-soviétiques (Biélorussie, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) a beaucoup d'importance pour eux. Un sommet du Partenariat oriental a eu lieu à Vilnius les 28 et 29 novembre 2013, le dernier à Riga les 21 et 22 mai 2015. Malgré ces progrès, les pays baltes restent parmi les plus pauvres de l'Union. Ils restent aussi très dépendants de la Russie : si l'Estonie a une certaine indépendance énergétique grâce à ses gisements d'huile de schiste, Lettonie et Lituanie sont très dépendants du pétrole et du gaz russes ; les pays baltes sont aussi exportateurs de produits agro-alimentaires en Russie. Mais ils soutiennent les sanctions contre la Russie alors même qu'ils subissent l'impact des contre-sanctions.

2/ Ils sont aussi membres de l'OTAN depuis 2004 et c'est de l'OTAN et non de l'UE qu'ils attendent protection et assistance (et on les comprend). Ils citent l'article 5 : «Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique-Nord.». Le 3 septembre 2014 le président Obama a prononcé un discours à Tallinn disant « il n’y a pas d’anciens et de nouveaux membres (…), l’article 5 est clair comme du cristal : une attaque contre l’un est une attaque contre tous (...) La défense de Tallinn, de Riga et de Vilnius est aussi importante que la défense de Berlin, Paris et Londres.(...) Vous avez perdu votre indépendance une fois, avec l’OTAN, vous ne la perdrez plus jamais ! » . Actuellement, le tension monte : les Russes testent la résistance de l'OTAN en multipliant les manœuvres, les avions russes allant à Kaliningrad survolent la Lituanie transpondeur éteint... L'OTAN assure la police du ciel , envoie des soldats, des navires en Baltique. En septembre 2014, un agent estonien, Eston Kohver, a été fait prisonnier par les Russes à la frontière entre les deux pays, mais sur le territoire estonien, et il est toujours détenu en Russie.

3/ chaque pays est doté d'un centre d'excellence de l'OTAN : le centre de Vilnius étudie la sécurité énergétique, et d'abord celle des forces armées ; le centre de Riga, dirigé par un ambassadeur, étudie la communication stratégique ; celui de Tallinn la cyber-sécurité et les cyber-attaques, soit trois sujets particulièrement sensibles dans cette région. Exemple de cas étudié à Tallinn : en 2007, lorsque le monument à la gloire de l'Armée Rouge a été enlevé du centre de Tallinn et déplacé dans un cimetière militaire, l'Estonie a subi une cyber-attaque russe, une première. En synthèse, les Baltes considèrent l'UE comme du "soft" et l'OTAN comme du "hard". L'appartenance à l'OTAN atténue leur inquiétude face aux événements en Ukraine, sans la faire disparaître complètement.

Dernier point : il y a beaucoup de points communs mais il n'y a pas d'identité balte

1/ ces pays ont connu des histoires très proches : domination, réveil nationaliste à la fin du XIXème siècle, annexion par l'URSS jusqu'en 1991. Ce qui a créé quelques liens : dans les trois pays des chorales ont joué et jouent toujours un rôle d'affirmation culturelle et politique, et de grands festivals sont organisés ; le 23 août 1989 , cinquantième anniversaire du Pacte germano-soviétique qui attribuait les pays baltes à l'URSS, une chaîne humaine rassemblant deux millions de personnes, soit un quart de la population des trois pays, a été formée de Tallinn à Vilnius (600 km) pour demander l'indépendance : c'est la "voie balte".

2/ outre leur passé commun, les trois pays baltes connaissent aujourd'hui le même drame : une véritable implosion démographique. La Lituanie, le plus peuplé des trois, a moins de 3 millions d'habitants , la Lettonie est passée sous les 2 millions en 2014, soit une baisse de 25 % en 20 ans, l'Estonie n'a plus que 1,5 million d'habitants , soit -15 % de 1990 à 2014 .Cette catastrophe est due à un solde naturel négatif, le taux de natalité de la Lettonie est ainsi de 10,2 pour mille, celui de l'Estonie de 11,7, combinée à un solde migratoire négatif, les deux étant liés puisque ce sont les jeunes qui s'en vont. Il y a eu trois vagues d'émigration : au début des années 1990, beaucoup de Russes sont partis ; beaucoup de jeunes ont émigré lorsque le Royaume Uni et l'Irlande ont ouvert leur marché du travail en 2004, puis en 2008, lorsque la crise a frappé les trois pays, suivie par des politiques d'austérité sévères et une récession très forte. Ces jeunes s'en vont vers les pays scandinaves, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, et le plus souvent sans envisager de revenir. L'Estonie envisage une politique nataliste, mais le financement de cette politique divise le pays. Les trois pays ont donc une population âgée, une pyramide des âges en forme d'as de pique, une des pires situations démographiques de l'UE.

