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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 09:37

Les événements politiques en Egypte interrogent et inquiètent. Interrogent parce que peu lisibles d’une part, et parce qu’il semble incarner le parfait exemple de la « malédiction du monde arabe », qui semble de nouveau incapable de sortir de la spirale de la violence et de l’autoritarisme. Inquiètent parce que le pays est Méditerranéen, donc proche de l’Europe, est aussi un grand pays par son influence et sa population, la résidence d’une très importante communauté chrétienne qui ne peut que susciter la solidarité des opinions européennes, et contrôle le passage, par le canal de Suez, de 20% du commerce maritime mondial.

Pourtant les événement en cours ne sont peut-être en définitive que les symptômes de quelque chose de bien plus critique souvent passé inaperçu des observateurs, souvent trop prompts à se précipiter sur les tensions visibles sans analyser les mécanismes profonds, lents et invisibles qui les ont déclenchés, exception faite des spécialistes de la région.

L’Egypte s’érode au ralentit depuis longtemps. Avec une démographie qui reste trop élevée, sur un territoire dont seuls 3% sont utilisables de manière permanente pour les sociétés humaines, elle subit une dégradation constante de son rapport ressources / population. La faute à un urbanisme tentaculaire se faisant au détriment des zones agricoles, à une dégradation profonde de l’environnement chaque jour plus insalubre, à une pauvreté, qui tourne à la misère pour beaucoup, par conséquent endémique. La faute à une fracture profonde entre le nord, ouvert sur le Monde, et le sud, quasi sahélien en termes de développement. La faute aussi à une longue histoire de rupture entre la société et ses élites, au temps perdu par Nasser, notamment, à vouloir construire prioritairement la puissance égyptienne au détriment d’un développement au profit du peuple. La faute à l’absence d’investissement se traduisant par une obsolescence de l’essentiel des infrastructures et de l’industrie, au détournement des richesses par l’appareil militaire et d’Etat. La faute à l’absence de politique d’éducation qui laisse 40% de la population illettrée, et aux mains des écoles coraniques comme seul source d’apprentissage pour beaucoup. L’Egypte se meurt, depuis longtemps, de ces contradictions intrinsèques.

Il n’est pas étonnant que les mouvements islamistes se soient trouvés portés vers le pouvoir par cette situation. Seule organisation socialement investie de longue date dans le pays, seuls porteurs d’un mince espoir de justice sociale et de revanche des plus pauvres. Mais l’islamisme Egyptien, qui avait donné des courants modernistes permettant une renaissance du pays au XIXème siècle, c’est depuis enfermé dans un dogmatisme basique et binaire. Il n’y a pas d’issue dans cette voie pour l’Egypte, si tant est qu’il en existe une ailleurs, du moins dans les délais qui semblent impartis avant le crash total de la société et du pays. Reste pour les islamistes à promettre la grâce de Dieu en récompense d’un retour à la « vraie foi », reste à promettre une société égalitaire par la fustigation des élites et des minorités (bien sûr il ne faut pas sous-estimer le poids des égoïsmes communautaires passés), qui rappelle le socialisme soviétique et peut laisser présager une politique du bouc émissaire potentiellement sanglante, et condamne les égyptiens à partager la pauvreté. Le risque est également que l’Egypte se perde de nouveau dans le rêve panarabe et panislamiste, ce qui bouclerait un cycle la ramenant au final aux erreurs de Nasser.

Il ne faut pas toutefois fantasmer la « menace islamiste » égyptienne. Il n’y a rien de vraiment nouveau à ce propos. La Charia a toujours été présente dans la conception du droit du pays, tempérée par les influences du droit britannique depuis le XIXème siècle. Il ne faut pas non plus faire l’amalgame entre les Frères musulmans de M. Morsi et les extrémistes absolus du mouvement El Nour, qui sont au mieux des alliés de circonstances mais se détestent. M. Morsi a montré dans les affaires du Sinaï une certaine conscience de ses responsabilités, que l’on a du mal à imaginer de la part des oulémas d’El Nour. Finalement le plus grand danger immédiat de l’Egypte serait dans l’échec, annoncé, des frères musulmans. Alors, et c’est peut-être déjà le cas, il pourrait y avoir une dérive de ceux-ci vers le totalitarisme théocratique, étant entendu que tout adoucissement de leur doctrine pourrait profiter à El Nour, qui aurait beau jeu de pointer du doigt le caractère non conforme à l’Islam de leur politique.

