Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 07:40

Où en est Cuba aujourd’hui, au lendemain de l’annonce du rétablissement des relations diplomatiques avec les Etats-Unis ? Pour les uns, Cuba est tout simplement une dictature communiste à l’agonie. Ainsi, un ami qui connaît l’ile me disait : en 2015 comme en 1959, Cuba c’est dictature, dépendance, pauvreté, prostitution. Pour d’autres, Cuba, malgré ses difficultés économiques, reste une puissance, un pays qui compte, le symbole de la résistance à l’impérialisme américain et au capitalisme. Les connaisseurs de l’ile soulignent le climat paisible, la grande civilité qui règne entre les Cubains et la faible délinquance, qui sont exceptionnels dans la zone Caraïbe, et opposent totalement Cuba à Haïti, sur l’ile voisine.

Je propose ici mes impressions à la suite d’un voyage d’études riche en rencontres et de la traversée d’une partie de l’ile.

Des responsables cubains conscients des graves problèmes économiques et sociaux du pays

La situation économique de Cuba est désastreuse, même si les chiffres officiels paraissent bons (on peut les trouver sur le site www.tresor.economie.gouv.fr/pays/cuba). La pauvreté est générale, pire dans l’Oriente que dans l’Ouest. La population cubaine souffre de pénuries dans tous les domaines : pénurie de produits alimentaires, certains, comme la viande de bœuf, sont réservés aux touristes. Les Cubains ont donc un carnet, la libretta, qui leur donne droit à des quantités limitées de produits de première nécessité. Pénurie de produits d’hygiène, et aucun cadeau n’est plus apprécié qu’un savon ou un shampoing. Insuffisance tragique de transports individuels et publics. Partout dans l’ile on voit des Cubains qui font de l’auto-stop et attendent des heures pour être pris par les rares voitures qui passent. Peu de vélos, pratiquement pas de mobylettes, des charrettes à cheval. Crise du logement : si la vieille Havane a été magnifiquement restaurée grâce aux recettes touristiques (comme le centre de Trinidad et autres sites touristiques), le reste de la capitale est dans un état de délabrement désolant. Le long du Malecon, l’avenue mythique qui longe la mer, les immeubles sont rongés par le sel et certains sont effondrés.

La situation économique est si grave qu’elle met en péril les acquis de la Révolution, l’éducation et la santé, dont les Cubains sont si fiers. Ainsi la médecine manque de moyens et même de médecins, puisque les médecins sont le premier produit d’exportation de Cuba. Une religieuse nous disait que le choléra, maladie de la pauvreté, sévissait à Cuba, ce qui nous a été confirmé par un responsable, qui a toutefois précisé qu’il s’agissait de quelques cas sous contrôle dans l’Oriente. La même religieuse nous parlait de la situation tragique des retraités lorsqu’ils n’ont pas d’enfant émigré qui leur envoie de l’argent.

Cuba, et c’est un cruel paradoxe pour un pays si attaché à son indépendance, est toujours allé de dépendance en dépendance : jusqu’en 1959, elle était dépendante des Etats-Unis, auxquels elle vendait son sucre, et elle était une des bases arrières de la mafia ; après la révolution et le blocus américain, elle est devenu dépendante de l’URSS qui lui achetait son sucre et lui fournissait du pétrole ; après la chute de l’URSS, le pays privé de tout soutien extérieur a traversé la « période spéciale » des années 1990, marquée par un appauvrissement terrible. C’est alors qu’il a développé le tourisme pour se procurer des devises. La situation s’est un peu améliorée lorsque Chavez est arrivé au pouvoir au Venezuela et a fourni à Cuba du pétrole à un prix préférentiel, en échange de médecins, mais cet avantage se réduit en raison des problèmes économiques au Venezuela et disparaitra si le successeur de Chavez perd le pouvoir. Aujourd’hui, Cuba qui ne produit presque rien, et exporte seulement du nickel, des biotechnologies et des produits pétrochimiques, vit de l’exportation de médecins – 5 milliards de dollars par an-, du tourisme –, 2,5 millions de touristes et 2,5 milliards de dollars, mais tout ce que consomment les touristes est importé, ce qui fait que le gain réel est sans doute faible – et des remises des émigrés – environ 3 milliards.