3/ malgré tous les points communs qui nous ont paru frappants, tous nos interlocuteurs ont insisté sur le fait qu'il n'y a pas d'identité balte. Un jeune chercheur actuellement en poste en Lettonie, nous disait : "quand je montre à mes amis lettons le Guide du Routard Pays Baltes, ça les énerve". Chaque pays cultive son identité, sa différence :

- les langues baltes sont différentes : si le lituanien et le letton sont des langues indo-européennes assez proches l'une de l'autre, l'estonien est une langue finno-ougrienne proche du finlandais. Un diplomate français nous disait : "la langue est une forteresse, qui a une part plus que proportionnelle dans l'identité estonienne". L'Estonie est très tournée vers la Finlande (où 53 % des médecins sont d'origine estonienne par exemple). Les Estoniens se voient comme un "peuple-barrière" contre la Russie, et c'est d'ailleurs à Narva que le roi de Suède Charles XII a vaincu Pierre le Grand. Le nationalisme letton qui s'est développé à la fin du XIXème siècle s'est accompagné d'un retour des élites à la langue lettone (ce qui n'a rien d'original, tous les nationalismes s'appuient sur une langue). La Lituanie affirme quant à elle son identité face à la Pologne, car elle compte une forte minorité polonaise (et seulement 6 % de russophones). - les héritages religieux sont différents : Estonie et Lettonie luthériens, Lituanie catholique.

-les choix économiques des trois pays sont différents, la Lituanie plutôt social-démocrate, l'Estonie très libérale

- les trois pays ne travaillent pas ensemble, n'effectuent pas de commandes militaires groupées, ce qui serait pourtant source d'économies et de rationalité. Une exception : le Collège Baltique de Défense de Tartu en Estonie (BALDEFCOL) créé en 1999 qui forme des officiers des trois pays (et d'autres pays de l'OTAN) - ils sont même concurrents pour les investissements étrangers Selon Julien Gueslin, historien, "parler de pays baltes introduit de l'unité là où il y a une pluralité de peuples, d'histoires et d'identités. Or ces petits Etats ont besoin d'affirmer leur identité par rapport à leurs voisins".

En conclusion, quand on visite ces pays, la vieille formule selon laquelle "tout pays a l'histoire de sa géographie" prend toute sa signification : les Pays Baltes sont sur une ligne de fracture géopolitique et ont subi la domination des Suédois, des Polonais, des Allemands, des Russes. Leur identité a failli disparaitre. Ils n'ont été indépendants que de 1918 à 1940 et depuis 1991. Ceci explique leur obsession identitaire, leur crainte vis-à-vis de la Russie et de leurs populations russophones et l'espoir qu'ils placent dans l'OTAN. Ou pour le dire plus franchement, l'espoir qu'ils placent dans les Etats-Unis pour les défendre si nécessaire.

Impossible d'être plus atlantiste! Un sommet de l'OTAN va se tenir en 2016 et les Pays Baltes espèrent un renforcement du flanc Est de l'Alliance et des FAR (forces d'action rapide) sur leur sol. On mesure dans ces pays l'inexistence militaire de l'Union Européenne, et on comprend le sentiment de vulnérabilité de sa partie orientale. Les Ames baltes, Jan BROKKREN éditions Denoël 2013.

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Published by Elizabeth Crémieu - dans Europe
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10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 13:39

Depuis le début de la crise en Ukraine, un « dégel » diplomatique semble caractériser les relations entre les Européens et la Biélorussie. Le président biélorusse se montre infiniment plus conciliant vis-à-vis de l’Occident, qu’il avait pourtant pris soin de diabolisé pendant plus de deux décennies. Les Européens, de leur côté, semblent favorables au renouvellement d’un dialogue avec l’autoritaire président biélorusse. Depuis plus d’un an, des contacts diplomatiques se sont intensifiés. En se positionnant en tant qu’interlocuteur clé dans les négociations entre la Russie et l'Union européenne au sujet de l'Ukraine, la Biélorussie a ouvert une fenêtre d’opportunité dans ses relations avec l’UE. Les efforts déployés par le président Loukachenko pour contribuer à une solution diplomatique dans le conflit ukrainien et notamment l'organisation des sommets quadripartites de septembre 2014 et de février 2015 à Minsk ont ouvert la possibilité d'une détente.

Cet évident changement de posture du président biélorusse suscite de nombreuses questions concernant les raisons de ce revirement, mais surtout ses implications pour les relations qu’entretiennent la Biélorussie avec l’Union, d’un côté, et avec la Russie, de l’autre. Une nouvelle formule de voisinage va-t-elle naître sur le fond de la crise ukrainienne et à l’approche des élections présidentielles en Biélorussie ?

Lire l'article de Katsiaryna Zhuk, « La crise ukrainienne, une chance pour la Biélorussie ? », P@ges Europe, 9 septembre 2015 - La Documentation française © DILA : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000796-la-crise-ukrainienne-une-chance-pour-la-bielorussie-par-katsiaryna-zhuk/article

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 07:16

L’Union européenne sept ans après le référendum écossais (de 2017)

Scénario catastrophe ou trajectoire routinière ? 