Les islamistes doivent rapidement annoncer des mesures fortes de développement, mais aussi contrôler les foules, traditionnellement réactives d’un point de vue émotionnel en Egypte. Il leur faut reprendre les projets d’irrigation du désert, rassurer la communauté internationale sous peine de perdre définitivement la manne touristique et du canal, rassurer les communautés égyptiennes sans tomber dans le piège de la préservation des privilèges exorbitant de certaines d’entre elles. Pour cela il faut de la volonté et, osons le dire, sans doute de l’autorité. Le déploiement de l’armée, non pas contre mais entre les manifestants des derniers jours est peut-être un signe positif, en définitive. Et la seule stratégie possible pour obliger à la patience et au dialogue, alors que la peur des uns, le mysticisme des autres et l’urgence sociale et économique de tous aveuglent la rue quant aux besoins du long terme.

Ne mettons pas tout sur le dos des Frères musulmans, malgré leurs défauts et leurs dérives idéologiques. La société égyptienne n’est pas démocratique : elle n’a pas la culture de l’acceptation de l’autre. Les violences dans les stades en sont un symptôme. Comment accepter les divergences politiques quand on n’accepte déjà pas la défaite de son équipe ? C’est un fait, pas le fruit d’une manipulation. La société égyptienne est aussi misogyne dans sa majorité, et aussi communautariste et clientéliste. Le pouvoir politique ne peut guère ne pas reposer sur ces réalités, même si elles sont dommageables et tristes.

Enfin n’oublions pas que la révolution, qui voit pour la première fois la société égyptienne revendiquer l’exercice du pouvoir, n’est pas terminée. Les équilibres politiques post régime militaire (si on admet que les militaires ont bel et bien été mis à l’écart) ne se sont pas encore constitués. Ceux qui font les révolutions échouent presque toujours à garder le pouvoir, et il est illusoire de croire qu’il suffisait de changer de régime pour que se produise un miracle. Toutes les révolutions aboutissent à un retour à l’ordre Ante, mais modernisé et ouvert sur de nouveaux acteurs. Il n’est pas étonnant dès lors de retrouver des traits nassériens à l’évolution de M. Morsi et des frères. Mais il faut encore à l’Egypte trouver la voie vers la réconciliation et le pacte national, ce qui prendra encore des années. D’ici là, le chaos n’est pas fini, les drames vont continuer, et le potentiel de désastre sur la région est immense. Et ensuite il restera encore à s’attaquer aux vrais problèmes de fond du pays.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Afrique - Proche et Moyen Orient
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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 15:20

Claske Dijkema est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.

 

La SADC[1], à travers la médiation de Thabo Mbeki, a insisté sur un partage du pouvoir entre le ZANU- PF, parti au pouvoir depuis trente ans, et les partis de l'opposition MDC-T et MDC-M lors des négociations en 2008. Une raison du blocage politique était le renoncement du MDC-T à participer au deuxième tour des élections présidentielles suite aux actions d'intimidation et de violence incitées par le ZANU-PF. Cette médiation a été vécue par l'opposition comme biaisée et internationalement, la méthode de Mbeki de «quiet diplomacy» est considérée comme plus douce que diplomatique.