Les problèmes économiques ont de graves conséquences sociales : d’abord ce pays socialiste est devenu une société à deux vitesses. En effet, Cuba utilise deux monnaies : pour la population, le peso cubain (CUP), qui vaut 1/25ème de dollar. Pour les touristes et les Cubains qui travaillent dans le tourisme, le CUC, qui vaut un dollar. Et de nombreux magasins, les seuls où on trouve à peu près tout, sont réservés à ceux qui payent en CUC. On comprend que des enseignants, des médecins, des ingénieurs, cherchent à travailler comme guides ou chauffeurs pour les touristes. Deuxième fossé : entre ceux qui reçoivent des remises de l’étranger, soit 60 % de la population, et ceux qui n’en reçoivent pas, nombreux chez les Noirs, les plus fidèles au régime, ceux parmi lesquels on a le moins émigré. Le pays souffre donc d’une « fatigue sociale », et l’émigration est très importante depuis que Raul Castro l’a autorisée. Et ce sont les plus jeunes et les plus qualifiés qui s’en vont. Enfin la prostitution est redevenue importante avec l'essor du tourisme. il parait que Fidel Castro aurait dit : "nous avons les prostituées les plus éduquées du monde"!

Depuis 2006, Raul Castro tente une perestroïka

Rappelons qu’à la suite des problèmes de santé de Fidel Castro, son frère lui a succédé en 2006 puis a été élu président en 2008. Réélu en 2013, son mandat prend fin en 2018 et comme il est né en 1931, il a annoncé qu’il se retirerait de la vie politique. Que se passera-t-il alors ? Nul ne sait.

Raul (pour lui comme pour son frère Fidel, les Cubains n’emploient que le prénom, imitons-les) est conscient, au moins en partie, des problèmes. Certes l’embargo américain est une source de difficultés et en particulier l’embargo financier qui empêche l’ile de se procurer les investissements dont elle a besoin. L’amende record infligée à BNP-Paribas par les Etats-Unis en 2014 a conduit les banques françaises à ne plus travailler avec Cuba. Mais Raul semble avoir compris que les problèmes sont avant tout d’origine intérieure. En particulier le problème agricole : le voyageur qui traverse Cuba est horrifié de voir que les terres sont envahies par une plante épineuse, le marabu. C’est la conséquence d’une politique agricole aberrante : collectivisation, puis abandon des terres. Un tiers de la surface agricole n’est pas cultivé! Le résultat est que Cuba, qui couvre 110 000 km2 avec une majorité de plaines, et qui dispose d’eau et de soleil, importe les trois-quarts de son alimentation. D'où? des Etats-Unis. Mais ce n'est pas tout : il n'y a quasiment pas d'industrie.

C’est pourquoi Raul a lancé des réformes, comme de nombreux pays communistes avant lui : l’URSS, la Chine et le Vietnam. En quoi consistent les réformes de Raul, soit plus de 300 mesures, et pourquoi reprendre le terme de pérestroïka, employé par Gorbatchev, dirigeant de l’URSS de 1985 à 1991, et qui signifie restructuration ? L’appel aux capitaux étrangers, la création d’une zone franche dans le port de Mariel pour attirer les entreprises étrangères, l’encouragement donné à l’entreprise privée et aux coopératives privées, un début de distribution des terres – 1,6 million d’hectares ont été distribués en usufruit -, l’autorisation de vendre son logement, l’autorisation d’émigrer et de revenir. A peu près ce qu’avait tenté Gorbatchev.

Mais outre l’embargo américain, et sa conséquence la plus gênante, l’insuffisance de capitaux, Raul se heurte à des obstacles intérieurs : d’un côté, la population cubaine est méfiante et par exemple, les paysans auxquels on distribue des terres se demandent si ça va durer et restent attentistes. A quoi il faut ajouter qu’ils manquent de capitaux, de semences et, conséquence de 50 ans d’abandon, de savoir-faire. Mais surtout la bureaucratie, qui contrôle toute l‘économie et veut garder ses privilèges, freine des quatre fers et vide les réformes de contenu. Exactement ce que faisait le Gosplan en URSS. Selon un diplomate bon connaisseur de Cuba, « le vice fondamental, c’est la volonté de tout contrôler». Les entreprises privées que Raul veut encourager se heurtent à des contrôles et des limitations. La conséquence, c’est une croissance très faible et une émigration très importante qui vide le pays de ses éléments les plus dynamiques : officiellement, 40 000 départs par an, sans doute plus de 100 000 (dans un pays de 11 millions d’habitants).

Les résultats se font donc attendre. Raul va-t-il échouer comme Gorbatchev, qui bénéficiait pourtant du soutien de tous les pays occidentaux, ou réussir comme la Chine ou le Vietnam ?

