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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 11:30

L’Asie centrale est l’une des grandes absentes de la presse internationale, surtout quand on compare son actualité avec celle, abondante du Moyen Orient, de l’Europe et de l’Afrique. La progression de Daesh, la menace d’Ebola, la querelle budgétaire entre Bruxelles et le Royaume-Uni, les négociations climatiques internationales à Bonn – autant de sujets qui font régulièrement ces derniers temps la première des pages des journaux.

L’Asie centrale est ainsi classée, de fait, parmi les zones du monde « stables » et/ou « sans intérêt » . A tort. certes, si on s’arrête un instant sur l’évolution du Failed States Index de ses pays, établi par Fund for Peace, on constate que depuis 2007, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan ont amélioré leur scores en passant, par exemple, de la 22e à la 48e  place en 2014 dans le cas de l’Ouzbékistan, de la 41e à la 58e place dans le cas du Kirghizistan.  Ce dernier fait même partie du top 10 des pays ayant connu les meilleures améliorations de scores entre 2013 et 2014 ! Cependant, cette ascension fulgurante reste à relativiser, les pays de la zone restent classés parmi les pays de « très haut » à « haut » risque (le Turkménistan se positionnant en meilleur élève par rapport à ses voisins).

Les sources de déstabilisation sont nombreuses : faible diversification des économies, tensions interétatiques et entre groupes claniques, faiblesse des institutions, dépendance des transferts d’argent de l’étranger, difficile gestion des frontières, etc.

Le récent rapport de l’International Crisis Group de septembre 2014 concerne l’une des multiples sources de tension entre les pays d’Asie centrale, notamment le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan : l’eau. Le problème de gestion de l’or bleu n’est pas nouveau dans cette partie du monde. Depuis 1929, la région est l’une des plaques tournantes de la production soviétique de coton et il en résulte une surexploitation des ressources en eau. La centralisation et la planification de l’économie soviétique ont eu des conséquences très néfastes dans ce domaine pour cette région. Le canal de Karakoum, au Turkménistan, est le symbole de cette surexploitation agricole.

Depuis la fin de la période soviétique et l'indépendance des pays de la région, le problème semble acquérir une nouvelle dimension. Chaque État développe sa propre politique de développement aux dépens des autres Etats, ce qui constitue un changement majeur par rapport à la période précédente, durant laquelle les conflits hydrauliques entre les cinq républiques étaient réglementés par le Ministère soviétique des réclamations et de la gestion de l'eau. Le rapport de l’International Crisis Group de 2002 présente, déjà d’ailleurs, l’eau comme l’une des principales causes de conflits en Asie centrale : « la compétition et la mauvaise gestion de l’eau entre les trois pays produisent des conflits armés et des tensions virulentes ». Le rapport de 2014 constate que les problèmes identifiés en 2002 – infrastructures inadéquates, mauvaise gestion et méthodes d’irrigation dépassées – restent non-résolus au point que la sécurité environnementale devient une urgence. L’incapacité de Bichkek Douchanbé et Tashkent à résoudre le problème de gestion de l’eau (notamment autour du Syr Daria et de l’Amu Daria), dans un contexte de relations interétatiques tendues et de compétition autour de ressources naturelles, pourrait se transformer à terme en un conflit ouvert entre ces différents États.

Les perspectives de cette situation concernant l’or bleu en Asie centrale paraissent bien sombres. Ces pays, fragiles, incapables d’engager une coopération efficace sur la question ressemblent à une bombe à retardement… D’autres conditions renforcent d’autant plus son potentiel « explosif » : le contexte démographique tendu (population en augmentation de dix millions d’habitants depuis 2000), le réchauffement climatique et la possible raréfaction de l’eau disponible dans cette région en partie désertique, à moins que l’urgence même de la crise entraine une coopération forcée aujourd’hui très chimérique.

 

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Published by Katia Zhuk - dans Asie
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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 12:38

Jean-Paul Guichard

La Russie se protège à l’Est et à l’Ouest

Dans la perspective géopolitique qui vient d’être esquissée, qui concerne l’intégrité territoriale du Kirghizstan, du Kazakhstan[1], de la Mongolie et de la Russie, il apparaît que la Russie a impérieusement besoin, à long terme, de l’Union Européenne et, au-delà, des Etats-Unis. Elle en a besoin car la montée en puissance de la Chine est extrêmement rapide ; dès 1980, Alexandre Soljenitsyne avait bien perçu le danger ; « dans l’attente de la 3ème guerre mondiale, l’Occident, en quête d’un nouveau garde-fou, s’est trouvé un allié : la Chine communiste ! (------) une politique insensée, suicidaire (-----) vous vaincrez l’URSS mais plus aucune masse sur cette terre ne retiendra la Chine communiste dans la voie de la domination mondiale »[2]. Conformément à sa prévision les Etats-Unis furent les vainqueurs de la guerre froide … et il apparaît maintenant que la puissance chinoise est sur la route qui mène à l’hégémonie mondiale ; les dirigeants russes ne peuvent l’ignorer.

Pékin déploie une stratégie multidimensionnelle, à la fois diplomatique, politique, militaire, monétaire, économique financière, commerciale et industrielle ; sur le terrain politique, diplomatique et militaire cette stratégie est aujourd’hui orientée vers l’est : mer de Chine, avec Taiwan et les îles Spratley et Senkaku, sans même parler des liens obscurs qu’entretient Pékin avec la Corée du Nord. Cela suppose des concours extérieurs pour que les territoires à risque, à l’intérieur de l’espace chinois (Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure) ne soient pas ou peu « travaillés » par des mouvements séparatistes ou terroristes : le traité de Shanghai constitue un cadre pour une telle coopération ; un cadre provisoire dans la mesure où les relations entre les deux géants seront amenées à se modifier dans le temps. En même temps que se poursuit cette coopération asiatique, Moscou s’efforce de promouvoir, depuis plusieurs années, une coopération « eurasiatique ».

Ici, un rappel historique peut être utile à titre de comparaison : celui de la politique soviétique durant la période allant de l’été 1938 au printemps 1941. En 1937, il y avait eu l’invasion de la Chine par le Japon ; en s’appuyant sur le Mandchoukouo, régime fantoche que les militaires nippons avaient mis en place, ceux-ci pensèrent qu’ils pouvaient pousser plus loin leur avantage et récupérer éventuellement la Mandchourie « extérieure » (les territoires à l’est de l’Oussouri) en 1938 et la Mongolie en 1939…. La diplomatie soviétique était alors très occupée par des conversations avec les Français et les Anglais face au danger hitlérien.

A la fin de juillet 1938,  et jusqu’au 11 août, il y aura de durs affrontements entre soldats soviétiques et japonais, près du lac Khassan[3], ces derniers étant repoussés hors du territoire soviétique. Un an après, les hostilités reprennent, en Mongolie cette fois-ci, en mai 1939[4] ; en juillet, l’armée du Kwantung lance une grande offensive, qui sera contenue ; Joukov prépare alors la logistique d’une offensive de grande ampleur ; c’est que, en même temps et en grand secret, les soviétiques entament des échanges de vues avec les dirigeants nazis : ceux-ci ont besoin de la neutralité russe et même de l’aide russe pour leur fournir des matières premières en vue de la grande offensive à venir à l’ouest. Staline a besoin d’avoir les mains libres à l’ouest pour pouvoir défaire les Japonais à l’est. Le monde assiste, stupéfait, à un retournement de situation en l’espace de quelques jours ; fin août, l’entente est réalisée à l’ouest[5] : est signé le pacte germano-soviétique.

Joukov prend l’initiative d’une offensive de grande ampleur et qui sera victorieuse le 20 août, le lendemain de la signature d’un accord commercial Allemagne/URSS vital pour l’approvisionnement de l’armée allemande ; le 22 août, la veille de la signature du pacte germano-soviétique à Moscou, l’URSS propose un armistice au Japon, sachant que celui-ci est en train de négocier son entrée dans l’axe Berlin – Rome (qui sera réalisée le 26 septembre).

Tokyo, sachant que l’URSS ne sera pas attaquée, préfère négocier et signer l’armistice[6] plutôt que de continuer l’aventure, faisant le choix de faire porter son effort militaire, économique et commercial vers l’Asie du sud. L’année 1940 voit alors l’URSS entamer une double négociation, l’une avec le Japon, l’autre avec l’Allemagne ; la première débouche sur l’acceptation par le Japon des frontières de la Mongolie et de l’URSS et, le 13 avril 1941, sur un traité de non-agression, ce qui assurait à Moscou la tranquillité en Asie ; la seconde concernait les modalités par lesquelles l’URSS adhérerait à « l’Axe »[7] : le point d’achoppement fut la Bulgarie et les « détroits » de sorte que Hitler préféra l’option de la guerre.

Ces épisodes, notamment celui de 1939, rappellent la volonté de la Russie, hier l’URSS, de ne pas devoir assumer de conflits sur deux fronts simultanément.

La mise en chantier de l’Union Eurasiatique qui ressemble, certes, à un essai de reconstitution de l’Union Soviétique, répond à une volonté d’établir une coopération internationale centrée sur la Russie, sans la Chine. Déjà, avait été établie en 2002, l’organisation du traité de sécurité collective signé par huit Etats de la CEI[8]afin de lutter contre le terrorisme et le séparatisme et de garantir l’intégrité des Etats[9]. Ces pays sont invités à, rejoindre l’union douanière qui a été constituée entre la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie et qui, à l’horizon de 2015, doit se transformer en « Union Economique Eurasiatique [10]»

Au-delà des objectifs explicites de ce projet, il faut souligner qu’il répond probablement à trois autres finalités en constituant autour de la Russie un ensemble puissant : (1) à court terme, résister au grignotage de l’environnement proche de la Russie auquel procèdent  l’Union Européenne et l’OTAN ; (2) à plus longue échéance, être en mesure de négocier avec l’Union Européenne, sur un pied d’égalité, des voies et moyens qui permettraient de développer la coopération et la solidarité des pays de la « Grande Europe », de l’Atlantique au Pacifique ; (3) enfin, de faire face, à court et moyen terme, à l’invasion économique chinoise en Asie Centrale, qui est largement entamée, notamment au Kazakhstan[11].

Concernant ce dernier point, l’hypothèse qui est faite ici est que les dirigeant russes sont conscients de la puissance de la Chine et de la politique expansionniste que ses dirigeants entendent lui faire suivre ; une puissance telle qu’une solidarité sans faille de la « Grande Europe » et de ses alliés proches sera indispensable pour y faire face. Cela suppose que l’Union Européenne adhère à cette démarche et ne cherche pas à dissocier les éléments de cet ensemble en cours de constitution autour de la Russie. Les évènements récents en Ukraine montrent que ce n’est pas le cas : les dirigeants européens cherchent bien davantage à dissocier l’Ukraine de la Russie, un non-sens vis-à-vis de l’histoire, qu’à trouver les moyens permettant d’assurer une défense commune de toute l’Europe contre les périls qui la guettent.

Il convient ici de revenir sur les ambiguïtés de la politique de l’Union Européenne.

L’Union Européenne et la « Grande Europe »

La construction progressive de l’Union européenne s’est faite autour d’un noyau initial de six pays, à l’époque de la guerre froide. Dans l’affrontement entre le «camp socialiste » et le « monde libre », l’Europe de l’ouest formait un enjeu majeur : les américains craignaient de la voir gangrenée par les partis communistes (notamment en France et en Italie) et de voir à terme l’empire soviétique s’étendre jusqu’à l’Atlantique. Ils avaient besoin d’une Europe unie, prospère et forte qui soutienne l’alliance militaire qui avait été conclue lors de la signature du traité de l’Atlantique Nord. La guerre froide a donc présidé à la naissance de ce qui allait devenir « l’Union Européenne ».

Après l’effondrement du système soviétique, il y eut un grand mouvement d’élargissement de l’Union que certains analystes, peu nombreux il est vrai, jugèrent prématuré. Sans doute est-ce à cette époque que l’habitude a été prise de faire une confusion entre « l’Europe » et l’Union Européenne (UE), alors que celle-ci n’est pourtant qu’une partie de celle-là.

Mais qu’est-ce donc que « l’Europe » ? Sa délimitation remonterait au Congrès de Vienne, en 1815 ; le tsar Alexandre faisant valoir, à l’appui de ses appétits de gains territoriaux (les monarchies faisaient alors une nouvelle carte de l’Europe), la grande surface de la Russie, on fit observer qu’il ne fallait pas prendre en compte la partie « asiatique » et on se mit d’accord pour dire que l’Oural séparait l’Europe de l’Asie. Chacun sent bien qu’une telle définition, géographique, n’est pas satisfaisante.

Le « traité établissant une constitution pour l’Europe » signé à Rome le 29 octobre 2004 et rejeté par le peuple français[12] précisait en substance, dans son article premier, que l’Union Européenne, forte de ses « héritages culturel et religieux », était ouverte à tous les « peuples européens » qui en feraient la demande, sous réserve qu’ils satisfassent aux conditions, etc.

Faits très significatifs : la nature des « héritages » n’était pas précisée non plus que la définition des « peuples européens ». Ce flou artistique n’était évidemment pas le fruit du hasard ; il trahissait un « projet » : celui de ceux qu’on peut appeler « européistes », qui se sentent les dépositaires exclusifs du « projet européen » ; ce projet procède de l’alliance militaire nouée au temps de la guerre froide et de son organisation (l’OTAN) en raison duquel les dirigeants américains voulaient absolument que la Turquie entre dans l’UE ; malgré 1989, cette position n’a pas changé : entrée de la Turquie, entrée de l’Ukraine à long terme, mais….pas d’entrée de la Russie !

Pourtant une définition simple de l’Europe pourrait être : le territoire du continent eurasiatique occupé par les peuples ayant le double héritage grec et chrétien[13]. Cette définition, qui est celle de la « Grande Europe », ne pouvait convenir aux « européistes » : la Russie a en effet ce  double héritage alors que la Turquie ne l’a pas !

L’idée qu’une solidarité particulière puisse naître entre les peuples de cet ensemble repose sur leur culture commune, au sens large, qui a façonné les mentalités. Ces peuples furent capables de se faire la guerre (et de la faire aux autres), ils doivent être capables de nourrir un projet commun dans lequel ils pourraient se reconnaître. C’était la conception d’un grand visionnaire de l’histoire, le Général De Gaulle qui déclarait dans un discours de 1960 : « C’est grâce à l’organisation d’un ensemble européen de l’Ouest, face au bloc construit par les Soviets, que pourra s’établie, de l’Atlantique à l’Oural, l’équilibre entre deux zones comparables par le nombre et les ressources. Seul, un pareil équilibre permettra peut-être, un jour, à l’ancien continent d’accorder ses deux fractions, de trouver la paix en dedans de lui-même, de donner un essor nouveau à sa civilisation ». A une autre occasion, il précisait ainsi sa pensée : « Pour que cette Europe soit possible, il faut de grands changements. D’abord que l’Union Soviétique ne soit plus ce qu’elle est mais la Russie. Ensuite que la Chine menace ses frontières orientales, donc la Sibérie[14] ».

Sur cette base, une nouvelle conception de l’unification européenne pourrait voir le jour ; la solidarité potentielle de tous les peuples de la Grande Europe serait alors le point de départ. Les voies et moyens permettant d’exprimer cette solidarité seraient affaire de circonstance, le projet « Union Européenne » n’excluant pas [15]un autre projet, moins avancé, à l’est, dès lors que l’un et l’autre seraient subordonnés à cette volonté commune de promouvoir une solidarité globale.

Si cette façon de voir devenait celle des dirigeants de l’Union Européenne, ils ne chercheraient plus, par exemple, à dissocier l’Ukraine de la Russie, à intégrer la première dans l’OTAN, ce qui serait une véritable provocation pour la seconde ; ils insisteraient, au contraire, sur l’intérêt que présenterait, pour l’Europe dans son ensemble, des relations entre l’Ukraine et la Russie qui soient étroites, amicales et confiantes.