Son but était de permettre à Mugabe de quitter le pouvoir avec dignité, et de garder en même temps le Zanu-PF au pouvoir. Comment comprendre le souci de Mbeki ? D'abord, la participation blanche très visible dans le MDC le mettait mal à l'aise[2]. Ensuite, lors de leur rencontre en 1980, lorsque Mugabe venait de prendre le contrôle de la nouvelle nation du Zimbabwe et que Mbeki était un membre en exil du mouvement de lutte de libération le Congrès National Africain (ANC), Mugabe a donné le ton de leurs relations. Le frère aîné instruisait le jeune frère sur la façon dont un leader de la lutte de libération réussie doit se prononcer.[3]

Cette solidarité est plus largement répandue en Afrique australe. Les liens de solidarité historique sont forts entre les partis issus des luttes de libération. Ces liens pèsent plus lourdement que les enjeux internes de la crise en 2008 au Zimbabwe. Il faut rappeler que la SADC puise ses origines dans l'Organisation des « Frontline States » . Celle-ci a vu le jour en 1976, pour permettre aux pays de la région indépendants de réagir à la crise liée à la guerre civile de Rhodésie-Zimbabwe. Il s’agissait de l'Angola, du Botswana, du Lesotho, du Mozambique, de la Tanzanie et de la Zambie. Pendant les années 80, ils ont partagé la lutte contre la domination blanche et contre l'ingérence de l'Afrique du Sud au-delà de ses frontières[4]. En même temps, les pays nouvellement indépendants, comme la Zambie et plus tard le Zimbabwe et l'Angola, toléraient sur leur territoire l'installation des sièges de mouvements de lutte de libération, comme l'ANC à Lusaka, ainsi que de leurs camps d'entraînement militaire tenus par les bras armés (Umkhonte we Sizwe, SWAPO, ZIPRA, ZAPU).

Actuellement, les partis issus des luttes de libération sont au pouvoir en Afrique du Sud, au Zimbabwe, en Namibie, au Mozambique et en Angola. Au Zimbabwe, Morgan Tsvangirai n'a pas suffisamment pris en compte la façon dont Mugabe savait exploiter son charisme en tant que héros de la lutte de libération dans le reste de l'Afrique australe. Celui-ci dépeint en effet le MDC comme un complot néocolonial pour que les « Rhodésiens » (les blancs) puissent reprendre le pouvoir. Par exemple, lorsque les crises agricoles ont commencé en 2000, les dirigeants de la région ont soutenu Mugabe, accusant ses détracteurs d'ignorer l'histoire. Joachim Chissano, alors Président du Mozambique, a défendu Mugabe, et a évoqué une tendance à «mettre une couverture» sur l'histoire des luttes pour l'indépendance en Afrique. Il a condamné ceux qui dépeignaient les «anciens héros de la lutte pour la liberté» comme «les dictateurs anti-démocratique»[5].

A ces facteurs d'origine historique, il faut rajouter les liens qui se sont créés au moment où Robert Mugabe et le président namibien de l'époque, Sam Nujoma, ont soutenu Joseph Kabila, à la fin des années 90, quand ce dernier était menacé d'ingérence à l'Est. Les intérêts derrière ce soutien étaient autant d'ordre matériel qu’émotionnel. Il est maintenant largement connu que les responsables de l'armée zimbabwéenne se sont personnellement enrichis suite aux contacts établis dans l'Est de la RDC et dans les concessions d'exploitation minière qu'ils ont obtenues. Mandela a ouvertement désapprouvé Nujoma pour avoir engagé l'armée namibienne en RDC, juste après avoir annulé sa dette qui se chiffrait en millions de rands . Mandela a également critiqué Mugabe de façon frontale pour son soutien à Kabila.

Par ailleurs, lors de la conférence du Mouvement des non-alignés, organisée en Afrique du Sud1998, ces tensions se sont affichées ouvertement. Profondément vexés des critiques de Mandela, Nujoma et Mugabe ont cherché à détourner l'attention internationale de l'idole sud-africaine, en poussant littéralement Joseph Kabila à la tribune, comme le rapporte  Antjie Krog dans « A Change of Tongue ». Par la suite, Mugabe et Kabila ont quitté la salle pour éviter de saluer Mandela officiellement et, alors que ce dernier, soutenu par Koffi Annan, tentait de persuader d'autres pays de ne pas traiter avec la RDC, Mugabe est intervenu pour demander à son homologue sud-africain de se taire. Il déclara que «si les dirigeants africains donnent la permission aux groupes rebelles de destituer les gouvernements, plus personne n'est en sécurité, même pas Mandela »[6]. Le message était clair: les dirigeants africains devaient se soutenir mutuellement. Thabo Mbeki s'est avéré plus sensible à cet argument que son mentor.