L’évolution à venir de Cuba est très importante pour la zone caraïbe et les Etats-Unis

Cuba est un des seuls Etats qui fonctionnent dans la zone Caraïbe, à l’exception des DOM français.

On y trouve une armée proche du peuple, les FAR, Forces Armées Révolutionnaires, non corrompue ou pas trop, et qui joue un rôle économique important. Ses cadres sont de grande qualité. Cette armée, qui s’enorgueillit de n’avoir jamais tiré sur le peuple, est populaire. Elle est la colonne vertébrale du pays, moderniste, réformiste, loyaliste. Au total, elle bénéficie d’une grande légitimité. Mais pour des raisons financières, elle ne compte que 55 000 hommes et beaucoup de jeunes Cubains ne font pas leur service militaire.

Le pays est très bien encadré, comme le sont les dictatures communistes, et comme le prouvent les réussites de la sécurité civile : les cyclones qui traversent l’ile y font des dégâts matériels (en octobre 2012, l’ouragan Sandy a fait 11 morts à Cuba, 60 à Haïti) mais pratiquement jamais de morts, contrairement à ce qui se passe dans les pays voisins.

Le régime, qui a été une terrible dictature, est moins oppressif : ainsi, à la suite de la visite du Pape en 1998, la situation des Eglises et des croyants s’est améliorée ; récemment, à la suite du rapprochement avec les Etats-Unis, Cuba a libéré 56 prisonniers politiques, chiffre faible par rapport à celui des décennies précédentes. Mais la population reste étroitement contrôlée, les opposants harcelés, l’accès à Internet est limité et très coûteux pour les Cubains, la presse est entièrement contrôlée par le pouvoir.

Les connaisseurs de Cuba ne croient pas en un « printemps cubain », et ce pour plusieurs raisons : le pays est vieux, puisque le taux de natalité est faible et puisque les jeunes s'en vont, alors que les révolutions dans les pays arabes ont été lancées par des jeunes ; il y a des opposants mais pas d’opposition organisée ; on ne peut pas accuser les dirigeants de corruption.

Si le régime s’effondrait, si Cuba sombrait dans le chaos, l’le deviendrait une plaque tournante pour tous les trafics - drogue, migrants- et serait pour les Etats-Unis ce que la Libye est devenue pour l’Europe depuis le renversement de Khadafi.

C’est sans doute une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques décidé par Obama. Les Européens, de leur côté, ont déjà changé de politique : en 1996, L’union Européenne, sous la pression du premier ministre espagnol Aznar, avait rompu ses relations avec Cuba. Depuis, elle a rétabli les relations, la France ayant joué un rôle moteur dans ce changement de politique.

En conclusion, faisons un rêve : un assouplissement, une évolution du régime vers la démocratie, sans effondrement, si les Etats-Unis et les Cubains-Américains font preuve de modération et donc d’intelligence, ainsi que Raul et ses successeurs ; une reconquête des terres, une agriculture performante et même exportatrice en moins de dix ans ; des panneaux solaires partout, permettant à Cuba de réduire sa dépendance énergétique, et peut-être de multiplier les véhicules électriques ; un développement raisonné du tourisme au lieu de la fuite en avant actuelle ; l’essor d’entreprises cubaines privées, peut-être grâce au micro-crédit ; des investissements étrangers ; et une amélioration des conditions de vie des Cubains.

Bibliographie : pour une étude en profondeur, Sara ROUMETTE, Cuba, Les guides de l’état du monde, Editions La découverte 2011. Mais on apprend beaucoup sur Cuba en lisant PADURA, grand romancier qui vit à Cuba contrairement à la plupart des écrivains cubains célèbres.

Repost 0
Published by Elizabeth Crémieu - dans Amériques
commenter cet article
26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 06:43

Vous pouvez aller voir Expendables si vous êtes un nostalgique des films d’action Américains des années 80 /90. Vous aurez alors un film vintage, plein de muscles (un peu ramollis) et de bruits (beaucoup), avec des méchants très méchants et des gentils pas très tendres. C’est à peu près aussi crédible que Rambo III, mais bon, on peut aimer.

Vous pouvez y aller pour le court trilogue Willis/Stallone/Schwarzenegger : un vrai bijou, mais très court.

Au milieu de la succession de bruits d’explosions, d’aphorismes selon Jean-Claude, de bimbos aimant la sueur et d’évocation du bon vieux temps, on peut passer à côté de quelque chose de plus profond, qui aurait peut-être mérité d’être plus explicite, mais qui montre que Stallone (le vrai) n’est pas aussi bas du front que ses personnages, et que l’Amérique a un peu de mou dans le genou.