Si les dirigeants de l’UE avaient l’intelligence de prendre ce virage, il y a fort à parier que le rapprochement avec la Russie serait immédiat ; les responsables de ce pays seraient bien plus confiants envers leurs collègues de l’ouest : sentant un monde ami à leurs portes, ils seraient bien plus perméables aux idées qui permettraient l’adoption de réformes allant dans le sens de la démocratie et de ce que, plus généralement,  on appelle les « valeurs communes ».

Dans un tel scénario, la Russie serait, indubitablement, plus forte qu’aujourd’hui, notamment en Asie où elle doit défendre son intégrité territoriale et celle de ses voisins d’Asie Centrale ; elle serait plus forte aussi pour défendre ses activités manufacturières et l’essor de celles-ci, aujourd’hui bien problématique ; la Russie est très dépendante de ses exportations de matières premières, en premier lieu le gaz et les hydrocarbures, et doit impérativement développer à nouveau des industries manufacturières ; malheureusement, cela est rendu très difficile, comme pour la plupart des pays européens, du fait de la politique mercantiliste de la Chine[16].

La solidarité de l’ensemble des peuples de la Grande Europe[17], si elle était établie, leur conférerait une grande force face à la menace multiforme de la Chine, aujourd’hui principalement économique, demain peut-être territoriale. La Russie serait plus forte, l’Union Européenne aussi, de ce fait même.

La question de la Sibérie regarde au premier chef la Russie ; elle concerne aussi toute l’Europe. Le maintien de la souveraineté russe sur cette région du monde constitue une condition de l’existence même de la Russie ; la fin de cette souveraineté [18]serait une catastrophe pour la Russie, mais aussi pour toute l’Europe.


[1]Le Kazakhstan, doté d’un territoire immense, n’est pas seulement riche par son agriculture, son gaz et son pétrole : c’est aussi le 1erproducteur d’uranium (société Kaz Atom Prom).

[2]Alexandre Soljénitsyne, 1980, in « l’erreur de l’occident », édition française Grasset et Fasquelle, 2006.

[3] Le lac Khassan est situé en territoire soviétique à 150 km au nord de Vladivostok.

[4]Les combats qui se déroulent du 11 mai 1939 jusqu‘au 16 septembre 1939 sont connus sous le nom de « bataille de Khalkhin ».

[5]19/8 : accord commercial Allemagne – URSS,

20/8 : offensive de Joukov,

20/8 : proposition d’armistice par l’URSS,

23/8 : pacte germano-soviétique signé à Moscou,

26/8 : début de la déroute de l’armée du Kwantung,

1er /9 : début de l’invasion de la Pologne, prélude à son partage,

15/9 : signature de l’armistice entre les deux armées qui reviennent sur leurs positions d’avant mai 1939,

26/9 : Tokyo adhère à « l’Axe ».

[6]L’armistice URSS/Japon est signé le 15 septembre 1939 ; il prévoit notamment l’ouverture de négociations pour définir les frontières.

[7]Ces négociations sont marquées notamment par l’arrivée de M. Molotov à Berlin le 11 novembre 1940 ; après plusieurs jours de discussions, les soviétiques font aux allemands des contrepropositions, le 25 novembre, constituant un accord d’adhésion à l’Axe et de partage du monde ; en l’absence de réponse, Molotov relance le gouvernement allemand le 17 janvier 1941, sans succès.

[8] Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Arménie, Kirghizstan, Ouzbékistan, et Tadjikistan.  

[9] A propos de ce principe de l’intégrité territoriale, Pascal Marchand (« Géopolitique de la Russie », PUF, 2014) remarque : « L’intervention russe en Ossétie du Sud et en Abkhazie en 2008, contraire à ce principe, a été modérément appréciée ». 

[10] L’union économique est non seulement une union douanière et un espace de libre circulation des hommes, des biens et des capitaux, mais aussi un espace d’intégration par les politiques économiques. Outre les trois pays fondateurs, l’Arménie et le Kirghizstan sont en négociation pour les rejoindre.

[11] Ce n’est probablement pas un hasard si le Président du Kazakhstan a joué un rôle important dans la naissance de ce projet d’Union Eurasiatique.

[12]La ratification du traité donna lieu à un référendum en France, organisé le 29 mars 2005 ; malgré l’appui à ce projet de la quasi-totalité de la « classe politique », le peuple français, consulté, refusa le traité avec près de 55 % de « non ».

[13]Ce double héritage a, évidemment, façonné les mentalités. Les peuples européens ont une grande diversité : malgré cela, ils ont des références communes qui constituent la base d’une solidarité potentielle ;

[14]Citation dans un article de Pierre Royer, « De l’Atlantique à l’Oural », Revue « Conflits », N°1, 2014.

[15]La confusion courante entre l’Union Européenne et l’Europe n’est pas complètement innocente. Elle exprime l’idée que seule l’Union Européenne a la légitimité pour construire l’Europe.

[16] Voir sur ce point les analyses d’Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard dans «  La visée hégémonique de la Chine, l’impérialisme économique » (L’Harmattan, Paris, 2011) ; l’édition russe : « Guéopolitika Mercantilisma » (Noviy chronograph, Moscou, 2011).

[17] N’est pas abordée ici une autre question : celle de la solidarité, civilisationnelle en quelque sorte, entre la Grande Europe et l’ensemble des Amériques.

[18]Cette fin de la souveraineté n’est pas nécessairement une hypothèse « irréaliste » dans la mesure où elle pourrait se manifester de façon très progressive dans le temps. Qu’il suffise ici d’évoquer le projet (avorté), il y a quelques années, de location sur très longue période du port de Vladivostok et d’une partie de cette ville. Un autre projet qui a été évoqué est celui de la création, au sein de la Fédération de Russie, d’une république autonome « chinoise » (c’est-à-dire à population chinoise, la nationalité « chinoise » devenant l’une des nationalités de la Fédération). A ce propos, on peut rappeler qu’un territoire, le Birobidjan, avait été réservé, en Extrême-Orient, en 1934, par Staline, à l’accueil d’une population juive (« oblast autonome juif » du Birobidjan, 36 000 km² au contact du fleuve Amour) avec le yiddish comme langue officielle ; cet oblast fut peuplé pour une part importante par des juifs qui ne représentent plus aujourd’hui que 1 % de la population. Le territoire regorge de minerai de fer et un projet (chinois) existe d’un grand pont ferré et routier sur le fleuve Amour, permettant l’évacuation du minerai. Va-t-il devenir un oblast chinois au sein de la fédération de Russie ?

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 12:28

Par Jean-Paul Guichard

Economiste, Chaire Jean Monnet ad personam de l’Union Européenne, auteur avec Antoine Brunet de « La visée hégémonique de la Chine, l’impérialisme économique » (l’Harmattan, 2011).

 

Le texte qui suit a servi de support à une conférence du même titre lors du 6e festival de géopolitique de Grenoble - 2-6 avril 2014.

 

La crise récente des relations entre la Russie et l’Occident à propos de l’Ukraine et de la Crimée suscite une question : y aurait-il à l’œuvre un nouvel impérialisme russe ? L’hypothèse à la base de la présente réflexion est qu’en matière de relations internationales Moscou est guidé par un double objectif de reconstruire avec la Russie et son environnement un pôle économique et politique puissant et de maintenir l’intégrité territoriale du pays face à la formidable montée de la puissance chinoise, une menace pour la Sibérie qui nécessitera à long terme une entente avec l’union Européenne.

On trouve dans tous les établissements d’enseignement de Chine une carte « historique », celle d’une grande Chine, au 17ème siècle, incluant une partie du Kirghizstan, une partie du Kazakhstan, la totalité de la Mongolie, la quasi-totalité de l’Extrême Orient russe et le sud de la Sibérie ; les dirigeants russes ne l’ignorent pas. La Sibérie au sens large[1] constitue une énorme partie de ce pays composite qu’est la Fédération de Russie : une région presque vide ayant une frontière de plus de 4 000 kms avec le pays le plus peuplé de la planète, la Chine. La Russie, dont la population déclinait jusqu’à une date récente, particulièrement en Sibérie, saura-t-elle maintenir sa souveraineté sur cet immense territoire ?

Cette question est au cœur de la politique russe aujourd’hui ; c’est évidemment aussi celle des relations avec la Chine dont on craint qu’elles pourraient évoluer, à terme, vers la remise en question des traités « inégaux » passés jadis avec l’Empire Russe. L’hypothèse qui sera privilégiée ici est que les dirigeants russes, en dépit des apparences de la coopération russo-chinoise et du traité de Shanghai, craignent beaucoup la montée en puissance chinoise et envisagent des contre-feux, notamment « l’Union Eurasiatique »[2] qui pourrait devenir un instrument de résistance, en Asie, à la pénétration chinoise.

La Russie actuelle a des frontières récentes, à l’échelle de l’histoire, dans le Caucase et en Extrême-Orient : ce sont les régions pour lesquelles Moscou a des craintes concernant la pérennité de sa souveraineté.

La Sibérie, un élément « historique » de l’Empire russe

La Russie constitue un pays relativement jeune comme l’avait déjà remarqué, au 19ème siècle, Alexis de Tocqueville. A partir de sa naissance en 1276, la Principauté de Moscovie s’étend progressivement pour devenir la Russie. Au 16ème siècle, l’aggravation et la généralisation du servage entraîne une fuite de paysans vers les marches de l’Empire : les « cosaques » vont alors jouer, précisément, un grand rôle dans la conquête et le peuplement de la Sibérie qui commence ; la présence russe dans cette région du monde est donc ancienne[3] : on pourrait dire que cette colonisation est l’un des éléments fondamentaux du processus par lequel la Russie s’est formée en tant qu’ensemble politique.

Les territoires situés en extrême orient, au contact des fleuves Amour et Oussouri[4] sont d’acquisition bien plus récente. L’expansion russe s’était heurtée à la puissance chinoise ; par le traité de Nertchinsk (1689), les monts Stanovoï et le fleuve Argoun[5] constituent alors la frontière entre les deux pays : la Russie renonçait ainsi à l’accès à la mer du Japon. Deux siècles après, la situation avait considérablement changé : l’Empire du Milieu était affaibli, dépecé par les puissances occidentales ; les interventions anglo-françaises étaient pain béni pour le pouvoir tsariste qui pouvait alors imposer le traité « inégal » d’Aigun en 1858 et, ce qui l’aggrave, signer la convention de Pékin (1860). Cela avalisait le travail entrepris à partir de 1850 par le général Mouraviov visant à coloniser la région de l’Amour : étaient cédées par la Chine la souveraineté sur les territoires situés au nord de l’Amour et à l’est de l’Oussouri (les frontières naturelles) ainsi qu’une partie de la Mandchourie[6].

Ainsi, il apparaît, si on considère les trois « districts fédéraux » qui composent la Sibérie au sens large, l’Oural, la Sibérie, l’Extrême-Orient, que le premier n’est concerné en rien par de quelconques visées chinoises ; il n’en va pas de même pour les deux autres qui sont très largement concernés par des revendications territoriales « latentes » de la Chine.

La Chine et les territoires russes d’Asie

En dépit du discours officiel selon lequel il n’y a plus de contentieux frontalier avec le grand voisin du nord, la présence de cartes historiques d’une grande Chine dans les établissements d’enseignement témoigne d’une volonté d’entretenir la mémoire des « traités inégaux »[7] en même temps que celle de faire admettre à un large public la fiction d’une grande Chine largement inventée.

Le district fédéral de Sibérie compte 12 unités ; neuf d’entre elles sont concernées en totalité[8] ou en partie[9] par cette revendication implicite, c’est-à-dire qu’elles appartiennent en tout ou partie à l’ensemble délimité par cette carte. Cela représente un territoire d’une surface d’environ 3.150.000 km² pour une population de près de 10.500.000 habitants. Pour l’Extrême-Orient, sont concernés en totalité les oblasts de l’Amour et du Birobidjan ainsi que les Kraïs de Khabarovsk et de Primorie (Vladivostok) : un  territoire de 1.350.000 km² pour une population d’un peu plus de 4.000.000 d’habitants.

L’addition générale est impressionnante : 4.500.000 km² et une population de 14.500.000 personnes[10]. Toutefois cette addition doit être relativisée : les territoires d’Extrême-Orient font partie de la Russie depuis les traités inégaux tandis que, plus à l’ouest, les territoires russes avaient été reconnus de fait par l’empereur de Chine du fait de la signature du traité de Nertchinsk dont on nous apprendra peut-être un jour que, lui aussi, était « inégal » !

A l’évidence, les revendications territoriales seront d’abord relatives à la région de l’Amour et de l’Oussouri avant de gagner des territoires situés au nord de la Mongolie. Ce sont d’ailleurs bien ces territoires (Amour, Khabarovsk, Primorie, Birobidjan) ainsi que l’ancien oblast de Tchita (qui fait maintenant partie du Kraï de Transbaïkalie) qui firent l’objet de revendications effectives de la direction chinoise, à la fin des années 1960 (lorsqu’il y eut des incidents et des accrochages militaires frontaliers en 1969) à la grande fureur de Moscou.

Bien sûr, les temps ont changé ; la rupture entre la Chine et l’Union Soviétique (désignée alors par le pouvoir maoïste comme « l’ennemi principal ») et l’alliance politique nouée entre Mao et Nixon ont marqué une période de l’histoire ; en 1989, M. Gorbatchev, pendant les évènements du « printemps de Pékin », normalisait les relations avec le grand voisin du sud et, en 1995, ce rapprochement devenait une quasi alliance qui se concrétisait en 1996 par le traité de Shanghai[11].

Bien que les frontières soient considérées par les signataires comme « intangibles », des évènements plus ou moins récents (Moldavie, Géorgie, Crimée[12]) montrent que cela est très relatif. On peut donc imaginer que puissent réapparaître à terme des différends frontaliers – sous des formes qui ne seraient pas nécessairement classiques – entre la Chine et la Russie ; comment ne pas être frappé par la disproportion entre les peuplements situés de part et d’autre de la frontière : 4 millions d’habitants dans les provinces russes de l’Amour et de l’Oussouri occupant 1,35 millions de km² contre près de 40 millions d’habitants dans la province chinoise qui leur fait face, le Heilongjiang, qui occupent  seulement 260.000 km² ; côté chinois, une population dix fois supérieure disposant de trois fois moins d’espace… Il en résulte une forte immigration chinoise vers ces régions, en dépit des efforts des autorités russes pour en limiter le volume[13]. De plus en plus de chinois, majoritairement des hommes, s’installent légalement ou non de l’autre côté de la frontière : à la suite de firmes chinoises qui les emploient[14] ou bien de façon individuelle, comme salariés d’entreprises russes ou comme entrepreneurs individuels, notamment commerçants.  Cette population, dans les grandes villes comme Vladivostok, Khabarovsk ou Irkoutsk, est désormais importante ; son volume reste toutefois très imprécis : les incertitudes concernant les statistiques démographiques étant, dans le cas d’espèce, accrues du fait de pratiques illégales liées à la corruption[15].

Cette présence étrangère qui augmente rapidement doit être mise en relation avec les données démographiques générales de la Russie et celles qui se rapportent à l’ensemble de la Sibérie. Après une baisse générale de la population, certaines unités administratives septentrionales ont perdu en l’espace de 20 ans jusqu’à 30 ou 40 % de leur population, alors qu’ailleurs, notamment en Sibérie du sud et dans les provinces de l’Amour et de l’Oussourie, la baisse quoique sensible était bien moins élevée, de l’ordre de 3 à 10 %.

Depuis quelques années toutefois, la tendance s’est inversée : la population a cessé de diminuer, conséquence, en partie au moins, de la politique nataliste menée par le gouvernement[16]. De façon concomitante, la part de la population chinoise au sein de la population des provinces du sud-est de la Russie continue à croître.