Petit  essai de politique fiction.

 

Mercredi 18 septembre 2024. Les chefs d’Etats et de gouvernements de l’Europe entière se préparent au prochain Sommet européen qui se tiendra à Bruxelles le 24 octobre 2024. Il accueillera les quarante-trois représentants des Etats membres dont sept participeront à leur première réunion du Conseil (Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Galice, Istrie, Alsace, Sardaigne, Sicile). Ce Sommet doit apporter un point final au processus de nomination de la nouvelle Commission. Tout le monde s’interroge plus particulièrement sur les nominations aux deux postes majeurs que sont celui de nouveau président de la Commission européenne et celui de haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères : quoi de plus difficile à effectuer dans une Europe à quarante-trois.

La réforme des institutions européennes fait également partie des sujets à l’ordre du jour du Conseil.

Dans le contexte actuel, rien n’est plus ardu que de trouver des solutions efficaces et rapides à tout un ensemble de questions, dont celles de la représentation au sein d’institutions européennes, le système du vote et de nomination aux postes de représentation de l’Union. Quarante-trois Etats différents, autant de positions différentes à concilier.

Un événement, qui remonte à sept ans, a fortement contribué à façonner ce nouveau visage de l’Europe. Le référendum écossais du 25 septembre 2017, avait suscité de vifs débats au sein du Royaume-Uni, mais aussi dans l’ensemble de l’Europe, à l’instar de celui du 18 septembre 2014 : « Madrid, inquiet du référendum en Ecosse », lisait-on alors dans la presse. Il semblait évident que l’indépendance de l’Ecosse aurait un impact majeur sur le Royaume-Uni (une perte de 30% du territoire en moins, une instabilité politique majeure, une perte considérable en ressources naturelles), mais aussi sur l’Union (peur que la « contagion » ne s’étende à d’autre régions européennes). Certains avaient même prédit la désintégration d’une Union, incapable de s’adapter à une vague de mouvements indépendantistes déclenchés par le « oui » écossais au référendum.

Sept ans après ce second référendum, l’Union européenne est toujours là. Elle fonctionne, avec ses succès et difficultés. Le Parlement, la Commission et le Conseil européen remplissent toujours leurs fonctions, bien que cela soit bien plus laborieux qu’en 2017.  Tout n’est pas parfait, mais cela l’a-t-il un jour été ? Toute l’histoire de la construction de l’Europe suivant la Seconde guerre mondiale n’est-elle pas une succession de crises et de périodes d’adaptation ? Cette fois encore, l’Europe a besoin de temps, un temps nécessaire aux ajustements à une nouvelle donne, celle d’une multiplication de ses composantes et un temps également nécessaire à l’apaisement des tensions qui restent encore vives entre les Etats nouvellement nés et les anciens Etats membres qui peinent encore à admettre (ou faire accepter) la reconfiguration des frontières en Europe.

L’indépendance de l’Ecosse a, en effet, provoqué une succession de demandes d’indépendance en Europe : Flandre, Catalogue, Pays Basque, Irlande du Nord, Corse… Les référendums dans ces territoires en ont provoqué d’autres, y compris au sein des provinces qui n’avaient pas à l’origine réclamé leur indépendance : Galice, Istrie, Alsace, Bavière, Sardaigne, Sicile… Les années qui nous séparent du premier référendum d’indépendance sont celles de mise en place de nouveaux gouvernements (hormis en Alsace et en Bavière où le « non » l’a emporté), et la réalisation d’indispensables  réorganisations économiques, politiques et sociales aussi bien dans les nouveaux Etats que dans ceux dont ils sont issus.

A la grande surprise, tous les Etats nouvellement nés se sont prononcés en faveur de leur appartenance  à l’Union européenne (malgré un score assez serré entre les « oui » et « non »), ouvrant ainsi une longue période d’ajustements également  au niveau européen: monnaie, politique économique, gestion des fonds européens, politique énergétique, etc. La capacité de l’Union à trouver les moyens de maintenir le niveau d’intégration atteint en 2014 a été souvent remise en question. Certes, aujourd’hui, les Européens n’ont toujours pas de projet politique unique, ont beaucoup de difficultés à parler d’une seule voix sur la scène internationale et à élaborer une véritable politique étrangère commune. Ils ne poursuivent toujours pas les mêmes ambitions dans le domaine énergétique ainsi que dans bien d’autres domaines. Cependant, il serait erroné de dire que la multiplication des Etats membres (intégration des pays des Balkans et indépendance de certaines régions)  a mis fin à l’intégration européenne. L’intégration économique est bel et bien préservée : la monnaie européenne a été adoptée dans la plupart des Etats issus de la dernière vague d’indépendance; la Banque centrale demeure une institution centrale dans l’élaboration de la politique économique ; les personnes, services, marchandises et capitaux circulent toujours librement permettant ainsi à l’Union de rester l’un des plus grands marchés mondiaux. L’intégrité de l’acquis communautaire dans le domaine social a été adopté par les nouveaux Etats membres dont certains militent activement en faveur d’une intégration de plus en plus étroite dans ce domaine. Airbus  lance une nouveau modèle d’avion en novembre prochain. Galileo prépare le lancement d’un nouveau satellite.