Dans les années dont j’ai parlées, les Bruce Willis, Arnold Schwarzenegger, Jet Li, Dolf Lundgren et autres avaient bien servi Hollywood et la bannière étoilée. C’était l’époque ou le Pentagone passait commande de film à la gloire de l’armée, des marines, de l’Air Force, de la Navy, des Seals, des Delta Force, etc.… Où l’Amérique de Reagan et Bush père semblait chercher à exorciser le traumatisme du Viêt-Nam, et s’inquiétait de recruter pour ses forces armées. Elle mettait donc en scène les vrais héros de l’Amérique, ceux grâce à qui, malgré les erreurs des politiciens ou de leurs officiers, le communisme, les mafias, les dictatures, les terroristes en prenaient quand même « plein la gueule » un peu partout dans le monde. Stallone abattait des hélicos russes à l’arc en Afghanistan, Bruce Willis empêchait les ex de l’extrême-gauche allemande de faire sauter des buildings et des avions en le faisant lui-même, bref : l’Amérique avait des c…

Avec Expendables (les sacrifiables), le scénario a changé. La bande de mercenaires au bon cœur affrontent ici non pas une dictature rouge d’Amérique du Sud (on le croit un instant), mais une dictature militaire manipulée par un ex de la CIA, dont l’objet est purement de se servir de leur petit paradis comme machine à fabriquer de la cocaïne. Stallone et sa bande de pote sont dans un premier temps recrutés par la CIA pour démonter l’affaire, mais ils comprennent vite que ce qui intéresse les gens de Langley, c’est de remettre la main sur le trafic et ses revenus, pas de le combattre. Le dictateur, lui, a des états d’âme et voudrait le bien de son peuple (il s’y prend mal). Les clichés en prennent un coup.

Finalement, les héros vont y aller, pas pour l’argent ni pour la patrie, mais pour sauver leur âme, entre potes. C’est vrai que c’est plus facile quand c’est Giselle Itie qui incarne la belle à sauver.

Si le film reste dans le ton des super héros, c’est avec amertume et le sentiment d'avoir été trahis. On entend les guillemets quand ils évoquent l’époque où ils combattaient les « méchants » serbes en Bosnie. Stallone règle ces  comptes: ce n’est pas le monde qui a besoin d’être nettoyé, c’est l’Amérique et ce qu’elle a fait de ses valeurs, à travers les mensonges et la propagande, la dérive impérialiste, le cynisme de ses politiciens et des agences. Les héros, et les acteurs, eux, n’ont pas perdus les leurs.

C’est évident, Stallone fait de la contre propagande.

Si même les porteurs musclés de la bannière étoilée se mettent à douter, alors…

Repost 0
Published by Jean-Marc Huissoud - dans Amériques
commenter cet article
7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 09:04


La convocation du G20 pour la conférence de Washington du 15 novembre prochain dit assez l’impérieuse nécessité et la contrainte face à laquelle se trouvent les chefs d’État et de gouvernement de trouver et de mobiliser les instruments nécessaires à l’esquisse d’une gouvernance mondiale.

Deux pays d’Amérique latine forment partie de cet ensemble : le Brésil (196 millions d’habitants, PIB : 1850 milliards de dollars en PPA et 1310 milliards en dollars courants) et l’Argentine (40,5 millions d’hab., PIB : 526 milliards de dollars [PPA] et de 260 milliards au taux de change courant), ainsi que le Mexique, pivot du continent américain tourné vers le Nord par son appartenance à l’ALENA et réalité du Sud par ses caractéristiques démographiques, sociales et culturelles (110 millions d’hab., PIB : 1350 milliards de dollars [PPA] et 900 milliards au taux de change courant).

Dans le tourbillon des mauvaises nouvelles qui ont retenu l’attention des médias en France et en Europe, peu d’échos nous sont parvenus d’Amérique latine. Or, l’évolution du continent reflète des changements géopolitiques majeurs liés naturellement aux glissements de terrain que l’on observe sur le plan économique. De plus, il y a une évidente sous-estimation des intérêts européens dans la région.