Contentieux historique, déséquilibre démographique de part et d’autre de la frontière, immigration, il y a un autre facteur qui peut faire craindre, à long terme, une mainmise chinoise sur ces territoires : la logique expansionniste de la politique de Pékin dont il faut dire un mot.

Lorsque M. Deng est revenu aux affaires, en 1978, un tournant a été pris par l’Empire du Milieu : celui du retour au capitalisme tout en conservant l’héritage totalitaire[17]. La Chine est donc aujourd’hui dotée d’un capitalisme, extrême en ce sens que les travailleurs n’ont quasiment aucun droit, assurant la prospérité d’une oligarchie corrompue régnant sur les entreprises, le parti unique (le PCC, Parti Communiste Chinois) et l’Etat. Comme dans tout régime totalitaire, il faut une idéologie officielle afin de canaliser le désir des masses et éviter qu’elles ne se révoltent ; or les inégalités sont d’une ampleur telle qu’il fallait bien mettre en sourdine puis abandonner le discours du marxisme-léninisme, de la lutte des classes[18] et de la dictature du prolétariat qui porte en lui un idéal d’égalité ! il fallait rompre une bonne fois pour toutes avec cette notion de « classe » qui suppose qu’il y a des intérêts divergents entre les composantes d’une société ; dans le courant des années 2000, M. Hu Jintao inventait donc un nouveau « concept » à usage interne : la « société harmonieuse » découlant d’une lecture très inspirée de Confucius ; grâce à celui-ci, illustration du génie du peuple chinois, on apprend que les oppositions n’ont pas lieu d’être dans la culture chinoise, ce qui explique et justifie le parti unique ! La démocratie n’est donc qu’une invention « occidentale » qui ne saurait correspondre aux besoins du peuple chinois. Malheureusement pour le pouvoir en place, cette notion de « société harmonieuse » n’est pas mobilisatrice.

Comment donc maintenir des inégalités extrêmes sans mettre en danger l’ordre social qui les engendre ? Le nationalisme, l’affirmation que la Chine est injustement traitée dans le monde et qu’elle n’a pas la place qui devrait être la sienne restent une recette éprouvée ; l’Etat-Parti ne se prive pas de l’utiliser largement, principalement dans ses relations avec le Vietnam et le Japon aujourd’hui[19], peut-être dans ses relations avec d’autres pays à l’avenir.

L’expansionnisme chinois est principalement orienté vers l’est et le sud-est aujourd’hui. Pour cela, il lui était nécessaire de s’allier, même provisoirement, avec le grand voisin du nord ainsi qu’avec  les pays turcophones d’Asie Centrale : aux fins d’avoir leur appui face aux dangers du terrorisme ou du séparatisme au Xinjiang (province turcophone) principalement mais aussi face à l’agitation internationale à propos du Tibet ou bien face aux protestations que suscitent les coups de force chinois en mer de Chine.

Du côté de la Russie, il s’agissait sans doute d’obtenir des appuis sur la question du Caucase[20], d’éliminer la présence américaine en Asie Centrale[21], d’être débarrassé de tout souci de frontière avec le grand voisin pour une période longue, enfin de pouvoir éventuellement bénéficier de la compréhension de celui-ci pour ce qui concerne les rêves de contrôle et d’exploitation des richesses de l’Océan Arctique[22]. Sans doute, est-ce sur ce genre d’intérêts croisés que repose le traité de Shanghai qui est donc appelé à durer un certain temps.

Il arrivera bien un moment où les changements dans le  peuplement du Xinjiang et celui des provinces de Mongolie intérieure seront suffisamment avancés du point de vue du gouvernement, les migrations intérieures cumulées aboutissant à rendre les Hans largement majoritaires : il sera alors possible à l’expansionnisme de Pékin de se manifester dans cette région ; la proie toute désignée sera alors la Mongolie dont la séparation d’avec la Chine est récente : elle ne date que du 1er décembre 1911, le jour où la Mongolie proclama son indépendance à la faveur de la révolution[23] ; on doit noter ici que l’éventuelle demande de rattachement de la Mongolie à la Chine poserait à la Fédération de Russie un double problème : celui de devoir renoncer à un  allié traditionnel  constituant un glacis entre la Russie et la Chine d’une part, celui de risquer de voir ultérieurement sa souveraineté contestée sur l’oblast de Touva, détaché de la Mongolie en 1921 ; une telle revendication de la part de la Chine constituerait pour la Russie une provocation : ce serait la rupture !

Sauf bien entendu, si de façon très cynique était rééditées avec  la Mongolie les dispositions secrètes du pacte germano-soviétique de 1939 prévoyant le partage de la Pologne et sa disparition en tant qu’Etat ; pour qu’une telle hypothèse soit crédible, il faudrait que la Fédération de Russie évolue vers un régime totalitaire ; ce n’est certes pas impossible, toutefois, en dépit du caractère autoritaire du pouvoir en place[24], il semble peu probable que le peuple russe se laisse entraîner dans une telle dérive.

 


[1] Au sens très large, la « Sibérie » comprend les 3 « districts fédéraux » suivants : Oural (12,2 millions d’habitants et 1,79 millions de km²), Sibérie (19,5 millions d’habitants et 5,11 millions de km²), Extrême-Orient (6,5 millions d’habitants et 6,21 millions de km²) ; au total : 38 millions d’habitants qui occupent 13,1 millions de km².

Dans ce qui suit on envisagera un domaine plus restreint, la « Sibérie » et « l’Extrême-Orient » : 26 millions d’habitants occupant 11,3 millions de km².

[2] L’Union Eurasiatique est à ce jour l’utopie de la constitution d’un grand ensemble centré sur la Russie,  fonctionnant un peu sur le mode de l’Union Européenne. Il y a trois pays fondateurs : le Kazakhstan (son Président semble être à l’origine de l’idée), la Russie et la Biélorussie. Le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Arménie ont déclaré leur intérêt pour ce projet.

[3] Les villes sibériennes occidentales sont fondées vers 1600 : Tioumen (1586), Tobolsk (1587), Tomsk (1604). Plus à l’Est, l’Océan Pacifique est atteint en 1640 par des explorateurs ; un fort est construit à Iakoutsk en 1629, un comptoir de commerce s’établit à Irkoutsk en 1625 qui deviendra « ville » en 1686 puis capitale de la Sibérie Orientale. Le détroit de Béring et l’Alaska sont explorés à partir de 1740.

[4] Il s’agit de l’oblast de l’Amour, de l’oblast autonome du Birobidjan, du Kraï de Khabarovsk, du Kraï de Primorie (Vladivostok/Oussouri), de l’oblast de Sakhaline.

[5] Les monts Stanovoï, inhabités, séparent le bassin du fleuve Lena au Nord de celui du fleuve Amour au sud ; le fleuve Argoun constitue la frontière entre la Chine et la Russie sur près de 1 000 kms. William Cox, dont l’ouvrage est traduit en français (« les nouvelles découvertes de la Russie », 1781) donne des précisions sur le traité de Nertchinsk : « Par les 1er et 2ème articles, les limites sud-est de l’empire de Russie furent fixées à une chaîne de montagnes qui se prolongent au nord du fleuve Amour, depuis la mer d’Okhotsk jusqu’à la source de la petite rivière Gorbiza, ensuite de cette rivière jusqu’à son embouchure dans l’Amour et enfin à l’Argoun, depuis la jonction  avec la Shilka jusqu’à sa source ».

[6]A peu près à la même époque, était signé avec le Japon, en 1855, le traité d’amitié de Shimoda par lequel la frontière commune passait au milieu des îles Kouriles et qui faisait de l’ïle de Sakhaline une possession commune : le nord pour la Russie, le sud pour le Japon ; par le traité de Saint-Pétersbourg (1875), le Japon renonçait à sa part  dans Sakhaline contre la souveraineté de la totalité des îles Kouriles.

[7]Il n’y a pas que les cartes : de nombreux musées sont consacrés à ce thème des territoires arrachés à la Mère-Patrie.

[8]Les républiques d’Altaï, de Touva, de Bouriatie, de Khakassie ; les Kraïs de l’Altaï et de Transbaëkalie.

[9]Le Kraï de Krasnoïarsk et les oblasts de Kemenovo et d’Irkoutsk.

[10]Cela est encore plus saisissant si on ajoute la totalité de la Mongolie (1.500.000 km²) et une partie du Kazakhstan !

[11]Le traité de Shanghai (Russie, Chine, Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan) a pour objet de régler des problèmes de frontières (avec le principe de leur intangibilité) et, corrélativement, de réduire les forces armées aux frontières, de lutter contre le terrorisme et le « séparatisme », de promouvoir la coopération économique.  Cela répond notamment aux inquiétudes russes dans le  Caucase  et chinoises au Xinjiang. En 2001, est créée l’organisation du traité de Shanghai en même temps que l’Ouzbékistan adhère au traité. Dans les années suivantes, d’autres pays sont admis comme observateurs : la Mongolie (2004), le Pakistan, l’Inde et l’Iran en 2005, et l’Afghanistan en 2012.

[12] A ces références, notamment celle de la Crimée, on pourrait ajouter la scission du Kosovo obtenue, contre la Serbie, par une partie des membres de l’OTAN.

[13]Les efforts des autorités sont contrecarrés par la forte corruption qui existe dans les Administrations.

[14]A Oussourisk (175.000 habitants), ville située à 50 kms de la frontière, de nombreuses entreprises chinoises se sont établies, qui fonctionnent avec … de la main-d’œuvre chinoise !

[15]Certaines estimations font état d’une population étrangère de dix millions de personnes vivant clandestinement en Russie.

[16]Une illustration de cette reprise est fournie par l’évolution entre 2010 et 2013 des grandes villes : Vladivostok passe de 592 000 à 600 000 habitants (+ 0,4 % par an), Khabarovsk de 577 000 à 593 000 habitants (+ 0,8 % par an), Irkoutsk de 588 000 à 606 000 habitants (+ 1 % par an).

[17]L’utopie du totalitarisme réside dans l’atomisation des individus impuissants face à la toute-puissance de l’Etat, sans aucune instance intermédiaire (lieu de pouvoir) entre eux et l’Etat.

[18]Contrairement à une idée fort répandue, la notion de « classe » n’est pas due à Karl Marx mais à un historien français, Guizot (cours à la Sorbonne, 1828).

[19]En janvier 1979, la Chine déclenche une guerre contre le Vietnam qui venait d’intervenir en décembre 1978 contre le pouvoir des « khmers rouges » au Cambodge. Ce coup de force a été précédé de la récupération par la force de quelques îlots des îles Spratley, précédemment occupés par Taiwan et par le Vietnam. La Chine revendique la souveraineté sur ces îles, pourtant fort éloignées de son territoire, bien plus près du Vietnam et des Philippines, comme elle revendique la souveraineté sur l’ensemble des mers de Chine méridionale et orientale (incluant les îles Senkaku). A l’appui de cela : des incidents militaires, des manifestations antijaponaises et des atteintes aux intérêts japonais en Chine en 2012/2013.

[20]On pourrait dire que le Caucase, principalement la Tchétchénie, est à la Russie ce que le Xinjiang est à la Chine.

[21]Notamment de la concession d’une partie de l’aéroport de Bishkek (Khirghizstan).

[22]En matière maritime, on pourrait imaginer un deal entre russes et chinois : les premiers appuyant les seconds pour la mer de Chine, contre un appui réciproque concernant l’océan arctique.

[23]La Mongolie actuelle est un vaste territoire, peu peuplé (1 557 000 km² pour 2 750 000 habitants). A partir de son indépendance en 1911, la « Mongolie autonome » est divisée en deux parties : la Mongolie « intérieure », région autonome chinoise et la Mongolie extérieure, l’actuelle Mongolie pour l’essentiel, perdant tout de même la région de Touva, devenue en 1921 un oblast russe. Face au Japon, la solidarité URSS/Mongolie sera étroite, notamment en 1939. Plus tard, menacée de voir la Mongolie annexer la « Mongolie intérieure » avec l’appui de l’URSS, la République de Chine accepte de reconnaître l’indépendance mongole en octobre 1945. Il en sera de même pour la République Populaire de Chine en 1949.

[24]Ce n’est pas le lieu, ici, d’analyser la nature du pouvoir exécutif existant actuellement en Russie ; toutefois, l’existence des « temniki », les directives qu’envoie l’Administration Présidentielles aux médias, chaque semaine, constitue un marqueur indiscutable d’autoritarisme dans le système de pouvoir.

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:09

Elizabeth Crémieu

Ayant eu le privilège d’effectuer un voyage d’étude en Malaisie avec l’Association des Auditeurs de l’IHEDN en juin-juillet 2013, voyage magnifiquement préparé et accompagné par l’ Attaché de Défense de l’Ambassade de France, le Capitaine de Vaisseau Pierre Delbrel, je propose ici quelques réflexions sur les problèmes géopolitiques de ce pays trop peu connu des Français, et quasiment absent des manuels de géopolitique mis à la disposition des élèves de classes préparatoires.

Pendant ce voyage, je pensais à la formule de Philippe Moreau-Defarges, qui dit dans un de ses ouvrages de géopolitique que chaque nouvel Etat recherche successivement la survie, l’identité, la puissance, et je me demandais ce qu’il en était pour la Malaisie, Etat récent, puisque né en 1957 et n’ayant pris sa forme actuelle qu’en 1965.

La survie

Rappelons d’abord quelques points d’histoire indispensables pour éclairer le présent: la Malaisie, située sur une route maritime essentielle, bordée à l’Ouest par le Détroit de Malacca, a attiré les Européens dès le XVIème siècle et a été progressivement colonisée par les Anglais. Ceux-ci  contrôlaient directement les « strait settlements : Penang, Malacca, Singapour, trois ports stratégiques sur le Détroit, et indirectement les sultanats de l’intérieur. Après la Deuxième Guerre mondiale, marquée par l’occupation japonaise, les territoires constituant la Malaisie péninsulaire ont obtenu leur indépendance en 1957. Puis en 1963, deux anciennes colonies britanniques de l’ile de Bornéo (majoritairement indonésienne), Sabah et Sarawak, ont rejoint la Malaisie, créant ainsi un Etat en deux morceaux, séparés par une mer indonésienne, où la Malaisie dispose de corridors de circulation. Enfin en 1965, Singapour, qui faisait initialement partie de l’Etat, a pris son indépendance. La Malaisie couvre donc 330 000 km2, 40 % sur la péninsule, où se trouve 85 % de la population, 60 % à Bornéo.

Situé en Asie du Sud-est, le nouvel Etat a connu, comme ses voisins, une insurrection communiste appuyée par la Chine Populaire, qui avait commencé avant même l’indépendance, et qui a duré jusqu’aux années 1980. Les Malaisiens parlent d’« emergency and insurgency ». Le dernier cessez-le-feu datant seulement de 1989, les chefs militaires actuels ont tous connu cette période comme jeunes officiers et en restent marqués.

Or, en février 2013, un commando de Philippins - quelques centaines d’hommes- a occupé une partie du Sabah, et réclamé que cet Etat soit rattaché au Sultanat philippin de Sulu, auquel il appartenait jusqu’en 1878. La Malaisie a vivement réagi : blocus naval, bombardement des rebelles, combats au sol. L’affaire était terminée le 6 mars. Mais cette affaire qui, vue de France, peut paraître insignifiante est considérée comme grave en Malaisie, où elle ravive des craintes liées à sa géographie particulière et à son histoire récente.

Le Sabah n’est pas le seul territoire contesté : la Chine revendique en bloc toutes les iles Spratley, situées en Mer de Chine méridionale, alors que certaines d’entre elles reviennent à la Malaisie. L’enjeu ici, ce sont les gisements pétroliers sous-marins.

Ces litiges territoriaux sont vus comme autant de menaces par la Malaisie, entourée de voisins puissants et dynamiques : la Chine, l’Indonésie, et même Singapour. C’est pourquoi elle équipe et modernise son armée. Il y a là un marché porteur pour les industries de défense françaises : depuis cinq ans, le tiers des commandes d’armement malaisiennes est allé à la France.