Tout n’est pas parfait. Les questions posées à l’ordre du jour du prochain Conseil européen témoignent du fait que l’heure est venue de rapprocher le système institutionnel européen de la réalité en améliorant la représentation de l’ensemble des nouveaux acteurs (certains Etats participent encore aux votes européens par délégation à l’Etat dont ils sont issus – compromis satisfaisant à court terme, intenable dans la durée). La proposition française de créer un nouvel organe au sein de la Commission – appelé Bureau de compromis -  permettant de faciliter l’élaboration de visions communes entre les quarante-trois sur tout un ensemble de sujets, n’est pas dépourvu de sens compte tenu du nombre extrêmement important d’Etats membres.

Tout n’est pas parfait, mais cela n’a jamais empêché l’Europe d’avancer…  



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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 10:44

L’interview de Florent Parmentier, Professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, sur le thème « Le Partenariat Oriental. Les relations de l’Union européenne avec la Russie », réalisée le 2 avril 2014 à Grenoble est désormais disponibles sur les sites:

http://tv.grenoble-em.com/fr/fgg/linterview-de-florent-parmentier

et

http://www.diploweb.com/Video-Le-partenariat-oriental-de-l.html

 

La question des relations entre l’Union européenne et son voisinage se pose inévitablement dans le cadre de celle de ses rapports avec la Russie. La situation en Ukraine en est la preuve. La politique européenne de voisinage, ayant pour vocation la transformation du voisinage par l’Union, se heurte à l’ambition de la Russie qui souhaite maintenir son contrôle dans ce qu’elle considère sa zone d’influence. Dans quelle mesure le Partenariat Oriental (ou la dimension orientale de la politique européenne de voisinage) dans son format actuel, est-il compatible avec les relations de bon voisinage avec la Russie ? Quels enseignements peut-on tirer de la crise ukrainienne ? Quelles perspectives est-il possible d’esquisser aujourd’hui pour le Partenariat oriental ? Cette interview vous apportera des éléments de réponses à toutes ces questions.

 

Docteur en Science politique, Florent Parmentier est enseignant à Sciences-Po Paris ou il dirige notamment la filière énergie du Master Affaires Publiques. Ses intérêts de recherche incluent l'étude de la "grande Europe" (notamment les pays du Partenariat Oriental) et la politique énergétique européenne

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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 08:46

Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois de cela que le conflit ukrainien serait la plus grande mise à l’épreuve des relations entre la Russie et l’Occident depuis la fin de la guerre froide ? Depuis novembre 2013, la succession des événements qui se sont déroulés dans ce pays qui fait office de tampon entre l’Union européenne et la Russie ont testé la relation euro-russe telle qu’elle s’est construite, passant par des vagues de répulsion et de rapprochement, depuis l’effondrement de l’URSS et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Il semblerait aujourd’hui que les dix ans de tentatives de rapprochement et de recherche de dialogue constructif sont définitivement effacés par les douloureux épisodes de la crise ukrainienne… Nombreux sont les analystes qui font des parallèles entre l’opposition russo-occidentale qui s’esquisse sur le fond du conflit ukrainien et celle qui a caractérisé pendant plusieurs décennies les relations entre les deux blocs lors de la guerre froide. Cette comparaison ne semble pas dépourvue de sens.

L’un des rapprochements qui s’imposent concerne l’usage des médias dans le processus de diabolisation de l’autre mis en place en Russie, et, bien que dans une bien moindre mesure, en Occident. La notion de «guerre culturelle», apparue dans les années 1950 sous l’impulsion de la CIA, rapidement soutenue par le Président Dwight Eisenhower et faisant référence à l’utilisation de plusieurs vecteurs culturels dans la lutte d’influences avec l’URSS (jazz, conférences, diffusion des textes d’auteurs antistaliniens, subvention de publications, de médias et de manifestations) trouve une nouvelle application dans le contexte de la crise ukrainienne. La Russie semble faire sans aucun scrupule l’usage de sa « machine de propagande ». Toutes les chaînes publiques – Rossia 1, Rossia 2, Rossia 24 – ou privées – NTV, Ren-TV et la 5e chaîne – véhiculent la pensée unique et dans ce sens peuvent être considérées comme d’indéniables outils de la propagande, action systématique exercée sur l'opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social (Larousse). L’Ukraine est sans cesse décrite comme un « territoire » à la dérive, rançonnée par des bandes criminelles, la faute au « pouvoir fasciste de Kiev » qui s'en prend aux russophones, « les nôtres ». (Le Monde, 1/04/2011). Alors que les chaînes russes prétendent fournir une couverture précise et objective des événements en Ukraine, peu de (pour ne pas dire aucune) marge n’est laissée à l’esprit critique. Le vocabulaire choisi par les médias russes pour communiquer des événements tragiques récents à Odessa et à Slaviansk est spectaculaire par son orientation et la force des mots choisis : « action punitive » ou « agression » (pour désigner l’envoi des forces de l’armée régulière à Slaviansk), « junte de Kiev » ou « fascistes » (pour parler du gouvernement provisoire ukrainien), « tueurs à gage de Maïdan » (pour se référer aux participants de Maïdan), « des soi-disant observateurs occidentaux dans une uniforme militaire » (pour désigner les observateurs de l’OCSE)…