Si le Mexique dépend à plus de 82% de ses exportations des États-Unis (l’UE est le deuxième partenaire avec 5,3%!), les exportations brésiliennes sont à 25,2% destinées à l’UE (27), à 15,8% aux États-Unis, à 9% à l’Argentine et à 6,7% à la Chine ; celles de l’Argentine sont à 18,8% vers le Brésil, à 17,6% vers l’UE (27), à 9,3% vers la Chine et à 7,8% vers les États-Unis[1]. Autrement dit, l’ensemble sud-américain est inscrit dans la globalisation qui le rend sensible aux fluctuations des économies régionales, tout comme le reste du monde dépend de ce qui se passe dans cette région. En outre le poids de l’émigration dans l’équilibre social de ces pays nous révèle, au-delà même des données chiffrées, combien le lien entre les États-Unis, l’Europe et le continent sud-américain est essentiel.

1º/ Le succès de l’émergence régionale est-il durable?

2º/ Quels risquent fait peser la crise sur les équilibres sociaux, notamment au regard de l’émigration?

3º/ L’Amérique latine sera-t-elle la grande perdante de la crise?

Le B de BRIC dit assez les espoirs fondés sur le Brésil, premier pays en termes de population et de PIB de l’ensemble de la région. Le Brésil peut devenir le leader géopolitique de la région, offrant qui plus est un visage particulièrement amène : renoncement à l’arme atomique dès les années 1970, souci de l’environnement (jusqu’à quel point?), réserves pétrolières en hausse spectaculaire, succès technologiques…

Les bons chiffres de l’économie brésilienne sont à l’image de ceux de l’ensemble de la région. Comme le rappelle le FMI dans sa dernière note de synthèse régionale, la croissance a atteint en Amérique latine et aux Caraïbes un taux annuel moyen de 5% entre 2003 et 2008, supérieur au taux moyen annuel de 3,5% enregistré pour la période 1970-2000. La croissance s’accélère en même temps que l’inflation y est jugulée : 5% en 2006 soit le plus faible taux depuis… 37 ans[2]!

Mais, le retournement spectaculaire du marché des matières premières, notamment du pétrole, la crise du crédit mondial frappent de plein fouet des économies doublement extraverties : les excédents commerciaux ont financé le désendettement des pays (la dette du Mexique n’est plus que de 22% du PIB) mais l’investissement reste dépendant de l’extérieur. Les marchés ne s’y sont pas trompés qui ont puni les devises argentine (-11%), mexicaine (-22%9), brésilienne (-25% depuis août), chilienne (-36%). L’Amérique latine serait-elle l’Europe de 1930? Car derrière ces chutes, il faut lire le rapatriement massif de capitaux américains et européens investis là-bas. Le système bancaire mexicain est à 80% dépendant de groupes étrangers (au premier rang desquels les banques espagnoles). Conséquence mécanique, les taux se sont envolés et le différentiel entre les taux sud-américains et les taux des bons du Trésor américain atteint 5,5% (en moyenne 11% contre 5,5%). Mais au plus fort de la crise de 1998, l’écart avait été supérieur de plus de 10%. Incontestablement, malgré son exposition au marché mondial des capitaux, l’Amérique latine inspire aujourd’hui une confiance nouvelle, à l’exception peut-être (mais la chose reste à confirmer) de l’Argentine dont l’intention de nationaliser le système de retraites a trahi une volonté de l’État de mettre la main sur un “pactole” de plus de 37 milliards de dollars.

La prévisible montée du chômage aux États-Unis et en Europe (en Espagne il est passé de 1,8 million de personnes en août 2007 à 2,8 millions en octobre 2008) aura de fortes répercussions sur les travailleurs immigrés. Pour l’Amérique latine et certains pays très fragiles comme l’Équateur, la Bolivie et le Pérou, cela signifie la réduction drastique des remesas, c’est-à-dire ces envois de fonds que les travailleurs expatriés destinent à leurs familles. Les conséquences sociales risquent d’être dramatiques en raison de la violente inégalité qui caractérise les sociétés sud-américaines. La hausse des prix de l’alimentation a supposé, toujours selon le FMI, une perte de 16% de pouvoir d’achat pour les plus pauvres des Nicaraguayens. Le résultat des élections municipales au Brésil et au Chili (où les coalitions gouvernementales ont enregistré d’importants revers) montre le retour du populisme, cette maladie congénitale des démocraties de la région. Mais comment construire ces démocraties quand manque l’ample assise de ce que le sociologue Henri Mendras appelait “la constellation centrale” pour évoquer les classes moyennes dans le système européen? Que deviendront ensuite ces dizaines de milliers de travailleurs immigrés qui, venus en Europe ou aux États-Unis chercher sinon fortune au moins emploi et logement, se retrouveront au chômage, en butte aux manifestations de racisme que ne manquent pas de provoquer les temps incertains de conjoncture mauvaise?