[1]              Southern African Development Community

[2]              The Guardian, 13 April, 2008

[3]              The Christian Science Monitor, Juillet 1, 2008

[4]           Des examples de l'ingérance sud-africain sont le soutien à l'UNITA en Angola, au Renamo en Mozambique, au régime de Ian Smith au Zimbabwe et les attaques hors ses frontières sur les bras armés des mouvements de luttes de libération.

[5]              The Guardian, 13 April, 2008

[6]     Antjie Krog, Een andere tongval, Uitgeverij Contact, Amsterdam, 2005, p.222

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 15:17

Claske Dijkema est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.

 

Avec tous ces chefs d'Etat âgés en Afrique (voir le tableau ci-dessous), une explication culturelle de la longévité au pouvoir serait-elle justifiée?

 

Les Leaders africains et leur âge

 

Robert Mugabe ( Zimbabwe )

86 ans

 

Abdulai Wade (Sénegal)

83 ans

 

Hosni Mubarak ( Egypte )

82 ans

 

Bingu Wa Mtalika (Malawi)

76 ans

 

Ellen Johnson Sirleaf ( Libéria )

75 ans

 

Hifikepunye Pohamba ( Namibie)

74 ans

 

Rupiah Banda ( Zambie )

73 ans

 

Mwai Kibaki ( Kenya )

71 ans

 

Colonel Gaddafi (Libie)

68 ans

 

Jacob Zuma (Afrique du Sud)

68 ans

 

Jose Eduardo Dos Santos (Angola)

68 ans

 

 

      Pour Michael Bourdillon[1], professeur de Sociologie à l'Université de Zimbabwe, il y a un facteur culturel à prendre en considération. Il observe que dans un Etat postcolonial comme le Zimbabwe, l'héritage des idées traditionnelles sur l'autorité est encore tangible. Il mentionne deux exemples: premièrement, l'idée qu'un bon leader doit être un leader fort et que deuxièmement, l'impression que critiquer des hommes politiques représente une menace pour la nation. Cette observation est moins pertinente pour la jeune génération urbanisée que pour la population des zones rurales et plus âgée. Traditionnellement, dans la plupart des cultures africaines, la position du chef était sacrée et la critique ouverte et publique du chef par le peuple n'était pas tolérée. Le chef doit être puissant afin que les esprits fournissent de la pluie et de bonnes récoltes. Si le chef est faible, la fertilité de la terre est en mise en péril, la menace de voisins hostiles augmente et les gens craignent l'éclatement de leur communauté. Le prestige du chef doit alors être affirmé par un étalage de richesses.

Bourdillon explique que « apparemment au Kenya, le seul crime qui puisse forcer un homme politique à démissionner, c'est la faillite. C'est un signe d'échec et de faiblesse qui n'est pas tolérable pour un chef»[2].

Or, si on prétend que la seule raison culturellement acceptable de destituer un chef est sa non-performance économique, on ne comprend pas pourquoi Robert Mugabe est encore au pouvoir après l'effondrement économique de 2008. Les élections contestées de 2000, 2002, 2005 et 2008 ne nous permettent pas non plus d'affirmer sa légitimité politique. Comment comprendre alors que Robert Mugabe et son parti le Zanu-PF soient restés au pouvoir? « L’usage de la répression comme outil principal de pérennisation de la domination se révèle également insuffisant car il est rapidement trop coûteux politiquement, y compris pour les régimes les plus brutaux »[3].