La sélection des images est, elle aussi, très soigneusement préparée : un garçon de dix ans qui se fait interviewer par un journaliste concernant l’immeuble des syndicats incendié à Odessa et qui reprend dans son commentaires des propos d’adulte préparés à l’avance ; une femme de quatre-vingt ans qui dit vivre le pire cauchemar de sa vie depuis la seconde guerre mondiale, etc. Rien d’étonnant qu’après une soirée passée à visionner les mêmes images en rond et en écoutant les mêmes commentaires, la partie de la société civile qui n’a pas accès à d’autres sources d’information (population nombreuse non seulement en Russie mais également dans l’ensemble de l’espace post-soviétique) finit par pleurer de tristesse et de rage et par presque supplier V.Poutine, le « seul capable de rétablir l’ordre dans ce chaos », d’intervenir… Les opérations d’informations sont réussies côté russe.

Côté occidental, bien que l’offre d’information soit plus riche et qu’un lecteur éveillé ait la possibilité de croiser les sources et bâtir son opinion sur des analyses très variées et bien que le mot « propagande » soit inappropriée par l’existence même de débats sur ce sujet, le champ médiatique occidental semble être néanmoins largement dominé par une représentation extrêmement négative du rôle que la Russie a joué et continue à jouer dans le conflit ukrainien, par la toute-puissance du nouveau « tsar russe » et par une condamnation absolue des méthodes utilisées par Poutine dans l’affaire ukrainienne.

Dans un tel contexte, la guerre de l’information semble être gagnée d’avance en Russie. Dans un tel climat, tous les efforts de rapprochement de la Russie avec l’Union européenne et les Etats-Unis entrepris depuis plusieurs années semblent tomber à l’eau. La crise ukrainienne – et donc la guerre de l’information - est très loin d’être finie. La société ukrainienne ainsi que la communauté internationale sont plus que jamais divisées et l’espoir d’un retour à la normale dans les mois, voire les années, à venir est illusoire…

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 12:41

Depuis lundi 9 décembre, une nouvelle a secoué l’Union européenne. Les ministres du travail des vingt-huit pays membres se sont mis d'accord sur le texte d’une nouvelle directive. Il s’agit d’un texte juridique qui  complèterait la réglementation européenne concernant les travailleurs « détachés », c’est-à-dire des salariés européens qui peuvent travailler temporairement dans un autre pays de l'Union européenne. Cette nouvelle législation était attendue depuis longtemps pour limiter les dérives dans la gestion des situations des travailleurs détachés devenues sensibles depuis l’éclatement de la crise économique et financière en Europe. Depuis 1996, une directive européenne autorise en effet les entreprises européennes à envoyer des salariés dans un autre Etat membre sous les conditions suivantes : elles doivent appliquer certaines règles du pays d’accueil (salaires, conditions de travail) et elles doivent s’acquitter des cotisations sociales du pays d’origine. Depuis, l’élargissement  de l’Union aux pays de l’Europe de l’Est et, surtout, depuis la crise et la difficile relance économique, la pression montait pour faire de nouveau légiférer l’Union dans la matière. Nombreux sont les cas où les questions de statuts et de conditions de « détachement » de travailleurs en Europe ont été soulevées (pour certains, bien avant l’émergence du « problème de plombier polonais) : l’arrêt Webb de la Cour de Justice en 1980 (des travailleurs britanniques aux Pays-Bas), l’arrêt Rush Portuguesa de 1990 (travailleurs portugais en France), le célèbre arrêt Laval de 2007 (travailleurs lettons en Suède), etc.

 

Et voilà qui est fait ! Le texte de la nouvelle directive, adopté par les ministres et en attente de sa validation par le Parlement européen d’ici quelques mois, apporte deux changements majeurs. Le premier, le renforcement du contrôle par la Commission, prévoit que la liste de documents qui peuvent être réclamées à une entreprise détachant des travailleurs sera élaborée par les gouvernements de chacun des Etats membres qui devront en notifier la Commission européenne. Le second, la « responsabilité conjointe et solidaire » des entreprises du BTP, prévoit la poursuite du donneur d'ordre pour les fraudes relevant d'un de ses sous-traitants.