De ces remarques que conclure ? Tout d’abord, les économies de la région vont subir le triple contrecoup du ralentissement américain, européen et asiatique (le Chili exporte plus de 36% de ses marchandises vers la Chine). Si la récession américaine est sévère au point de faire chanceler la Chine, c’est avec un effet démultiplié qu’elle se manifestera en Amérique latine. Les économies de la région subissent là, et avec elles leurs élites gouvernementales et entrepreneuriales, un test de solidité. Le Venezuela dont la croissance passerait de 10% en 2005 et 2006 à 8% en 2007 et seulement 2% en 2009 ne risque-t-il pas de littéralement imploser? La rhétorique Chavez, indexée sur le baril de brut, est plus que menacée. S’agit-il d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle? L’Argentine ne risque-t-elle pas de faire faillite une nouvelle fois? Quant au Mexique, comment réagira-t-il à l’égoïsme nord-américain alors que le gouvernement ne cesse de dénoncer l’absence d’accord durable sur les flux migratoires? La société mexicaine peut-elle supporter d’être une variable d’ajustement de son encombrant voisin géant?

L’avenir de l’Amérique latine loin de ne concerner que les populations locales nous concerne, que nous en soyons conscient … ou non!


Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)

[1] Données OMC, 2007 (stat.wto.org)

[2] Estudios económicos y financieros. Perspectivas económicas. Las Américas: lidiando con la Crisis Financiera Mundial, FMI, octobre 2007. L’inflation est cependant remontée à 7,1% en 2007 en raison de la hausse des prix alimentaires. Le FMI l’attend à 9,4% en 2008.

Repost 0
Published by Benoît Pellistrandi - dans Amériques
commenter cet article
24 janvier 2008 4 24 /01 /janvier /2008 09:04
Pour compléter le contenu des conférence sur les Etas-Unis face à la Chine, un extrait du discours du président Nixon au sénat, publié en 1967.

"Any American policy toward Asia must come urgently to grips with the reality of China. This does not mean, as many would simplistically have it, rushing to grant recognition to Peking, to admit it to the United Nations and to ply it with offers of trade--all of which would serve to confirm its rulers in their present course. It does mean recognizing the present and potential danger from Communist China, and taking measures designed to meet that danger. It also means distinguishing carefully between long-range and short-range policies, and fashioning short-range programs so as to advance our long-range goals.
Taking the long view, we simply cannot afford to leave China forever outside the family of nations, there to nurture its fantasies, cherish its hates and threaten its neighbors. There is no place on this small planet for a billion of its potentially most able people to live in angry isolation. But we could go disastrously wrong if, in pursuing this long-range goal, we failed in the short range to read the lessons of history.
The world cannot be safe until China changes. Thus our aim, to the extent that we can influence events, should be to induce change. The way to do this is to persuade China that it must change: that it cannot satisfy its imperial ambitions, and that its own national interest requires a turning away from foreign adventuring and a turning inward toward the solution of its own domestic problems.

(...)

Weary with war, disheartened with allies, disillusioned with aid, dismayed at domestic crises, many Americans are heeding the call of the new isolationism. And they are not alone; there is a tendency in the whole Western world to turn inward, to become parochial and isolationist--dangerously so. But there can be neither peace nor security a generation hence unless we recognize now the massiveness of the forces at work in Asia, where more than half the world's people live and where the greatest explosive potential is lodged.
Out of the wreckage of two world wars we forged a concept of an Atlantic community, within which a ravaged Europe was rebuilt and the westward advance of the Soviets contained. If tensions now strain that community, these are themselves a byproduct of success. But history has its rhythms, and now the focus of both crisis and change is shifting. Without turning our backs on Europe, we have now to reach out westward to the East, and to fashion the sinews of a Pacific community.
This has to be a community in the fullest sense: a community of purpose, of understanding and of mutual assistance, in which military defenses are coordinated while economies are strengthened; a community embracing a concert of Asian strengths as a counterforce to the designs of China; one in which Japan will play an increasing role, as befits its commanding position as a world economic power; and one in which U.S. leadership is exercised with restraint, with respect for our partners and with a sophisticated discretion that ensures a genuinely Asian idiom and Asian origin for whatever new Asian institutions are developed. "

Richard M. Nixon
/1/Source: Foreign Affairs, Vol. 46, No. 1, October 1967, pp. 113-125.
Repost 0
Published by Jean-Marc Huissoud - dans Amériques
commenter cet article