L’identité

La Malaisie, qui compte 28,8 millions d’habitants en 2012, est un pays multi ethnique. Le groupe le plus nombreux est celui des bumiputra ou bumiputera, ce qui signifie les fils de la terre, qui regroupe les Malais, qui sont 14,5 millions en 2012 et les autres peuples autochtones de la péninsule, de Sabah et de Sarawak (3,1 millions en 2012). Soit un total de 17,6 millions, qui représentent 66,4 % des citoyens malaisiens. Le tiers restant est constitué de 6,5 millions de Chinois (24,5 % de la population malaisienne) et 1,9 million d’Indiens (7,4 %), qui descendent d’immigrants venus à l’époque de la colonisation anglaise. Dit autrement, un tiers des Malaisiens ne sont pas malais. Enfin le pays compte 2,4 millions d’immigrés.

L’hétérogénéité ethnique se retrouve dans le domaine religieux . Les Malais sont musulmans, et on parle souvent de l’islam malais, apporté par des marchands, comme d’un islam modéré et tolérant ; les Chinois sont bouddhistes ou taoïstes, les Indiens souvent hindouistes, parfois musulmans ou chrétiens. La Constitution garantit la liberté religieuse, mais il est interdit à un Malais de se convertir.

Fait fondamental, le poids économique prépondérant de la minorité chinoise : celle-ci contrôlait plus de 90 % de la richesse du pays au moment de l’indépendance, ce qui était source de tensions avec les Malais, tensions qui ont entrainé des violences en 1969. Les pouvoirs publics ont alors mis en place une politique de discrimination positive en faveur des Malais, qui bénéficient de la quasi-totalité des postes dans l’administration (pléthorique). Aujourd’hui la part des Malais dans la richesse du pays a augmenté, mais les Chinois détiennent toujours 60 % de la richesse du pays, contrôlant le secteur de l’immobilier, le commerce, etc. Les tensions existent donc encore, atténuées, selon un processus classique, par la croissance très forte, même si celle -ci s’accompagne d’inégalités.

 Créer une identité nationale dans un pays où les communautés vivent côte à côte, sans se mélanger, est donc un véritable défi.  Le 31 août 1970, jour de la fête d'indépendance pour la Malaisie péninsulaire, à la suite de l'émeute sociale de mai 1969, une idéologie nationale, le Rukun Negara ou les Principes de la Nation a été définie : « Our nation, Malaysia, is being dedicated to: achieving a greater unity of all her people; maintaining a democratic way of life; creating a just society in which the wealth of the nation shall be equitably shared; ensuring a liberal approach to her rich and diverse cultural tradition ;and building a progressive society which shall be oriented to modern science and technology. We, the people of Malaysia, pledge our united efforts to attain these ends, guided by these principles:1. Belief in God ; 2. Loyalty to king and country ; 3. Upholding the constitution ; 4. Rule of the law ; 5. Good behaviour and morality.

Mais l’équilibre est fragile et le pays connaît depuis les années 1990 une islamisation politique et sociale, que les premiers ministres successifs ont favorisée pour contrer le parti malais d’opposition, l’affaiblir en reprenant ses idées, selon un processus classique mais dangereux. Il ne faut pas négliger non plus les influences extérieures, celles des pays du Golfe. Aujourd’hui certaines provinces sont gouvernées par le parti islamiste. Depuis 2007, un procès a été intenté par le gouvernement à des journaux chrétiens qui employaient le terme Allah. Les tribunaux ont donné raison aux chrétiens, mais des mouvements islamistes proches de l’UMNO, le parti malais majoritaire, utilisent cette affaire pour se poser en défenseurs de l’islam : ainsi en juillet 2013, pendant le Ramadan, certains ont demandé l’expulsion du nonce apostolique.

Donc une identité fragile, de vraies inquiétudes.

 

La puissance

Pour la Malaisie, pays de 30 millions d’habitants, il est plus indiqué de parler d’influence que de puissance. Les dirigeants du pays et en particulier le plus prestigieux d’entre eux, Mahathir Mohammad, premier Ministre de 1981 à 2003, cherchent pour leur pays reconnaissance et influence, par une politique dirigiste d’une grande continuité, ce qui est favorisé par le fait que c’est la même majorité, le Barisan national, qui dirige le pays depuis l’indépendance. Rappelons pour montrer la volonté d’indépendance des dirigeants du pays, qu’en 1997, lors de la crise asiatique, seule la Malaisie a rétabli le contrôle des changes, contre l’avis du FMI.

Pour être reconnu, le pays devait sortir du sous-développement. C’est chose faite : après des décennies de forte croissance dans un cadre très dirigiste, la Malaisie est un Nouveau Pays Industrialisé (NPI), un pays émergent, son PIB par habitant est de 15 000 dollars par an, elle est le troisième pays le plus riche de l’ASEAN derrière Singapour et Brunei, et elle vise 20 000 dollars par habitant en 2020. La réussite économique est symbolisée entre autres par les tours jumelles Petronas, à Kuala Lumpur, et plus encore par la construction d’une capitale administrative spectaculaire, Putrajaya, au Sud de Kuala Lumpur, et d’une ville vouée à la haute technologie, Cyberjaya.

La Malaisie veut aussi développer son influence en devenant un hub, centre stratégique ou plaque tournante, dans plusieurs domaines : transports, télécommunications, éducation. Les universités se multiplient dans le pays, attirant des étudiants de tout le monde musulman mais aussi du reste du monde. Parmi elles, l’Université Petronas, à Ipoh, attire les meilleurs enseignants du monde entier (nous y avons été reçus par deux enseignants-chercheurs français de premier plan et par un enseignant-chercheur malaisien qui avait fait ses études supérieures en France et était parfaitement francophone), sélectionne ses étudiants et forme des ingénieurs de haut niveau. Le pays envoie aussi les meilleurs de ses étudiants faire des études à l’étranger, y chercher ce qu’il y a de mieux.

Elle cherche à diversifier ses partenaires dans tous les domaines pour ne pas rester sous l’influence trop prépondérante des Etats-Unis, on constate une véritable obsession du non-alignement, et joue un rôle actif au sein des organisations régionales. Elle est membre de L’OCI, Organisation de la Conférence Islamique, du Commonwealth. Membre fondateur de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-est, en français ANASE), créée en 1967, elle plaide pour son renforcement.

Elle équipe et modernise son armée à laquelle elle consacre 2,5 % de son PIB, budget qui va augmenter à cause de l’affaire du Sabah. Comme chacun sait, « tout pays a une armée chez lui. Quand ce n’est pas la sienne, c’est celle d’un autre ». Or la Malaisie est déjà un client important des entreprises d’armement françaises, le cinquième client militaire de la France. Voulant développer la haute technologie, aujourd’hui une des clés de la croissance, la Malaisie impose aux entreprises qui lui vendent des matériels de pointe – et donc des armes- de lui offrir des offsets, soit des compensations d’une valeur équivalente à ses achats, qui peuvent prendre des formes très variées, et consistent surtout en transferts de technologie : pour ne citer que les entreprises qui nous ont reçus, Eurocopter a installé un simulateur de vol qui permet de former des pilotes d’hélicoptères, il y a une chaire Technip à l’Université Petronas, etc. Ce système souvent critiqué puisqu’il correspond à des transferts de technologie est défendu par les entreprises présentes dans le pays. Comme la Malaisie doit renouveler ses avions de combat (des Mig 29) en 2015, Dassault a créé une société dans le pays pour proposer le Rafale, le marché portant sur 18 avions. Le Rafale a beaucoup d’atouts, puisque les Malaisiens veulent un MRCA, multi role combat aircraft. En outre, la France accepte plus de transferts de technologie que les Etats-Unis, et Dassault a plus de possibilités de transferts qu’Eurofighter, avion international. Ainsi Dassault, parmi les offsets, propose de transférer une chaine d’assemblage en Malaisie. Ce dont la firme a besoin, désormais, c’est d’un appui politique au plus haut niveau. Car les Américains sont sur les rangs pour vendre le F18, et le Président Obama se rend en Malaisie en octobre de cette année.

 

Que conclure ? Je proposerai deux idées : la première, j’espère l’avoir montré de façon convaincante, est que la Malaisie affronte simultanément, aujourd’hui encore, les trois défis dont nous avons parlé : la survie menacée par l’affaire du Sabah ; l’identité fragilisée par l’islamisation ; l’influence, difficile à établir dans une Asie du Sud-Est dominée par des géants comme l’Indonésie ou par une cité-Etat à la réussite éclatante, Singapour, à laquelle les Malaisiens pensent et se comparent constamment.

La deuxième est que la France, puissance moyenne, a tout intérêt à développer les liens nés de l’amitié entre Jacques Chirac et Mahathir Mohammad, qui ont ouvert aux entreprises françaises un marché dynamique. De 2006 à 2012, selon les chiffres fournis par François Matraire, d’Ubifrance, les exportations françaises ont augmenté de 50 %, et la Malaisie est le deuxième partenaire commercial de la France en Asie du Sud-est, l’aéronautique représentant plus de 65 % des exportations françaises. Mais ce n’est pas tout : il y a autant de filiales de firmes françaises en Malaisie qu’au Vietnam. On ne peut que souhaiter le développement des relations économiques entre la France et la Malaisie, développement qui  passe par une meilleure connaissance et une plus grande reconnaissance de ce pays.

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 12:01

 

Benoist Gachet est professeur en classes préparatoires au lycée Grand Lebrun, Bordeaux.

 

Quelles seront les conséquences du séisme du 11 mars 2011 ? Compte tenu de l’ampleur de la catastrophe et compte tenu de la situation économique dans laquelle se trouve le pays, sur quoi repose aujourd’hui l’avenir du Japon ?

La secousse principale, particulièrement sévère (8,9 sur l’échelle de Richter), qui a touché la région de Sendei, au Nord de l’agglomération de Tokyo, a déclenché un tsunami dévastateur[1]. La vague de 10 mètres de haut, qui a déferlé sur plus de 300 km, sur le littoral de la région du Tohoku (région septentrionale de l’île d’Honshu), a tout balayé, détruit, broyé, pénétrant parfois à plus de cinq kilomètres à l’intérieur des terres. Le bilan est lourd, surement plus de 25 000 morts et un paysage d’apocalypse, mais le pire pourrait être à venir. En effet, les dommages majeurs subis par la centrale nucléaire de Fukushima pourraient avoir pour aboutissement un « Tchernobyl japonais », avec les risques que cela comporte, notamment pour la santé de millions d’êtres humains. Cet enchaînement infernal de trois catastrophes aura des conséquences économiques durables, surtout si le pays ne parvenait pas à éviter l’accident nucléaire majeur.

Le tremblement de terre du 17 décembre 1995 (6,9 sur l’échelle de Richter) constitue une référence. Il avait très durement frappé le Japon en détruisant la ville de Kobé, 1er port japonais (3ème mondial), un des cœurs de la conurbation du Kansai (20 M d’habitants), concentrant 20 % du potentiel industriel du pays. Le séisme avait provoqué des dégâts considérables : 5 480 morts, 10 000 personnes déplacées, 200 000 bâtiments détruits ou fortement endommagés. La facture avait été de 120 MM de $, soit 2,5 % du P.I.B.. Le choc s’était traduit, dans le domaine économique, par un ralentissement de la croissance et une chute de l’indice Nikkei, ceci pendant plusieurs mois. Or, si le tremblement de terre du 11 mars 2011 a touché une région moins stratégique sur le plan économique, celle-ci est autrement plus étendue. Les dégâts sont immenses : des centaines de milliers de bâtiments abattus ou hors d’usage, des villes rayées de la carte, des centaines de milliers de sans-abris, des infrastructures portuaires, routières et ferroviaires totalement détruites ou inutilisables, des usines anéanties ou paralysées, 11 réacteurs nucléaires arrêtés[2], dont ceux de la centrale de Fukushima Daini. Coût total estimé : 150 à 200 MM de $.

Facteur aggravant, la catastrophe survient dans un contexte économique et financier déjà difficile. En effet, depuis 20 ans, les taux de croissance sont plus que médiocres (entre 1 et 2 %), et l’économie nippone est entrée en récession en 2008 (-1,2 %) ; l’année 2009 a été particulièrement catastrophique (-5,2 %). En outre, le déficit budgétaire a nourri une dette publique qui atteint aujourd’hui 200 % du P.I.B., soit deux fois plus qu’en 1995. En pourcentage du P.I.B., l’État japonais est le plus endetté du monde industrialisé, or, pour maintenir l’économie à flot et pour financer la reconstruction, le gouvernement devra consentir de nouvelles dépenses budgétaires.

Cette fois, le coup porté a été d’une violence extrême. C’est le scénario du pire, le drame absolu. La 3ème puissance mondiale va devoir, encore une fois, pleurer ses morts, panser ses plaies, relever ses ruines …

Pour l’avenir, le Japon peut compter sur deux solides atouts, sa population et ses capacités d’innovation, et sur les effets de relance résultant de la reconstruction de la région de Tohoku.

Le pays peut compter sur sa population. Tous les journaux ont souligné le calme troublant manifesté par les Japonais, au moment de la catastrophe. Tous ont également salué leur capacité à souffrir en silence. Ce calme troublant n’est pourtant pas dû à l’inconscience. Il s’agit d’un trait de caractère, a priori vertueux, consubstantiel des influences du bouddhisme, du shintoïsme et du confucianisme. Celles-ci imprègnent les mentalités, favorisant le calme, l’acceptation de l’inévitable, le conformisme social, l’obéissance. Mais, la nature contraignante de l’archipel aurait également contribué à forger le caractère japonais. Depuis des siècles, ce peuple a appris à vivre avec l’exiguïté du territoire, avec les effets dévastateurs des séismes, des tsunamis, des éruptions volcaniques, des typhons, des coups de froid, des tempêtes de neige. De cette proximité avec les déchaînements de la nature, résulte l’acceptation de la précarité des choses et de l’éphémère. Contre les calamités naturelles, comme celles nées des forces telluriques, l’homme ne peut rien ; ceci est une des données de l’existence et chacun sait qu’il peut perdre demain, tout ce qu’il possède aujourd’hui. C’est dans cette acceptation de l’éphémère que réside la force d’un peuple, habitué à reconstruire, à refaire, à rebâtir et finalement à renaître. En quelque sorte, dans chaque catastrophe, il y a une promesse de renouveau, de renaissance. Ces considérations poussent donc à l’optimisme : les Japonais reconstruiront le Japon …à condition qu’ils parviennent à éviter la catastrophe nucléaire (Cf. infra).

Le Japon peut également compter sur ses capacités d’innovation technologiques et sur ses industries de pointe. En effet, il devrait demeurer (sauf accident nucléaire) un « pays  technologique » : le budget de la Recherche-développement représente 1/5 des dépenses mondiales et 1/4 des brevets déposés dans le monde sont japonais. L’activité économique est en grande partie fondée sur des entreprises solides qui savent innover et exporter. Elles sont particulièrement présentes dans les domaines de la robotique, des nanotechnologies, des biotechnologies, des automobiles électriques ou hybrides, des énergies renouvelables, des tissus intelligents, de l’électronique grand public, malgré la forte concurrence à laquelle est soumise cette dernière filière. Pour l’avenir, les capacités d’innovation technologiques devraient être un atout majeur, un des fondements du relèvement économique.  