 

Il ne faut pas voir dans cet accord la reconnaissance de l’existence d’une migration massive et incontrôlable de l’Europe de l’Est. Ceci ne correspond pas à la réalité. Les chiffres qui ont été évoqués ces derniers temps, dont celui d’un million de travailleurs détachés en Europe (tous pays d’origine confondus), doivent être relativisés. Un calcul très simple nous permet d’affiner notre regard sur la situation : le million de travailleurs annoncés correspondant à près d’0,3% de la population de l’Union en âge de travailler. Dans le cas de la France, là aussi, les 350.000 travailleurs détachés estimés (non-déclarés compris) correspondent à 1, 2% de la population active. Nous sommes donc très loin de ce qui pourrait évoquer une « inondation de main-d’œuvre bon marché ».  N’oublions pas non plus que l’analyse du profil des personnes qui viennent travailler en Europe et leur comparaison avec le tissu du marché de travail dans les pays d’accueil met en évidence qu’une large majorité d’entre eux permet de combler les pénuries sur le marché du travail en Europe.

 

Malgré les apparences, le problème auquel s’attaque l’Union ne concerne pas  tant les travailleurs détachés qui viennent dans un autre pays membres. Le problème concerne les sociétés ou les sous-traitants qui détournent les droits des salariés et pratiquent la fraude sociale. Les débats autour du texte adopté lundi ont soulevé le vieux problème auquel doit faire face l’Union, à savoir une vraie politique sociale européenne et la mise en cohérence des systèmes sociaux des pays membres. La mise en place du marché commun avec, entre autres, la libre circulation de personnes a nécessité l’adoption d’un certain nombre de dispositions sociales, mais le champ de compétence de l’Union reste très réduit. Les procédures d’adoption de règles en matière sociale restent trop lourdes et n’arrivent pas à suivre l’évolution des pays. L’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale ainsi que la crise économique ont beaucoup transformé l’Europe et ont mis plus que jamais, dans l’agenda des priorités européennes, les questions sociales. « Le nombre de travailleurs détachés a été multiplié par vingt » entre 2000 et 2011 en France, nous dit Le Monde. Mais qu’y a-t-il de surprenant dans ces chiffres dans un contexte où l’Union est passé de quinze à vingt-sept (la Croatie n’était pas encore entrée dans l’UE en 2011) avec des disparités de revenues marquants entre anciens membres et les nouveaux entrants. Une fois de plus, l’Union s’adapte au lieu d’anticiper.  Il faut espérer qu’un jour, malgré les difficultés à le faire à vingt-huit, elle pourra changer de stratégie.

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 16:17

Il y a quelques années encore, personne n’aurait cru à la conclusion d’un accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine. Suite à l’échec de la « révolution d’orange » de 2004 et la montée de la pression de la Russie sur son voisin du sud-ouest, l’étiquette « zone d’influence russe » semblait définitivement associée à l’Ukraine.

La situation est aujourd’hui bien différente. L'Union européenne devrait signer avec l'Ukraine un accord d'association lors du sommet de Vilnius de fin novembre. Il semblerait qu’aucun obstacle majeur ne se dresse devant la conclusion de cet accord, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch se montrant prêt à résoudre le cas de l'opposante Ioulia Timochenko, source de tension entre l’Union européenne et l’Ukraine. L’appui particulièrement solide de la Pologne et de la Lituanie vont certainement renforcer les chances de l’Ukraine de partir de Vilnius avec un accord d’association signé.

Le Sommet de Vilnius va ouvrir une nouvelle page dans l’histoire post-soviétique de l’Ukraine. La signature d’un accord d’association avec le premier pays de ce qu’on a l’habitude d’appeler « l’étranger proche russe » est susceptible d’apporter de réels changements dans l’évolution interne de l’Ukraine mais aussi dans la perception de ce pays à l’étranger. Il s’agit du premier accord fondé sur une association politique entre l’UE et un pays du partenariat oriental. Il est sans précédent en termes d’ampleur (le nombre de domaines couverts : croissance, gouvernance et coopération sectorielle dans des domaines comme l’énergie, le transport et la protection de l’environnement, la coopération industrielle, le développement social et la protection sociale, l’égalité des droits, la protection des consommateurs, l’éducation, la jeunesse et la coopération culturelle) et de profondeur (la précision des engagements et des délais). Une zone de libre-échange « approfondie et complète » serait ainsi mise en place entre l’Union européenne et son voisin oriental.