En 2008, le pays traversait une double crise, économique et politique. Jamais l'Etat n'avait été aussi proche de l'effondrement tandis que le pouvoir échappait au régime. Sa monnaie avait été dévaluée suite à une hyper-inflation jusqu'au point d'être remplacée par le dollar américain et une partie des fonctionnaires avaient rejoint l'opposition qui était massivement dans la rue. L’armée avait même menacé de pillage faute de paiement des salaires. Depuis le General Political Agreement (Accord politique général) et le remplacement du dollar zimbabwéen par le dollar américain, le Zanu-PF se porte miraculeusement bien. L'économie fonctionne de nouveau, au moins si on mesure la santé économique à la quantité de nourriture disponible dans les supermarchés. Personne ne doute plus que Mugabe restera sur son trône tant que sa santé le lui permettra. Plusieurs facteurs expliquent le maintien au pouvoir du président Mugabe et du Zanu-PF. Dans la fiche « Un virage vers l'indigénisation de l'économie en Afrique australe », j'explique le pouvoir symbolique du président et de son parti. Dans la fiche« Le sauvetage de Mugabe par la SADC (South African Development Community)» j'explique le rétablissement miraculeux de la stabilité politique du Zanu-PF après l'automne 2008 par une analyse de la politique de solidarité dans la sous-région.



[1]             Bourdillon, M.F.C. “Where are the ancestors, Changing culture in Zimbabwe”, University of Zimbabwe, 1993

[2]    Ibid. p.67

[3]    Gatelier, K., Valéri M., Dossier de présentation “Les stratégies de légitimation des régimes autoritaires” (ne pas publié), 2010.

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:45

 

Monsieur le Président,

 

 

 

Monsieur le Secrétaire général,

Madame et messieurs les ministres,

Messieurs les ambassadeurs,

 

Je remercie messieurs Blix et El Baradeï pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Irak. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.

[…]

1) Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise irakienne, à l’unité du Conseil de sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :

 

·    nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Irak. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien.

·    en adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution.

 

La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspection est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ? En réponse à cette question, la France a deux convictions :

 

·    la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Irak.

·    la deuxième, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité.

 

2) Or, que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de messieurs Blix et El Baradeï ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats.

[…]

La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de messieurs Blix et El Baradeï, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV. Alors oui, j’entends bien les critiques :

 

·    il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants mais ils sont là ;

·    il y a ceux qui croient que la poursuite d’inspections serait une sorte de « manœuvre de retardement » visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre crédibilité et de notre esprit de responsabilité. Ayons le courage de mettre les choses à plat.

 

Il y a deux options :

 

·    l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force ;

·    face à de telles perspectives, il y a l’alternative offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Irak. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas plus sûr et le plus rapide ?

 

Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons par conséquent aux inspecteurs des Nations Unies le temps nécessaire pour la réussite de leur mission. Mais soyons vigilants et demandons à messieurs Blix et El Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir.

[…]

Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est, depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. La France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France. Il y a dix jours, le secrétaire d’État américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Qaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme ?

 

La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. […] En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations Unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au cœur de la paix à construire. […]

 

Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.

 

Je vous remercie. 

 

Le contexte géopolitique

Analyse par Arnauld CAPPEAU, docteur ès lettres, agrégé d’histoire

 

 

 

            Le 2 août 1990, les armées de Saddam Hussein envahissent facilement le petit et riche émirat du Koweït qui devient la « dix-neuvième province » de l’Irak qui met ainsi la main sur de fabuleuses richesses pétrolières et élargit son ouverture maritime sur le golfe persique (route stratégique du pétrole). Le dictateur irakien — dont les vues belliqueuses sont connues de tous (guerre contre l’Iran de 1980 à 1988) — menace aussi son riche mais faible voisin saoudien qui a de quoi s‘inquiéter : pays immense en grande partie désertique, sans protection naturelle, faiblement peuplé, et faiblement armé. Les dirigeants saoudiens constatent avec effroi que la « rue arabe » prend le parti de Saddam Hussein qui se présente comme le leader du monde arabe qui s’en cherche un depuis la mort de Nasser en 1970. Le Koweït apparaît comme le vassal des Etats-Unis et suscite peu de sympathie. L’Arabie Saoudite et les autres pétromonarchies comptent aussi une très forte proportion d’immigrés venant du monde arabe (Egypte, Jordanie…) qui sont « travaillés » par l’anti-américanisme et l’antisémitisme et le dictateur irakien se présente aussi comme un ennemi résolu d‘Israël. Enfin, le régime saoudien n’a aucune légitimité populaire (c’est une monarchie absolue) et ne fonde son pouvoir que sur les pétrodollars et sur la garde des lieux saints de l’islam.