Enfin, si à court terme, l’économie nippone devrait enregistrer un recul, de l’ordre de 2 à 2,5 % de P.I.B. pour l’année 2011 (Banque mondiale), celui-ci devrait être suivi d’une l’embellie consécutive à l’effort de reconstruction. Déjà des capitaux d’origine nippone refluent vers le Japon pour répondre aux besoins de financement. De la forte demande qui s’exprimera devrait résulter quelques mois de reprise économique, c’est du moins ce qui s’était produit au lendemain du séisme de 1995. L’occurrence d’un sursaut économique est d’autant plus forte que la région de Tohoku pèse, selon la BOJ, près de 8 % du P.I.B. japonais. Or, le redémarrage de l’économie de la région exigera la remise en marche, à l’échelle régionale, de tous les éléments constitutifs du système industriel de type toyotiste, c’est-à-dire, des transports et de tous les segments des différentes filières de production. Après le coup de frein consécutif au tsunami, cette relance de la croissance devrait avoir des vertus salvatrices, mais jusqu’à quel point et combien de temps pourra-t-elle s’exprimer ?

En effet, il y a au moins trois raisons d’être inquiet. L’endettement, le vieillissement démographique et l’hypothèque nucléaire constituent de réelles menaces pour l’avenir du pays.

L’endettement de l’État est déjà colossal (200 % du P.I.B.), or compte tenu de l'étendue des dégâts, le montant des dépenses publiques nécessaires à la reconstruction sera probablement, selon des sources convergentes, de l’ordre, de 60 MM de $. A cela s’ajoutent les pertes fiscales liées à l’effet récessionniste de la catastrophe et l’alourdissement des charges financières résultant des nouveaux emprunts. En résumé, entre fléchissement de la croissance, diminution des recettes fiscales et nouveaux emprunts, la situation des finances publiques devrait encore s’aggraver. Or, en janvier dernier, l'agence de notation financière Standard and Poor's avait abaissé la note de la dette à long terme du Japon, à « AA- ». Cette situation est préoccupante, car même si le gouvernement devrait pouvoir éviter une crise financière majeure (ses capacités de remboursement en font un des emprunteurs les plus fiables du monde), elle devrait logiquement réduire ses possibilités d’intervention.

L’autre grande menace est sa démographie. Le pays vieillit rapidement, la population diminue ; elle a diminué de 3 % depuis 1997. Selon les projections, en 2050, la population sera ramenée à 89 M d’habitants (contre 127 M aujourd’hui), soit une perte de 38 M et la population en âge de travailler devrait passer de 82 M, aujourd’hui, à 52 M en 2050. Les conséquences de cet harakiri démographique pourraient être catastrophiques. La conséquence la plus prévisible, outre les problèmes liés à la prise en charge des personnes âgées, sera la baisse de la production et par conséquent le déclin économique. En effet, il sera tout simplement impossible au Japon de tenir le rythme actuel de production, sauf à réaliser des gains de productivité pour le moment totalement hors de portée, à délocaliser massivement avec les risques que cela comporte pour les technologies avancées, ou encore à ouvrir le pays à une très importante immigration. Le Premier Ministre, Naoto Kan, devait considérer la question de la démographie avec toute l’urgence nécessaire, or, le climat d’inquiétude qui résulte de la catastrophe et du risque nucléaire devrait éloigner l’occurrence d’un déjà très hypothétique renouveau démographique.

Enfin, l’Archipel est sous la menace d’une catastrophe nucléaire. Dans l’immédiat, tout est suspendu à la résolution des problèmes que connaît la centrale de Fukushima. Un accident nucléaire majeur, de type Tchernobyl, compte tenu de la géographie économique du Japon, de la répartition de la population, aurait des conséquences incommensurables. Sur la façade du Pacifique vivent des millions de personnes. L’agglomération du Kanto, dont un des centres est la ville de Tokyo, rassemble 31 millions d’habitants. Or, cette monstrueuse conurbation n’est qu’à 230 km de la centrale, donc à portée des éventuels nuages radioactifs qui pourraient se former au-dessus des quatre réacteurs. Il suffirait que les vents les poussent vers le Sud. Les catastrophes humanitaire et économique seraient alors inévitables. L’évacuation de 31 M d’individus, entassés dans l’entonnoir que forme la plaine du Kanto serait tout simplement impossible, et pour aller où ... ? Si le nuage poursuivait sa route vers le Sud, au-dessus des espaces urbanisés qui longent le Tokaido (l’axe routier qui relie Tokyo à Kyoto), 40 à 50 M d’habitants pourraient être alors concernés. Sur le plan économique, la conséquence serait la paralysie totale, consécutive à l’arrêt de la production de 40 % à 60 % du potentiel industriel du pays. Enfin, compte tenu du poids de l’économie nippone dans le monde et de ses connexions avec les économies asiatiques, en particulier chinoise, et occidentales, l’effet « boule de neige » serait inéluctable. Le Japon n’étant pas l’Ukraine, c’est toute l’économie mondiale qui serait alors exposée à un tsunami économique …

Ce scénario catastrophe, pour le moment écarté, donne la mesure du risque technologique auquel s’est exposé le Japon. Pour l’heure, plus d’un mois après la secousse majeure, malgré les efforts déployés par TEPCO pour stabiliser la situation, l’hypothèque nucléaire n’est toujours pas levée. Le 12 avril, l’Agence japonaise de sûreté nucléaire et industrielle (NISA) a relevé, provisoirement, le degré de gravité de l'accident à la centrale de Fukushima au niveau maximum de 7 sur l’échelle INES[3]. Rappelons que le niveau 7 correspond à un « rejet majeur de matières radioactives, avec des effets étendus sur la santé et l'environnement ». A l’évidence, les responsables japonais ont joué aux apprentis sorciers ; le risque a été sous-évalué …

Quel sera le bilan définitif ? Il ne pourra être dressé avant de longs mois, mais nous savons, d’ores et déjà, qu’il s’agit de la plus grave crise, subie par le Japon, depuis la guerre. C’est un désastre absolu pour ce pays qui, après l’humiliation de 1945, avait pris sa revanche en lançant un défi à sa géologie, à sa géographie, en parvenant à se hisser au 2ème rang économique mondial, à rivaliser avec la puissance technologique étasunienne. Dans l’immédiat, un constat s’impose, en voulant trop défier sa nature, le Japon a péché par orgueil …



[1]  Le 1er septembre 1923, le tremblement de terre du Kanto, 7,9 degrés sur l’échelle de Richter, avait fait 142 000 morts, dont pour une bonne part, des victimes des incendies. 

[2] Le parc nucléaire nippon compte 55 réacteurs.

[3] Classification de l'échelle internationale des événements nucléaires.

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 14:17

Christian Bardot

Agrégé d’histoire, professeur de chaire supérieure en classes préparatoires au lycée Lakanal, à Sceaux (92)

 

 

Le président de la République française se rend en Inde pour la seconde fois depuis le début de son quinquennat : du 4 au 7 décembre 2010, il séjournera cette fois plus longtemps que lors de sa visite éclair de janvier 2008. En contrepoint de la focalisation sur la Chine, c’est l’occasion de réfléchir à la relative faiblesse des relations entre notre pays et l’autre géant asiatique. La fédération indienne rassemble 17 % de l’humanité, elle est devenue la onzième économie mondiale et son taux de croissance, de l’ordre de 8 % l’an en moyenne depuis 2003, s’il ne suffit pas à éradiquer la misère qui frappe une grande partie de sa population, fait d’elle un marché attractif - la classe moyenne susceptible d’acquérir une vaste gamme de biens de consommation est évaluée à quelques 300 millions de personnes. « Le monde doit comprendre que l’Inde a changé » déclarait en 1991 Manmohan Singh, l’économiste sikh qui devenait alors ministre des Finances avant de diriger son gouvernement en continu depuis 2004. À considérer le peu d’intérêt que manifestent nos grands médias pour l’Inde, on mesure que bien du chemin reste à faire, dans l’Hexagone en tout cas : à titre d’exemple, nos télévisions et journaux qui avaient dépêché une armada de correspondants pour couvrir les Jeux Olympiques de Pékin sont restés muets sur les Jeux du Commonwealth organisés à New Delhi en octobre 2010 - cet événement ayant lieu tous les quatre ans a pourtant mis en compétition 7 000 athlètes venus de 70 pays.

     

 « L’oubli de l’Inde » que déplorait le philosophe Roger-Paul Droit (L’oubli de l’Inde, une amnésie philosophique, PUF, 1989) s’inscrit dans la relation à éclipses qu’entretient la France avec cet État-civilisation. Sous l’Ancien Régime, nos rois s’y sont intéressés sans esprit de suite : après que Louis XIV et Colbert aient créé en 1664 la Compagnie des Indes orientales, les « Messieurs de Saint-Malo » se lancèrent dans le commerce avec « les Indes ». Quelques centaines d’aventuriers fondent des comptoirs, deviennent médecins ou conseillers des maharajahs, bâtissent des palais, évangélisent...Quelques uns font fortune et deviennent des nababs, puis l’entreprise tourne court : en 1754, Dupleix qui avait établi la prépondérance française sur l’immense Dekkan est désavoué par Louis XV alors soucieux de resserrer les liens avec Londres. Les Français sont supplantés par les sujets de Sa Gracieuse Majesté dans un contexte où le Royaume-Uni se donne les moyens d’établir sa prépondérance sur les rivages de l’Asie, de Canton à la mer Rouge, et, plus généralement, sur les mers du globe. Après bien des vicissitudes, la France, finalement plus terrienne que maritime, ne conserve que cinq comptoirs le long des côtes indiennes : ils ont été transférés en 1954 à la jeune République devenue indépendante sept ans avant. Le passé français subsiste aujourd’hui à Pondichéry, « fenêtre culturelle de l’Inde vers la France » (Nehru) : des bâtiments y évoquent le souvenir de la Troisième République, quelques milliers d’habitants y sont de nationalité française. Les Pondichériens constituent une bonne partie de la maigre colonie indienne installée en France : autour de 100 000 personnes, concentrées à Paris, dans la modeste « little India » du quartier de La Chapelle (elle est cependant extrêmement active comme en témoignent les nombreux sites animés par les membres de cette petite diaspora).

 Nos établissements d’enseignement supérieur n’attirent pas davantage des étudiants indiens pourtant prompts à s’expatrier : plus de 100 000 se trouvent à l’étranger, mais 1 900 seulement en France contre 15 000 au Royaume-Uni, 5 000 en Allemagne... Leur nombre progresse, certes, et un projet d’université franco-indienne est lancé mais rares sont les grandes Écoles qui ont tissé des liens étroits avec l’Inde : l’INSEAD de Fontainebleau, l’Ecole des Mines de Paris, l’ESSEC qui a créé un MBA avec l’IIM d’Ahmedabad, Grenoble Ecole de Management, partenaire de l’Institut indien du Management de Bangalore et de trois autres établissements d’enseignement supérieur indiens…

 Ces contacts humains au total limités sont à l’image des relations économiques : l’Inde absorbe moins de 1 % des exportations françaises ; alors que notre pays est le 5ème exportateur mondial, il n’est que le 15ème fournisseur de l’Inde et celle-ci n’est que son 11ème client ; la part de marché des quelques milliers d’entreprises françaises vendant en Inde est de 1,7 %. C’est du même ordre que dans l’ensemble de l’Asie, 1,5 % : une présence étriquée dans un espace émergent qui pénalise lourdement notre commerce extérieur. La France vend surtout des Airbus et des armes, elle achète, pour près de moitié, des articles textiles, puis des produits chimiques et sidérurgiques : l’éventail des biens échangés demeure restreint. Les investissements français sont tout aussi limités : avec moins de 3 % du total des IDE en Inde, ils viennent au 7ème rang, loin derrière ceux provenant des États-Unis, du Royaume-Uni ou de la Chine. Le stock ne dépasse pas 750 millions de dollars alors que le stock total des investissements directs à l’étranger des firmes françaises est évalué à 800 milliards d’euros à la fin 2009 : tandis que les Etats-Unis captent 17 % de ce total, la Chine n’émarge que pour 1 % et l’Inde pour bien moins – ce qui rappelle que les flux d’IDE s’organisent avant tout au sein de la zone OCDE en dépit de la focalisation médiatique et critique sur les délocalisations vers les pays à bas salaires (Banque de France, bulletin N° 181, 3ème trimestre 2010, « Les ID français à l’étranger et les IDE en France à la fin 2009 », www.banque-de-france.fr) . Quelques 300 entreprises françaises sont implantées en Inde, un chiffre restreint, même s’il tend à augmenter. On y trouve les grands noms du CAC 40 : Saint-Gobain, les ciments Lafarge, les parfums et cosmétiques l’Oréal ; Danone est le premier biscuitier du pays ; Accor a signé avec un groupe local pour lancer des hôtels pour hommes d’affaires, type Ibis ; Renault développe un partenariat avec le constructeur automobile Mahindra et Mahindra en même temps que Renault-Nissan assemble en Inde des voitures destinées aux marchés émergents …À côté de ces firmes qui entendent avant tout produire en Inde pour vendre sur le marché local, d’autres s’installent pour tirer parti des ressources indiennes en personnel qualifié dans les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication : Axa, Société Générale, Cap Gemini qui gère à partir de Bangalore le réseau informatique de TXU, la première compagnie électrique du Texas…Mais beaucoup de firmes hésitent, les obstacles sont nombreux : manque de cadres véritablement anglophones ; complexité d’un marché indien verrouillé encore par les blocages bureaucratiques hérités de la longue période de « développement autocentré » qui a précédé la politique d’ouverture initiée en 1991. Pour un esprit formé par une longue tradition centralisatrice, cartésienne et laïque l’hétérogénéité d’un pays divisé en 28 États et 7 territoires et le kaléidoscope que forme une socio-culture encore imprégnée de religiosité sont déroutants – la Constitution reconnaît 22 langues principales, toutes les croyances se côtoient : si l’hindouisme est majoritaire, l’Inde est aussi le troisième pays musulman au monde par le nombre de fidèles, et les minorités chrétiennes, bouddhistes, parsie, etc sont influentes. Faut-il incriminer aussi la faible propension au « grand large » d’un capitalisme hexagonal converti à l’Europe par la volonté des décideurs politiques depuis la décennie 1950 mais spontanément peu porté vers les horizons lointains ? Les rapports franco-indiens s’inscrivent au demeurant clairement aujourd’hui dans un cadre européen : un partenariat stratégique a été lancé entre l’Inde et l’Union Européenne, un sommet annuel réunit les deux parties depuis l’an 2000 ; l’Europe est, comme entité économique, le premier partenaire économique de l’Inde, l’ancienne métropole britannique jouant le rôle moteur.

 Quoiqu’il en soit, le décalage est flagrant avec des relations politiques bilatérales qui se sont étoffées depuis une douzaine d’années : lancement d’un partenariat stratégique en 1998, venue du Premier ministre indien à Paris en 2005, 2008 et 2009 (M.Singh, invité d’honneur des cérémonies du 14 juillet, vit défiler ce jour là 400 soldats indiens sur les Champs-Élysées) ; visite du président Chirac à New Delhi en 2006, puis du président Sarkozy en 2008 et en 2010. Au niveau des États, la relation est à la fois stratégique (nucléaire civil, coopération militaire), diplomatique (la France soutient la candidature de l’Inde à un siège de membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU et entend agir de conserve avec elle au sein du G20 – ce qui devrait se vérifier durant la présidence française de cette structure) et universitaire (des équipes de chercheurs travaillent sur des projets relatifs aux neurosciences, à l’exploration spatiale, etc). L’intérêt français pour l’Inde est également vif sur le terrain culturel : le salon du Livre de Paris a mis l’Inde à l’honneur en 2007 et les traductions d’auteurs indiens se multiplient, les films « bollywoodiens » rencontrent un succès certain dans nos salles obscures, la manifestation Lille 3 000 a célébré Bombay ; la France dispose par ailleurs de centres de recherche renommés sur l’Inde, le CERI, le CEIAS à l’EHESS, l’INALCO…

 Notre relation à éclipses à l’Inde ne serait-elle pas au fond un miroir du « génie français » : la politique et la culture avant le commerce ?

 

 

 

Pour approfondir

 

-          C. Bardot, L’Inde au miroir du monde. Géopolitique, démocratie et développement de 1947 à nos jours, Ellipses, 2007.