Sans chercher d’ambiguïté au niveau officiel – il n’y en a pas, l’accord d’association ne garantit pas l’intégration dans l’Union européenne – nous avons toutes les raisons de croire dans la perspective d’une possible adhésion future de ce pays à l’UE. Tout d’abord, Viktor Ianoukovitch semble avoir définitivement pris le cap à l’ouest, essentiellement sous la pression des milieux d’affaires, son soutien majeur aux élections. Ce changement dans sa politique (d’un président pro-russe vers leader pro-européen) semble suivre les évolutions internes au sein de la société ukrainienne : paupérisation, changement de générations n’ayant pas ou peu connu l’URSS, société fatiguée des tensions et de la vulnérabilité vis-à-vis du voisin russe. Côté européen, les chances de poursuive l’élargissement à l’est semblent tout à fait raisonnables. Aujourd’hui, malgré la crise, l’Europe poursuit son élargissement. La Croatie est entrée dans l’Union le 1er juillet. Huit autres candidats sont dans la file d’attente : Turquie,  Ancienne République Yougoslave de Macédoine, Islande, Monténégro, Serbie (cinq candidats officiels) et Bosnie-Herzégovine, Albanie et Kosovo (trois candidats potentiels). La stratégie politique de poursuivre l’extension à l’est paraît tout à fait probable dans le contexte de refroidissement des relations de l’Union avec la Russie. La capacité d’intégration, entrave technique qui aurait pu être invoquée au niveau européen, semble absente des discours officiels à l’égard de l’Ukraine. Les atouts socio-économiques de cette dernière (ressources minières du pays, accès à la Mer noire, immensité du territoire, etc.) vont certainement jouer un rôle important dans d’éventuelles négociations d’adhésion. Enfin, l’Ukraine semble avoir trouvé de vrais alliés en la Lituanie et la Pologne, pays dynamiques ayant de plus en plus d’influence au sein de l’Union européenne.

Relativisons cependant cette envolée optimiste. L’entrée de l’Ukraine dans l’Union n’est pas envisagée à court terme. La liste d’attente est déjà très longue. Les problèmes internes sont encore très importants en Ukraine et le pays n’est pas (encore) en mesure de répondre aux critères de Copenhague sans avoir entrepris des réformes politiques et économiques de fond. Mais ces réformes, une fois engagées, ne prendraient pas plus de temps ni d’efforts que « la mise à niveau » aux standards européens réalisée par la Pologne, la Bulgarie ou la Roumanie afin d’entrer dans l’Union européenne.

Un point de vigilance fort demeure dans la poursuite de rapprochement entre l’Ukraine et l’UE, à savoir l’évolution de la position russe sur ce dossier. La Russie, premier partenaire commercial de l'Ukraine s’inquiète des conséquences du rapprochement en cours entre Kiev et Bruxelles. Reste à savoir dans quelle mesure les relations politiques euro-ukrainiennes seront le baromètre des rapports entre la Russie et l’Ukraine d’un côté, la Russie et l’Union, de l’autre.

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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 07:09

1974-2014 : 40 ans, la durée de cotisation légale pour les personnes arrivées sur le marché du travail au moment où se déclenchait la crise économique, suite au premier choc pétrolier, qui allait mettre fin à la société du plein emploi. D’ici la fin de la décennie et durant la suivante cette population va atteindre donc l’âge de la retraite, avec une part croissante qui n’aura pu cotiser complètement, sans parler de celle qui même travaillant n’a connu qu’une majorité d’emplois mal payés et précaires. Pire, une part substantielle de cette population va être concentrée dans des zones déjà pauvres, banlieues ou régions désindustrialisées, accentuant la concentration de la pauvreté, le découplage territorial entre zones pauvres et aisées, et la ségrégation sociale qui va avec. Le problème n’est pas spécifiquement français, il sera réel dans toute l’OCDE, et se manifeste déjà aux Etats-Unis où la misère des seniors devient un phénomène de masse. Ce mouvement lent n’attire pas l’attention semble-t-il des politiques, et les réformes proposées ici et là des systèmes de redistribution (retraites complémentaires privées et capitalisation, aides sociales diverses et variées) sont insuffisantes et de toute façon trop tardives pour empêcher cette paupérisation.

Le risque systémique pour les pays développés est énorme. Quelle croissance et quel dynamisme attendre d’économies où une part croissante de la population (suite au vieillissement) ne participera pas ou plus à l’économie, ne serait-ce qu’en tant que consommateurs ? Sans parler du risque sanitaire accru d’une population fragilisée par l’âge et par la misère, n’ayant plus accès de par ses moyens réduits aux soins ou du moins à la surveillance médicale. L’hypothèse d’un resserrement des solidarités, familiales notamment, est utopique, les jeunes, proportionnellement moins nombreux au fil du temps, risquant de na pas être en mesure de prendre en charge leurs parents de manière satisfaisante. Bizarrement, alors que les études abondent sur le cas démographique chinois (on se rassure comme on peut en Occident), le débat en occident sur cette évolution est très discret. Il faut dire qu’il touche à des tabous : la mobilité (frein absolu à la solidarité trans-générationnelle), l’internationalisation des parcours, le jeunisme d’une manière générale, obsession de la société de consommation et des media et qui en dit long sur l’autoreprésentation de nos sociétés. Le cadencement des politiques publiques par les échéances électorales ne facilite pas non plus la prise en compte de ces mouvements de long terme.