-          Chambre de commerce et d’industrie de Paris, L’Inde, un rendez-vous à ne pas manquer, 2007 (http://www.ccip.fr) .

-          Cité nationale de l’immigration, revue Hommes et migrations, « Diaspora indienne dans la ville », automne 2007 (www.ccifranceinde.com)

-          C.Jaffrelot, J.L.Racine, N.Blarel, L.Gayer, New Delhi et le monde : une puissance émergente entre Realpolitik et Softpower, Autrement, 2008.

-          M.Testard, L’appel de l’Inde, Pearson éducation France, 2006.

-          J.Weber (dir.), Les relations entre la France et l’Inde de 1673 à nos jours, Indes savantes, 2002

 

 

 

Inde et France : quelques éléments de comparaison

 

 (rang mondial)

 INDE

France

Poids

-          superficie en km²

-          population en 2009

-          PIB 2008 en milliards de $ (estimé)

 

 3 287 263

 1 198 003 000

 1 209 (11ème)

 

 551 500

 63 400 000

 2 865 (6ème)

Niveaux de développement

-          PIB par habitant en $, en 2008 (estimé)

-          IDH 2006

-          Indicateur synthétique de fécondité (2008)

-          % de moins de 15 ans dans la population totale (2008)

 

 1 016

 

 0,609 (112ème)

 

 2,8

 

 

 32

 

 46 016

 

 0,955 (7ème)

 

 2

 

 

 18

 

D’après Images économiques du monde 2010, A.Colin.

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 07:48

 

Un peu de contexte

 

Le Kirghizstan est l’une des cinq républiques de l’Asie centrale post-soviétique, peuplée d’environ cinq millions d’habitants, qui accéda, comme ses voisines, à l’indépendance en 1991. Considérée comme la plus prometteuse dans la perspective d’une démocratisation au début des années 90, elle s’avère, dans les années récentes, la plus instable.

 

 

L’accession à l’indépendance, le 31 août 1991, a permis l’organisation des premières élections libres qui désignèrent Askar Akaev président. Cas unique dans l’ex-URSS, celui-ci ne faisait pas partie du bureau politique du parti communiste local ; il était membre de l’académie des Sciences soviétique. Voilà qui, par contraste avec ses homologues dans les républiques voisines, parut prometteur aux observateurs internationaux. Par ailleurs, le Kirghizstan s’est d’emblée posé en bon élève pour les organisations et les institutions financières internationales : il a accepté toutes les réformes et politiques d’ajustements structurels, ouvrant ainsi des pans entiers des fonctions jusque-là dévolues à l’Etat au secteur privé via les organisations non gouvernementales occidentales, notamment.

 

Une première alternance violente du pouvoir : 2005, de Akaev à Bakiyev

 

Cependant le système instauré par le premier président, Askar Akaev, a rapidement suscité le mécontentement de la population : d’une part, la corruption et le népotisme ont fait sombrer l’économie kirghize dans l’épanouissement des mafias et dans une paupérisation généralisée ; si le régime a eu  la capacité de drainer les investissements en développement des organisations internationales, ils ont été détournés de leurs objectifs. D’autre part, les réformes constitutionnelles ont finalement concentré le pouvoir entre les mains du président, entachant ainsi l’image de la démocratie kirghize.

 

Suivant pour partie seulement le scénario des « Révolutions de couleurs », le soulèvement qui renversa Akaev, au printemps 2005, a été abusivement nommé la « révolution des Tulipes ». Si le mouvement fut effectivement d’abord populaire, il prit rapidement la forme d’une révolution de palais, ramenant au pouvoir des personnalités écartées quelques temps au préalable. Kurmanbek Bakiyev, chef de file de la protestation, qui s’est fait ensuite élire président, avait été premier ministre de Akaev.

Comme en Serbie (2000), en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004), le mouvement trouve ses prémices dans la dénonciation de fraude électorale lors des législatives de février-mars 2005. Les premiers troubles dans le sud du pays se sont amplifiés et structurés autour de l’appel à la démission du gouvernement. Fin mars, les manifestants prirent d’assaut la présidence poussant le président Akaev à la démission et à la fuite.

 

En 2005, la légitimité des nouveaux tenants du pouvoir puisait à plusieurs sources :

 

-          Avant tout, l’équipe conduite par Bakiyev portait les revendications de la population et, représentant l’alternance au pouvoir, fut identifiée à un pouvoir renouvelé. Les premières années de cet exercice du pouvoir montra que les principes du gouvernement restaient les mêmes.

-          Par ailleurs, l’opposition qui prit la tête du soulèvement fut formée de personnalités originaires du sud du pays, quand l’équipe déchue représentait les clans du nord. Cette alternance-là aussi a pu donner l’idée d’un renouvellement.

 

Ces deux points témoignent de ce que l’alternance fournit de la légitimité « par défaut » : la nouvelle équipe, parce qu’elle appuyait ses revendications de démission de ses prédécesseurs sur la critique de ses méthodes d’exercer le pouvoir, s’est donné à voir comme en rupture par rapport à ces pratiques autoritaires et patrimonialistes. A ce titre-là, l’équipe qui prit le pouvoir par la force se posa en opposant et dénonciateur d’un pouvoir illégitime et, par conséquent, en représentant et défenseur de la population dans les oppressions qu’elle vit. Pour ces raisons-là, les « révolutionnaires » du printemps 2005 ont reçu un large soutien de la population.

 

Cette légitimité que lui procurait l’alternance n’a nullement été affectée par les méthodes brutales et les conditions d’une prise de pouvoir par la force : c’est sous la pression des manifestations de rue et de l’occupation de la place centrale de la capitale par la population (village de yourtes) que le président démissionna ; suite à quoi, les chefs de file de la protestation se sont installés au pouvoir avant d’organiser les élections qui les confirmèrent dans les fonctions qu’ils se sont attribuées. La légalité fut recherchée par le processus démocratique : des élections présidentielles ont lieu 3 mois plus tard.

 

Cependant, les tensions internes à la nouvelle équipe au pouvoir n’ont pas tardé à émerger et ont offert l’occasion de dévoiler la face réelle du pouvoir : Bakiyev, pour mettre un terme aux disputes, assura la double fonction de président et de premier ministre. Par la suite, les élections législatives de janvier 2008 avaient complètement été détournées pour placer dans le parlement uniquement des députés du parti présidentiel ; aucun parti de l’opposition n’y était plus représenté. Enfin, Bakiyev resserra le cercle du pouvoir autour du clan familial : ses frères avaient été placés dans les plus hautes fonctions, dont Djanesh Bakiyev, colonel des services de sécurité, commandait la garde présidentielle. Maxime, son fils, avait été nommé à la direction de l’Agence centrale pour le développement, l’investissement et l’innovation (TsARII), véritable institutionnalisation de la corruption au sommet de l’Etat qui gérait autant les ressources internes qu’externes (subsides perçues pour le maintien des bases militaires russe et américaine, notamment). Dans ces fonctions, il semblait évident pour tous que Maxime se préparait à succéder à son père.

 

L’évolution que connut le pouvoir à ce moment-là démontre qu’en s’établissant, il se partage de moins en moins.

 

2010 : la preuve renouvelée que le pouvoir ne se quitte pas volontairement

 

Le printemps 2010 a connu un nouveau soulèvement qui à nouveau conduisit à la chute du gouvernement dirigé par Bakiyev. La délégitimation du pouvoir, cette fois encore, est passée par des étapes bien connues :

 

-          les ressources nationales avaient fait l’objet d’un pillage et étaient détournées au seul bénéfice du clan familial Bakiyev et de ses proches, entraînant une paupérisation de la population.

-          la participation politique fut progressivement confisquée ; le principe de la souveraineté du peuple fut détournée par un système électoral irréaliste et des élections systématiquement frauduleuses.

-          Les ex-compagnons de route de Bakiyev qui avaient conduit avec lui la protestation de 2005, se sentant trahis, ont constitué une opposition efficace.

 

En critiquant le pouvoir, les leaders de l’opposition ont bénéficié de la légitimité de cristalliser et de représenter les mécontentements de la population. Cette légitimité fut en outre renforcée par leur emprisonnement quelques jours avant les émeutes qui vinrent finalement à bout du régime Bakiyev. Ainsi se constitua une communauté de destin des victimes du régime : pour des raisons économiques (augmentation récente et vertigineuse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie) et répression (persécution des journalistes, des opposants etc.).

 

Le gouvernement provisoire fut d’abord bien accueilli parce qu’il a eu le mérite d’avoir participé au départ de Bakiyev. Cependant sa légitimité était fragile et sa consolidation rendue difficile. Dans la foulée de son ascension au pouvoir, sa principale source de légitimité, compte tenu à la fois du contexte immédiat (émeutes et coup d’Etat) et régional (dictatures voisines) ne peut provenir que de sa capacité à restaurer la stabilité. Une autre légitimation est particulièrement attendue par les acteurs internationaux, celle de la voie électorale et démocratique. Le gouvernement provisoire avait fortement conscience que les ressources de l’Etat dépendent en large partie de l’aide internationale ; c’est pourquoi il a  immédiatement inscrit ses actions dans un calendrier électoral en trois étapes :

-          Une nouvelle constitution a été adoptée par référendum le 27 juin ;

-          Des élections législatives se sont déroulées le 10 octobre ;

-          Les élections présidentielles suivront mais ces dernières sont moins attendues dans la mesure où la nouvelle constitution instaure une république parlementaire où le président aura moins de pouvoir que le premier ministre. 

 

Cette volonté d’affichage et d’inscription réelle dans un processus démocratique doit aussi être compris dans le contexte d’un coup de force : une nouvelle fois – et comme leur prédécesseurs – les personnalités qui forment le gouvernement provisoire sont arrivées au pouvoir par la force. Cet état de faits ne peut être acceptable pour les personnels occidentaux et il doit être rapidement remplacé par une légitimation fondée sur un processus démocratique et participatif.

 

 

Le référendum sur la constitution s’est tenu quelques jours après le traumatisme des violences qui ont éclaté mi-juin 2010 et qui ont opposé Kirghizes et Ouzbeks dans le Sud du pays, dans une atmosphère de toute évidence peu propice à une consultation. Et la polémique fut en effet animée dans les cercles tant kirghizes qu’internationaux pour savoir si le référendum devait être maintenu ou pas. En même temps, si une analyse distancée tranche pour un report, un certain réalisme prônait le maintien : la nouvelle équipe au pouvoir avait besoin de cette légitimité et comptait sur elle pour renforcer son autorité. Les milieux internationaux, à la fois parce qu’ils étaient de plus en plus embarrassés de traiter avec les auteurs d’un coup de force, et parce que, espérant un changement dans l’exercice du pouvoir, ils les soutenaient, n’ont laissé aucun doute sur leur position : le référendum devait avoir lieu.

Pratiquement, le gouvernement provisoire avait besoin de cette légitimation pour deux raisons supplémentaires :

-          parmi les personnalités qui le composent, peu sont charismatiques et compétentes ; plus rares encore sont ceux qui représentent le renouvellement de la classe politique ;

-          enfin, les Kirghizes sont las de voir se succéder les tenants d’une compétition au pouvoir déjà ancienne. Le charisme de la présidente provisoire, Roza Otumbaeva – ancienne diplomate de premier rang – est une carte importante pour la crédibilité du gouvernement de cette transition, mais il ne suffit pas.

 

Le 10 octobre se sont tenues les élections législatives. Leur fonctions, vu les orientations données par le gouvernement provisoire, est d’instaurer une république parlementaire et casser le présidentialisme consolidé qui s’est généralisé dans la région depuis les accessions à l’indépendance. Les résultats sont pour le moins décevants et en tout cas alarmants : Ata-jourt, le parti le plus proche du président déchu Bakiyev, et sous le coup d’une enquête pour incitation à la haine, arrive en tête avec une courte avance (8,8% des suffrages) devant le Parti social-démocrate du Kirghizstan, pro-gouvernemental, qui a recueilli 8,1% des voix. Sans un nombre suffisant de sièges, aucun des partis élus (5) ne peut former seul une majorité gouvernementale. Le jeu des alliances est donc ouvert[1].

 

 

Clés de lecture du contexte immédiat

 

Le contexte immédiat justement complique sérieusement la tâche du gouvernement provisoire : environ deux mois après le renversement du régime Bakiyev, des violences ont dévasté les principaux centres urbains du sud du pays (Osh, Jallalabad), causant la mort de quelques 2000 Ouzbeks du Kirghizstan et contraignant à l’exil quelques 100.000 personnes[2]. Un tel déchaînement de violence de la part des Kirghizes a révélé un peu plus la faiblesse du nouveau pouvoir : une telle violence, jamais vue dans l’histoire récente du pays aurait nécessité une intervention rapide et d’ampleur que le gouvernement n’avait, d’une part, pas les moyens de mettre en œuvre, et d’autre part, ne disposait pas de l’influence suffisante pour obtenir le soutien d’un allié (Russie en premier lieu).

 

La question de la légitimité de l’équipe au pouvoir aujourd’hui à Bishkek est bien délicate à traiter, en particulier parce que l’analyse des massacres d’Ouzbeks dans le sud n’est pas encore achevée. Les manipulations des foules par les politiques des deux bords (gouvernement provisoire et clan Bakiyev retranché) ne font plus de doute, sur le thème d’une instrumentalisation des appartenances communautaires (Kirghizes et Ouzbeks).

 

Le clan des Bakiyev et ses alliés cherchaient à déstabiliser le gouvernement provisoire en encourageant à prendre les Ouzbeks pour cible. De son côté, le gouvernement provisoire recherche des thèmes de rassemblement : comme il avait été critiqué, aux premières heures des violences, pour sa proximité avec les Ouzbeks, il a l’air aujourd’hui de vouloir donner des gages aux Kirghizes. Ses services de sécurité maltraitent aujourd’hui les Ouzbeks dans une recherche officielle des responsables des violences, particulièrement difficile à fonder : le bilan des victimes montre qu’elles sont dans une écrasante majorité ouzbèkes.

 

 

Une telle violence est difficilement explicable autrement que par l’affrontement de factions politiques qui ont su mobiliser leurs membres – voire agrandir leur base. Cette mobilisation politique s’est traduite en termes ethniques (ce niveau correspond aux anciennes nationalités soviétiques : ouzbek, kirghiz etc.) parce que la sociologie des factions politiques montre qu’elles ne traversent pas ce clivage entre Kirghizes – Ouzbeks[3]. Ainsi ces violences ne peuvent être qualifiées à proprement parler d’interethniques parce qu’elles ne sont pas en premier lieu la manifestation d’un sentiment de rejet des Ouzbeks par les Kirghizes et des Kirghizes par les Ouzbeks, mais la manifestation d’une réaction violente pour la préservation des réseaux constitués qui assurent l’accès aux ressources économiques et politiques. La violence est à la hauteur de la menace ressentie de la perte de ces ressources.

 

Il reste que les réseaux de loyauté et de solidarité correspondent aux nationalités construites par le pouvoir soviétique, et qu’ils ne les traversent pas. Et la nature « sadique »[4] des violences commises de même que les slogans laissés sur les murs[5] montrent bien que ce niveau-là de l’identité a joué à plein ; quand la situation antérieure laissait plutôt penser qu’il n’était pas des plus pertinents. Ceci indique que ce niveau d’identité formé moins d’un siècle auparavant a été réapproprié par la population, intériorisé, et qu’il continue de structurer la société du Kirghizstan.

 

 

L’environnement régional et international

 

L’environnement régional fait que cette instabilité récente au Kirghizstan est pain béni pour les autocraties régionales (Ouzbékistan et Kazakhstan principalement) : c’est une démonstration supplémentaire que les régimes forts – autoritaires en l’occurrence –assurent mieux la stabilité. La participation politique de la société, et donc la démocratie, s’en trouvent encore plus discréditées. Elles sont synonymes de faiblesse du pouvoir, de risque de déstabilisation et donc de désordre et de chaos, scénarios redoutés s’il en est dans la région. Par ailleurs, la thèse culturaliste développée et instrumentalisée par les autocrates régionaux selon laquelle les nations centrasiatiques sont comme de jeunes enfants, trop immatures pour se voir confiés la démocratie, est enrichie d’un nouvel argument.

 

Au-delà, la Russie reste un acteur central. Une constante se dégage malgré l’alternance des régimes : tous recherchent le soutien de Moscou parce qu’ils savent qu’il est indispensable. Akaev comme Bakiyev comme Otumbaeva et Tekebaev[6] ne donnent pas seulement la priorité au maintien de bonnes relations avec Moscou, avant de se projeter comme tenants du pouvoir, ils se rendent à Moscou pour tester une telle perspective. Ainsi, ce n’est certainement pas un hasard si les leaders de l’opposition, emmenés par Roza Otumbaeva, se sont rendus à Moscou à la veille de leur emprisonnement par le régime de Bakiyev et des émeutes qui l’ont renversé. Et cette visite a eu lieu parce que les nouveaux prétendants avaient reçu quelques signes forts du pouvoir russe : avant les premières émeutes, Moscou avait multiplié les signes de lâchage du régime Bakiyev[7]. Par la suite, la Russie reste très prudente dans son soutien au gouvernement provisoire.

 

Cette analyse témoignage de ce que le jeu politique à Bishkek ne se fait pas sans la Russie. A cela s’ajoute le fait que la vision des transitions post-soviétiques par la communauté internationale a conduit à une hostilité croissante à l’égard de l’Occident[8]. Enfin, en tant que petit pays qui a besoin d’alliances et qui vit de l’aide au développement depuis son indépendance, le Kirghizstan se doit de ménager les milieux diplomatiques tant russes qu’occidentaux puisqu’en la matière les deux y contribuent.

 

 

Quelques conclusions sur l’exercice du pouvoir:

 

L’évolution politique de l’Asie centrale post-soviétique nous montre que le pouvoir ne se quitte pas volontairement mais seulement sous une pression qui menace la vie des dirigeants. Dans ces conditions, tous les moyens sont mobilisés pour se maintenir au pouvoir. Le pouvoir ne se partage qu’au sein d’un cercle restreint fondé sur des liens de parenté. Enfin, il donne accès à toutes les ressources. En conclusion, nous pouvons dire que le pouvoir est de nature autocratique, népotique et néo-patrimonial.

 

Le pouvoir est l’affaire des élites qui doivent contrôler la société. Les manifestations de 2005-06 ont souvent été interprétées comme ayant été organisées et payées par des chefs locaux. Cette perception dénie à la fois la réalité des griefs de la population (crise économique), les droits dont elle dispose en matière de bien-être (droits sociaux et économiques), et sa capacité à se former une opinion et à l’exprimer. C’est enfin de ce déni de l’existence d’une société civile structurée sur la base de mouvements politiques. « Amongst the majority of elites who hold to such a political view, mass participation is perceived as a threat and negotiation is considered to be something that properly should take place behind closed doors, before a fait accompli is presented for public consumption »[9].

 

Parallèlement, les pratiques et les institutions sociales du pouvoir démontrent la déconnexion entre les institutions étatiques formelles et la réalité des dynamiques du pouvoir et de ses acteurs[10] :

Les relations de parenté, qu’elles trouvent une expression dans le clan familial, le clan tribal ou la région, façonnent les relations de pouvoir. Le problème aujourd’hui réside dans le fait qu’elles ne sont ni reconnues ni intégrées aux structures du pouvoir. L’effet négatif est qu’elles rendent les lois non fonctionnelles[11]. Ces relations de parenté posent les bases de la structure en factions politiques :

Le factionnalisme politique s’appuie essentiellement sur deux dynamiques : 

-          les liens de parenté : ils interviennent dans l’accès, la captation et la rétention des ressources du pouvoir, à tous les niveaux des pratiques politiques, qu’elles soient étatiques, au sein des partis politiques et dans les ONG ;

-          le régionalisme : le changement des acteurs au sein du pouvoir exécutif en témoigne : sous la présidence de Akaev, les fonctions politiques étaient distribuées aux élites des régions du nord ; sous Bakiyev, elles étaient attribuées aux élites du sud.

 

 

Ce que permet le recul

 

Jusqu’aux récentes élections d’octobre 2010, la lecture de l’instabilité politique était structurée par l’analyse de l’autoritarisme : le Kirghizstan ayant été créé par l’Union soviétique, n’aurait connu qu’une brève, et bien imparfaite il faut bien le reconnaître, période démocratique. Les équipes qui accèdent au pouvoir par la voie des urnes exercent toutes finalement un pouvoir autoritaire qui se caractérise par l’accaparement des ressources conduisant à une collusion entre les élites politiques et économiques, le clientélisme, le népotisme et le néo-patrimonialisme.

 

Les résultats des élections législatives d’octobre 2010 et les violences inter-communautaires dans le sud du pays en juin obligent à une analyse en termes de construction de la conscience nationale. Comment l’Etat kirghize affirme-t-il sa présence dans l’espace public ? Quelle image donne-t-il de lui-même ? Par quels actes fondateurs et symboliques se légitime-t-il ? Quelles opportunités de participation politique offert-il à sa population, quelle que soit son appartenance communautaire ?

 

Les questions de l’identité et de l’Etat sont donc au cœur de la crise kirghize. Les modalités de l’exercice du pouvoir fondé sur le factionnalisme politique (clan familial, tribal ou régional) laissent bien peu de chances à l’émergence d’une sentiment commun d’appartenance à l’Etat kirghize. Dans ce contexte, il est bon de mentionner l’existence d’une institution politique informelle, le kizgizchylyk qui agit comme un code de conduite également destiné à valoriser une vision idéale des traditions et des traits culturels kirghizes[12]. Les questions qui traversent cette problématique sont celles de sa légalisation et de son institutionnalisation. Cette dynamique a un potentiel certain pour nourrir un nationalisme kirghize, qui, s’il n’était pas perceptible avant les violences commises à l’égard des Ouzbeks en juin 2010, semble aujourd’hui observable[13].

 

Par ailleurs, certains membres de l’intelligentsia de la capitale expliquent que le sentiment d’appartenance à l’Etat est faible : les Kirghizes, au sens de citoyens du Kirghizstan qui se verraient bien citoyens d’une province rattachée à la Russie, seraient nombreux (principalement dans le nord). Le sud, quant à lui, composé d’Ouzbeks et de Tadjiks, trouverait sa place dans un rattachement à l’une ou l’autre des républiques tutélaire, dans la terminologie soviétique : l’Ouzbékistan ou le Tadjikistan[14]. Quel crédit donner à ce scénario de dépeçage du Kirghizstan ? Faible, dans la mesure où, même si ce sentiment était largement partagé, les implications régionales d’une modification des frontières seraient bien trop graves. Reste que le sentiment existe et témoigne d’un échec de la construction nationale kirghize.

 

 

Le Kirghizstan se distingue dans la région par son ouverture à la communauté internationale – on a déjà dit qu’il est considéré comme le bon élève des organisations internationales et des institutions financières. Dans la continuité de cette logique, il a très largement accueilli de nombreuses ONG qui forment désormais un tissus dense dans tout le pays. Ainsi, et contrairement à ses voisins, le modèle d’Etat qui prévaut au Kirghizstan, est celui de l’Etat faible, l’Etat a minima, dont la capacité institutionnelle est fortement réduite ; quand ses voisins, au contraire, ont maintenu une conception du pouvoir fort dans un Etat fort. Or la présence de l’Etat dans l’espace public est cruciale pour la présence d’un intermédiaire, d’un médiateur, et ainsi d’un lien entre les différentes composantes de la population. La politique des nationalités de l’URSS a encouragé l’émergence d’identités multiples, en dessous du niveau de la république. C’est pourquoi aujourd’hui encore dans toutes les républiques post-soviétiques, on trouve des nationalités diverses. Elles étaient censées fusionner dans l’idéal de l’homo sovieticus. Ce niveau de l’identité qui lie entre elles les communautés ainsi émergées n’a pas été remplacé au Kirghizstan par la proposition d’une identité kirghize, la formation d’une communauté politique. Ce niveau-là ne peut qu’être construit politiquement, il n’est pas spontané. Et seul l’Etat peut assurer cette tâche. Au lieu de cela, les identités distinctes au Kirghizstan se retrouvent les unes en face des autres, sans lien entre elles, autre que la compétition pour le pouvoir et ses ressources.

 

Karine Gatelier est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.

 

 

 



[1] Le Monde, 13 octobre 2010.

[2] Bayram Balci, « Conflit interethnique au Kirghizstan en juin 2010. Implications locales et régionales », juillet 2010, CERI

[3] Olivier Ferrando, interview France Culture, 14 juin 2010 ; « L’ethnicité a bon dos » Le Monde, 18 juin 2010.

[4] Bayram Balci et Pierre Chuvin, « Stop au nettoyage ethnique au Kirghizstan », Le Monde, 6 août 2010.

[5] Balci, CERI op. cit.

[6] Respectivement Présidente du gouvernement provisoire et vice président chargé des réformes

[7] Déclarations de Poutine (« Bakiyev marche sur les pas de Akaev ») et de Medvedev, dans le même sens, à Washington ; Reportage sur la chaîne russe NTS accusant Bakiyev de corruption et de népotisme, quand, jusque là, il était un allié docile de Moscou. A cette même période, Bakiyev multipliait les signes de loyauté à Moscou, montrant ainsi l’importance cruciale d’un tel soutien.

[8] Heathershaw, John, “The Tulip Fades: ‘Revolution’ and repercussions in Kyrgyzstan”, Perspective, Vol. XVII N° 2, March-April 2007.

[9] Ibid

[10] Valentin Bogatyrev, “Status of formal political institutes and interactions with informal political structures in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/599/

[11] Muratbek Imanaliev, “Informal institutes as “rules of a political game” in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/598/

[12] Muratbek Imanaliev, “Informal institutes as “rules of a political game” in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/598/

[13] Propos de Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale, et « Conflit interethnique au Kirghizstan en Juin 2010. Implications locales et régionales », juillet 2010, www.ceri-sciences-po.org

[14] Interview avec Tatiana Mamatova, intervenante auprès de l’ONG Bureau des Droits de l’Homme, Bishkek et doctorante à l’UPMF, mai 2010

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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 07:54

Les attentats de Bombay sont-ils l'arbre qui cache la forêt ? La symbolique des objectifs (les lieux de l'ouverture internationale de l'Inde et de la présence occidentale), la nature des terroristes (islamistes) a amené à quelques comparaisons un peu rapides avec le 11 septembre, même si l'on peut penser que le modèle de celui-ci inspire de fait les groupes désireux de marquer les esprits.

Mais les comparaisons sont difficiles, voire inadéquates. Les terroristes de Bombay sont indiens, et leur mode opératoire a peu de chose en commun avec les actes perpétrés par les cellules militarisées d'Al Qaidah ou de la Jamaa Islamyia.

Et si les attentats de Bombay n'étaient en définitive que le dernier avatar d'une violence inhérente à cette région du Monde, mais qui tendrait à s'intensifier ces dernières années ?

La carte ci- jointe et la chronologie (rapide) ci-dessous rappellent cette longue histoire d'une violence et d'une instabilité politique assez générale, dans une région où, pourtant, les identités nationales ne sont pas défaillantes et, à quelques importantes exceptions près, les frontières sont stables à défaut d'être pacifiées.

Notons au passage que la vision de l'Asie en Occident est trop portée sur la croissance économique et la montée en puissance de la Chine pour anticiper les véritables évolutions, inquiétantes souvent, positives aussi (démocratisation de la vie politique en Thaïlande, aux Maldives, ...) de cette région qui représente, rappelons-le, la moitié de l'humanité.

Tentative des islamistes indiens de déclencher une réaction indienne forçant les musulmans d'Inde à se défendre et à rallier de fait leur cause ? De déclencher une guerre Inde - Pakistan permettant à ce dernier de venger les pogroms anti-musulmans de 1949 et de réaliser enfin l'union des musulmans indiens (ce qui suppose une surestimation naïve des capacités militaires du Pakistan) ? D'entraîner le Pakistan dans un chaos bénéfique aux islamistes radicaux de ce pays ? D'ouvrir un deuxième front soulageant le front afghan de la pression internationale ? De nombreuses explications sont possibles pour expliquer la stratégie et la tragédie de Bombay.

Mais ce qui semble sûr, c'est que le sentiment croissant de misère d'une partie de ces populations, le déficit de gouvernance de nombreux états de la région (problèmes auxquels l'Islam apporte une réponse sociale et morale), l'exacerbation des nationalismes et des communautarismes religieux ou autres, les sentiments anti-occidentaux et anti-chinois croissants et les externalités dévastatrices d'une capitalisme sauvage, d'une croissance économique et démographique destructrice de l'environnement et des solidarités traditionnelles font une place belle aux discours extrémistes, aux déchaînements de violence.

Prochain pallier ? Peut-être les élections générales au Bangla Desh dans deux semaines, dans un climat extrêmement tendu. A suivre.

Chronologie

Principales crises asiatiques depuis 1990

 

1992

Affrontements entre hindous et musulmans à  Jaipur et Bombay

Octobre 2001

Attentat à Srinagar

13 décembre 2001

Attentats à New Delhi

2002

Affrontements entre hindous et musulmans à  Ahmedabad

14 février 2005

Attentats à Manille

19 décembre 2005

Cessez le feu temporaire à Aceh

2006 2007

Manifestations à Dili contre le gouvernement Timorais

19 septembre 2006

Coup d’état militaire en Thaïlande

31 décembre 2006

Attentats à Bangkok

2007

80000 manifestations illégales en Chine

11 juillet 2007

Assaut sur la mosquée rouge de Karachi

12 août 2007

Appel à Djakarta pour la refondation du Califat islamique.

25 août 2007

Attentats à Hyderabad

Septembre 2007

Manifestations en Birmanie contre la cherté de la vie

23 novembre 2007

Attentats à Bénarès, Lucknow, Faizabad

23 décembre 2007

Retour de la démocratie en Thaïlande

27décembre 2007

Assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan

janvier 2008

Actes antichinois en Malaisie

février 2008

Affrontements dans les zones tribales entre armée Pakistanaise et tribus pachtounes

mars 2008

Manifestations au Tibet

mars 2008

Pogroms Antichinois à Lhassa et dans différentes villes

05 mai 2008

Attentats à Shanghai

13 mai 2008

Attentats à Jaipur

16 mai 2008

Attentats à Colombo

28 mai 2008

Renversement de la monarchie népalaise par la guérilla maoïste. Instauration de la république

21 juillet 2008

Attentats dans le Yunnan

25 juillet 2008

Attentats à Bangalore et Ahmedabad

août 2008

Attentats au Xinjiang

18 août 2008

Fin de la dictature pakistanaise du général Musharraf

13 septembre 2008

Attentats à New Delhi

13 septembre 2008

Pogroms antichrétiens dans l’Orissa (Est)

20 octobre 2008

Rumeur d’incapacité de Kim Jong Il en Corée du Nord

23 octobre 2008

Premières élections libres au Maldives

novembre 2008

Manifestations à Taipeh contre le rapprochement Taïwan / Chine

26 novembre 2008

Attentats à Bombay

décembre 2008

Manifestations et démission du gouvernement thaïlandais

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Asie
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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:12

Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

      La Chine vient de réaliser coup sur coup deux opérations de prestige, fortement médiatisées, qui prouvent à ceux qui en doutaient encore qu’elle est redevenue une très grande puissance : la réussite, à la fois logistique et sportive d’un grand événement international, les JO de Pékin ; l’envoi dans l’espace de la fusée Longue Marche dans l’espace.