Alors que la Japon se prépare somme toute assez sereinement à l’explosion du Silver Market (la consommation des seniors dans une société vieillie), il ne semble pas que, à quelque exception près (dans des pays souvent moins touchés par le chômage de masse et de long terme, et donc par le problème, comme la Scandinavie) l’on se soit préparés à cette échéance dans l’OCDE ou l’UE. La paupérisation des populations concernées n’y donne de toute façon pas de grandes perspectives à cette réorientation des priorités économiques.

Le coût pour la société sera de toute façon énorme, que l’on compense par des dispositifs de redistribution d’urgence, ou que l’on ne fasse rien et laissons l’anémie économique et la fracture sociale s’installer.

IL est temps dans cette perspective de s’attaquer au coût de la santé (largement grevé par les logiques financières de rentabilité maximale de l’industrie pharmaceutique et médicale) et surtout du logement. Dans ce domaine, les rigidités sont encore plus fortes qu’ailleurs. Il est illusoire de croire que l’on baissera les prix de l’habitat par la construction et le logement social (même si les deux sont nécessaires), d’abord parce qu’on n’en a pas les moyens, ensuite par la construction est déterminée par la hausse des prix immobiliers, pas par leur baisse. C’est par la fluidification massive du marché immobilier que l’on peut faire baisser les prix, notamment à la location, en forçant la mise sur le marché des biens non utilisés. Mais là encore on se heurte à une rigidité : le capital immobilier des propriétaires institutionnels est la garantie de leur endettement, et est valorisé au niveau comptable. En faire baisser artificiellement le prix ou forcer la mise sur le marché de cette offre risquerait de déclencher des faillites en cascade, surtout dans le secteur des banques et des assurances. Or les dirigeants politiques des pays de l’OCDE écoutent plus les financiers que leur grand-père. Ils ont tort. Attention danger !

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Europe
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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 10:57

« Europe is dying », « L’Europe, un continent perdu », « L’Europe congelée » - nombreux sont les diagnostics pessimistes sur l’état de l’Union européenne exprimés durant l’année 2012. Le mot « crise », tantôt économique, tantôt de solidarité, tantôt de conscience, - est devenu très à la mode. « Crise », étant définie dans ce contexte comme un moment très difficile dans la vie d’un groupe (définition Larousse).

Certes, l’Union traverse un des moments particulièrement éprouvant depuis la création de la Communauté du charbon et de l’acier. Cependant, primo, ce n’est pas la première fois que la solidarité des Européens est mise à l’épreuve et, secundo, il me semble important de se souvenir que la crise - évoquons la signification chinoise du terme « crise », associant l’idée de danger à celle de moment à saisir - est aussi l’occasion de faire le point sur les opportunités, de rebondir et se relancer.

« En temps de crise, être conscient du danger - mais reconnaître les opportunités » (J.F Kennedy).

Le 10 décembre 2012, l'Union européenne s'est vue récompensée du prix Nobel de la paix pour avoir transformé «un continent de guerre en continent de paix». Cette récompense ne serait-elle pas une  nouvelle chance pour l’Union, certes symbolique, de clôturer la période de crise, de désarroi et de tensions internes afin de passer à autre chose ? Le 10 décembre dernier, n’avons-nous pas assisté à  un cadeau de la communauté internationale, déclencheur possible d’une conscience européenne commune ? Le Prix n’a pas été accordé à un Etat, ni à un groupe restreint de pays fondateurs de la Communauté européenne, à savoir la France, l’Italie, l’Allemagne et le Benelux. C’est l’Union à 27, dont des membres encore en guerre froide il y a 20 ans, qui s’est vu attribuée la récompense d’honneur. L’image d’une Union en tant qu’unité sur la scène internationale, n’est-ce pas un de ces moments particulièrement rares en cette fin 2012 ?

En effet, cette récompense est d’autant plus symbolique qu’aujourd’hui, la paix est une idée plus que jamais pertinente dans un monde de guerre économique exacerbée. Plus que jamais les valeurs de solidarité et d’entraide entre les pays européens sont d’actualité. Aucun des pays européens, ni la France, ni l’Allemagne, ni la Pologne, ni les pays scandinaves, ne pourra s’en sortir seul dans ce monde caractérisé notamment par la montée en puissance des émergents, par le développement de réseaux économiques et financiers intercontinentaux, par l’apparition de nouveaux acteurs, influents et redoutables.

Espérons, que les Européens ont pris la mesure de l’opportunité qui leur a été donnée, et qu’ils vont enfin prendre le temps et avoir le courage de réfléchir à un véritable projet européen commun, seul issue possible pour relancer la machine européenne. C’est à cette condition que l’UE pourra ainsi durablement être à la hauteur de cet honneur qu’elle mérite d’avoir reçu le prix Noble de la paix 2012.

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