Dès lors, on peut avoir l’impression que rien n’arrêtera la Chine dans son entreprise de reconquête de la puissance passée. Elle n’est peut-être pas encore la superpuissance qu’elle souhaite être, mais elle est au moins le pays de tous les superlatifs. Jusqu’où ira-t-elle ?

   Derrière cette question, il y en a en fait deux :

-          jusqu’où ira l’approfondissement de la puissance chinoise : quelle dimension de la puissance manque à sa panoplie, qu’il lui faut construire pour bâtir une puissance globale ?

-          jusqu’où géographiquement la Chine imposera-t-elle sa nouvelle puissance ? Jusqu’aux limites de l’écoumène ? Et même dans l’espace cosmique, là où se joue la bataille des Très Grands ?

C’est pourquoi il faudra rester très attentif, en cette fin d’année 2008 et l’année prochaine 2009, à la poursuite de l’ascension de la puissance chinoise. Un petit détour par l’astrologie chinoise n’est pas vain pour comprendre tous les enjeux de cette question : l’année 2008 était celle du rat, animal ambitieux, passionné, aimant la richesse : l’année 2009 sera celle du bœuf, animal déterminé, insoumis, dictatorial…

Faut-il dès lors craindre la Chine pour l’année à venir et guetter le moindre de ses agissements ?

 

   Trois idées essentielles peuvent retenir notre attention quant à l’évolution de la puissance chinoise.

 

1.              Ce qui est sûr, c’est que la Chine va poursuivre son « ascension pacifique » : un slogan lancé au début des années 2000 par le PCC et qui renoue avec la vision traditionnelle de la puissance.

 

Elle repose sur le commerce et plus globalement l’économie : la Chine est devenue récemment troisième puissance économique devant l’Allemagne.

Elle passe, sur les plans politique et diplomatique, par une nouvelle image de respectabilité. « La Chine ne sera jamais hégémonique » déclarait à sa prise de fonctions le nouveau président Hu Jintao. Elle se veut notamment rassurante sur la question de Taiwan : un rapprochement se dessine entre Taipeh et Taiwan depuis l’élection en mars dernier du candidat du Kuomintang Ma Ying-jeou, qui s’est déclaré en faveur d’une politique d’ouverture et de rapprochement avec Pékin. A suivre en 2009. Mais elle reste intraitable sur les questions de souveraineté nationale, quitte à brouiller le message envoyé aux Occidentaux, comme en témoigne la répression des événements du Tibet fin 2007.

Sur le plan militaire, la Chine se donne les moyens d’assurer sa sécurité. Elle poursuit un effort de modernisation de son armée, auquel elle alloue officiellement quelques 45 milliards de dollars annuels (sans doute beaucoup plus), pour résister à une éventuelle agression extérieure (notamment américaine). Elle développe une capacité de « seconde frappe » pour répondre à une attaque ennemie. Elle n’a jamais attaqué en premier dans son histoire, elle a toujours répondu à des agressions.

 

2.              La Chine veut bâtir une puissance globale qui repose plus sur le soft power que sur le hard power.

 

   En cela, elle renoue avec sa vision traditionnelle de sa puissance reposant sur le non-agir. Quand les Occidentaux jouent échecs et recherchent l’échec et mat, les Chinois jouent au go et veulent empêcher l’adversaire de jouer. Qu’entendre par puissance globale dans le cas de la Chine ?

 

Globale, parce que regroupant tous les attributs classiques de la puissance. C’est ce qu’on a montré dans le premier point : une puissance qui dispose des moyens de se faire respecter, qui est capable de contraindre si le besoin s’en fait sentir. Mais qui met surtout l’accent sur les nouvelles dimensions de la puissance,  la capacité de séduire, d’attirer. Il est remarquable de voir qu’elle a normalisé ses relations diplomatiques avec nombre de ses anciens ennemis, qu’elle cherche à jouer le rôle d’arbitre dans maints conflits (Corée, Myanmar, Iran), qu’elle accepte de parler le langage des Occidentaux sur certains thèmes comme le développement durable (exposition universelle de Shanghai), tout en proposant aux pays en développement un modèle de « pouvoir fort mais éclairé ». En tout cas, elle parle en leur nom au sein du G20. Le fait que le soft power soit plus important pour elle témoigne qu’elle a repris confiance dans ses capacités.

 

Globale, parce que s’étendant dans le monde entier. La Chine prétend ainsi emboîter progressivement les « trois cercles de la puissance » : monde sinisé, Asie-Pacifique, puis reste du monde. Elle quadrille les routes stratégiques de mer de Chine du Sud au détroit d’Oman par l’océan Indien au moyen de la fameuse stratégie du « collier de perles ». Elle a ouvert une brèche diplomatique en Asie centrale avec l’OCS, fondé sur un nouveau partenariat énergétique et militaire avec la Russie. La « diplomatie du yuan » rend également possible la nouvelle présence chinoise en Afrique et en Amérique latine.

 

Globale, parce que s’établissant dans l’espace cosmique : avec le programme Shenzhou qui l’a menée en 2003 dans le cercle fermé des puissances capables de lancer des vols habités (avec Etats-Unis et Russie) et qui doit la mener à terme sur la Lune. C’est ce que veulent les Chinois, pour leur plus grande fierté.

 

3.              Jusqu’où ira la Chine ? La réponse à cette question sera finalement donnée par les autres puissances qui font face au nouveau défi chinois.

 

   En effet, les relations internationales se constituent fondamentalement d’actions et de réactions.

 

La réponse des autres puissances asiatiques. Elle est prudente. Notamment le Japon et l’Inde, qui risquent de voir les rapports de force déséquilibrés en leur défaveur.

- Le Japon craint d’être rattrapé puis dépassé économiquement, même si l’écart de richesse reste considérable entre les deux pays. Diplomatiquement, Tôkyô compte toujours sur le soutien de Washington mais cherche à s’autonomiser et continue d’équiper des Forces d’autodéfense peu nombreuses mais de mieux en mieux équipées. Reste la question du nucléaire militaire … Face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon a accepté le projet régional de BAM.

- L’Inde semble renouer avec des relations bilatérales plus chaleureuses depuis 2005 mais marquées par le double jeu : Pékin perpétue son alliance de revers avec le Pakistan et bloque le dossier indien à l’ONU par exemple, Dehli frappe à la porte de l’OCS tout en se rapprochant des Américains.

 

La réponse des Russes et des Européens.

- Les Russes voient tout l’intérêt économique qu’il y a à se rapprocher d’une Chine gourmande en énergie et en armes, et à tisser une alliance qui ferait contrepoids à l’hégémonisme américain. Faut-il s’inquiéter du 8/ 08 2008 ?

- Les Européens, de leur côté, peuvent et doivent utiliser le défi chinois pour mieux définir leur puissance et par là-même leur identité. La Chine est un partenaire commercial majeur, l’UE étant son premier client au monde.

 

La réponse des Américains. Ceux-ci sont divisés : faut-il craindre ou non l’ascension chinoise ? Certains voient d’un mauvais œil la « nouvelle alliance des autocraties » entre Chine et Russie pour reprendre la formule de Kagan et préparent la guerre à venir – au moins symbolique- avec Pékin… D’autres, optimistes, pensent que la Chine n’a d’autre stratégie que de réintégrer le concert des nations et de profiter de la mondialisation économique. Ce qui est sûr, c’est que la Chine veut rattraper les Etats-Unis et qu’elle s’en donne les moyens. Comme le disait Jiang Zemin, elle n’a d’autre choix pour un temps que de « danser avec le loup américain »… D’où la stratégie d’enveloppement actuelle.

 

   Bref, la Chine a tout intérêt à poursuivre son développement dans un contexte de paix, elle a tout à gagner pour l’instant au maintien du statu quo : elle est en train de tirer tout les dividendes géopolitiques de sa formidable croissance économique et commerciale.

   D’autant plus que cela lui permet de renouer avec ses traditions géostratégiques (Sun Tzu). Pas de péril jaune donc ! Contrairement à ce que pensent les Occidentaux, les Chinois n’affichent pas de volonté de puissance et de domination.

   Autre tradition en revanche plus inquiétante, une politique de force à l’égard de ses multiples nationalités. La Chine n’est pas un état de droits mais un état de lois. La vraie confrontation pourrait avoir lieu à l’intérieur : la Chine contre les Chinois. Voilà le vrai péril.

Cédric Tellenne est professeur en ESC aux lycées Sainte Geneviève et Saint Jean de Douai

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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 15:14

Amartya Sen, L’Inde. Histoire, culture et identité, Odile Jacob, Paris, mai 2007 (416 pages, 39 euros ; ISBN : 978-2-7381-1872-1).

 

Cette publication rend accessibles en français des conférences ou des essais du grand économiste indien. Datant des années 1996-2005, initialement publiés soit en ouvrages séparés, soit dans des revues indiennes, britanniques ou étasuniennes, ces textes ont été rassemblés dans un volume publié en 2005 et intitulé The Argumentative Indian. Writtings on Indian History, Culture and Identity (Allen Lane /Penguin Books).

Le titre anglais, difficilement traduisible en français, résume exactement le propos : A.Sen insiste sur la longue tradition de « culture dialogique » du monde indien. L’auteur est renommé pour ses travaux sur l’économie du bien-être, qui lui valurent en 1998 « le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».

Illustrant l’ampleur des préoccupations de ce penseur cosmopolite, le présent ouvrage appartient cependant au champ de l’histoire culturelle et politique. C’est plus exactement à la façon dont s’est forgée une identité indienne que réfléchit ici l’auteur, autour d’enjeux essentiels.

Dans le cadre indien, il entend combattre le nationalisme devenu un acteur important de la scène politique. Rompant avec les fondements de la République indienne voulue en 1947 par Gandhi et Nehru, ce courant juge nécessaire de confondre politique et religion. Le mouvement a des racines anciennes : Hindutva est publié en 1923 par son idéologue, V.D.Savarkar. Mais son essor comme force politique date de la décennie 1990, sous la forme du Bharatiya Janata Party (BJP) qui dirigea la coalition au pouvoir de 1998 à 2004. Par ailleurs, sur un plan général, A.Sen prend le contre-pied des thèses défendues par S.Huntington dans The Clash of Civilisations and the Remaking of the World Order (paru en 1996 aux États-Unis).

Les seize essais trouvent leur source dans l’actualité (« L’Inde et la bombe », « La Chine et l’Inde »…), dans les spécificités de la société indienne (« Les classes en Inde », « La diaspora et le monde »…) ou encore dans l’histoire politique du pays (« Rendez-vous avec le destin », « Inégalité, instabilité et expression publique »…). Quelques-uns enfin portent sur tel ou tel point de l’histoire religieuse et culturelle : « L’Indien raisonneur », « L’Inde à travers ses calendriers »…. Le fil conducteur est la notion d’identité aussi souvent mobilisée que mal explicitée. A.Sen montre à quelles conditions la société indienne est parvenue à trouver sa cohésion malgré de multiples disparités – de castes, de croyances, de langues, d’expériences historiques. Il souligne la genèse précoce d’une culture de « l’hétérodoxie et de la parole » : le système de croyances que les musulmans et à leur suite les Occidentaux nommèrent « hindouisme » admet la coexistence des points de vue les plus contradictoires sur les divinités (la négation même de leur existence a droit de cité dans ces épopées de référence que sont le Ramayana et le Mahabarata) ; l’essor du bouddhisme comme critique d’une religion devenue formaliste l’illustre en même temps qu’il renforce la « tradition de l’argumentation ». Par ailleurs, sur une péninsule de grande dimension, ouverte aux influences extérieures, tant continentales que maritimes, la coexistence de pouvoirs politiques concurrents a favorisé la préservation de la diversité culturelle. Les dynasties qui ont tenté de faire un empire de cet espace n’ont subsisté qu’à la condition de la tolérer, voire d’en faire vertu à l’instar de l’empereur bouddhiste Ashoka au IIIème siècle avant notre ère ou du souverain moghol Akbar (1542-1605) qui tenta le syncrétisme de l’hindouisme, de l’islam et du christianisme. Le colonisateur britannique n’a guère procédé autrement, ayant soin de ménager les coutumes locales et l’autorité des maharadjahs. C’est dans ce contexte que l’Inde ancienne devint « la terre de toutes les religions », qu’elle vit s’épanouir l’esprit scientifique et le métissage des influences artistiques. On est loin du « passé inventé » par une mouvance nationaliste qui voudrait en expurger tout ce qui n’est pas hindou : l’islam, mais aussi les influences chrétiennes, parsies, britanniques…– l’essai sur Tagore, le grand poète du premier vingtième siècle, également bengali et prix Nobel, rappelle que les créateurs indiens contemporains ont jugé que le patriotisme ne devait pas exclure l’apport intellectuel, scientifique et esthétique de l’Occident ; le cinéaste Satyajit Ray en est un autre exemple.

Ce combat contre un courant qu’il estime néfaste à son pays, contraire à ses traditions et porteur d’exclusions, A.Sen l’inscrit dans une réfutation générale de la thématique du « choc des civilisations ». Ses études rappellent que celles-ci ne sont jamais closes sur elles-mêmes mais se construisent par un jeu d’interactions avec les autres, à travers mille formes d’emprunts, de réinterprétations mais aussi de rejets. Elles ne naissent pas sui generis, figées dans une essence immuable. Le rappel des échanges précoces et durables entre Inde et Chine anciennes souligne aussi que l’Occident ne peut être posé en interlocuteur exclusif des civilisations «lointaines ». C’est inviter à rompre avec une vision par trop européocentrique de l’histoire universelle.

Ce que suggèrent aussi les racines anciennes de la culture démocratique indienne : si l’apport britannique est indéniable, il n’a été au fond accepté que dans la mesure où le terrain était préparé par l’habitude et le goût de la controverse dans la socio-culture locale. C’est dire que la démocratie, avec ce qu’elle implique de capacité à faire coexister des points de vue différents et mieux encore à se nourrir de leur confrontation, n’est pas un monopole occidental, comme le voudraient aussi bien les « huntingtoniens » que les tenants, fort divers, du relativisme culturel – tels les idéologues d’une « culture asiatique » qui serait par nature allergique à la liberté individuelle.

Au total, un ouvrage qui tout en brossant le portrait d’une civilisation trop méconnue s’inscrit pleinement dans les débats les plus actuels autour des questions d’identité culturelle dans un monde globalisé. Contre les facilités de « l’autochtonie », qui naturalise le socio-culturel, A.Sen montre que la notion admet mal le singulier et n’est jamais donnée une fois pour toutes - l’Inde fut bouddhiste trois millénaires durant avant de devenir majoritairement hindoue. Sur la scène idéologique indienne, l’auteur dépasse ainsi le conflit stérile entre apologistes de l’Occident et tenants de « l’hindouité » en soulignant que le pays détient dans sa longue histoire les moyens d’inventer une modernité qui lui sera propre. À tous, il confirme que l’avènement du « village planétaire » ne signifie pas arasement des différences : chaque peuple y entre à sa manière et l’Occident ne détient pas plus aujourd’hui qu’hier cette centralité que beaucoup lui prêtent – pour s’en louer ou la blâmer.

Riche d’un héritage plurimillénaire qui lie unité et diversité, l’Inde, négligée, en France au profit de la Chine, apporte pourtant, bien mieux que sa puissante voisine, une réponse possible à la question qui hante le nouveau siècle : comment faire vivre ensemble des communautés disparates hors de toute tentation impériale ?

 

Christian Bardot a publié L’Inde au miroir du monde. Géopolitique, démocratie et développement de 1947 à nos jours, Ellipses, 2007. (présentation jointe)

 

 

 

Autres publications : contributions à des ouvrages destinés aux classes préparatoires économiques et commerciales (notamment sous la direction de A.Nonjon et P. Dallenne, L’espace mondial : fractures ou interdépendances ?, Ellipses, 2005) ; direction d’un manuel destiné à ces mêmes classes à paraître chez Pearson France en juin 2008.

Nombreux articles dans diverses revues, dont L’Histoire et Espace prépas

 

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