            A l’inverse des foules arabes, la « communauté internationale » réagit unanimement et l’ONU qui n’est plus paralysée par la rivalité Est/Ouest, mandate une coalition sous commandement américain (opération tempête du désert) pour libérer le Koweït. Après l’échec programmé de la voie diplomatique au début 1991, une guerre-éclair écrase l’armée irakienne et l’Irak est placé sous embargo et surveillance de la communauté internationale. A la surprise de beaucoup, les armées de la coalition ne cherchent pas à déstabiliser Saddam Hussein, le laissent écraser une révolte de chiites au sud du pays de façon à justifier l’installation de bases américaines en Arabie Saoudite. Dix ans plus tard, les attentats du 11 septembre 2001 (dont l’une des causes est précisément la présence de soldats américains en Arabie Saoudite, « terre sacrée » de l’islam) et la croisade contre le terrorisme déclenchée par George W. Bush, relancent la « question irakienne » et placent l’Irak dans les pays de « l’axe du Mal ». Des considérations politiques (voire politiciennes), pétrolières et géostratégiques au moins autant que de sécurité nationale, poussent le Président américain à vouloir chasser Saddam Hussein du pouvoir et à installer un régime favorable aux intérêts américains.

 

Unilatéralisme/multilatéralisme

 

            L’ONU a mandaté les inspecteurs Blix et El Baradeï pour contrôler le désarmement de l’Irak et ces derniers donnent des arguments à la France puisqu’ils estiment les progrès réels : l’Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne et la France met immédiatement à disposition des inspecteurs ses Mirage IV. Saddam Hussein a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoin par les inspecteurs, qu’une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires soit fournie et que, conformément à une demande ancienne des inspecteurs, une loi soit votée par le Parlement irakien prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive. L’Agence internationale de l’énergie atomique à laquelle appartiennent Blix et El Baradeï est une organisation intergouvernementale à vocation autonome siégeant à Vienne. Créée en 1957, elle a pour but de promouvoir les applications pacifiques de l’énergie atomique.

            Mais, pour les Américains, seule une action rapide et préventive permettrait de garantir vraiment la sécurité et la paix. Ils espèrent ainsi éliminer les dangers de la prolifération d’armes de destruction massive. Croyant, ou feignant de croire, que le régime de Saddam Hussein (foncièrement laïc) abrite des réseaux terroristes islamistes du type Al Qaïda, les Américains espèrent en attaquant l’Irak éradiquer le fléau terroriste. Rien n’est plus important que ces objectifs et les États-Unis sont prêts, pour les atteindre, à se passer de l’aval de l’ONU. La France pense, au contraire, qu’avant de faire parler les armes, il faut prendre en compte la complexité d’une région à multiples facettes : militaires, politiques, économiques, culturelles et religieuses. Les relations internationales doivent être fondées sur le respect de l’autre et le dialogue, faute de quoi l’arrogance des grandes puissances entraînera la radicalisation des populations et une recrudescence du terrorisme international. Pour Dominique de Villepin, les inspections donnent des résultats et sont un bon outil d’enquête qui pourrait être utilisé dans d’autres pays (Iran, Corée du Nord…). Attaquer l’Irak reviendrait à discréditer le travail des inspecteurs et à se priver d’un levier efficace : « Il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. […] Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de “manœuvre de retardement” visant à empêcher une intervention militaire. »

           

 

Le syndrome de Munich

 

            La France et le régime de Saddam Hussein ont entretenu, jusqu’à la première guerre du Golfe, des liens étroits : la France a vendu beaucoup d’armes à l’Irak lors de la guerre contre l’Iran. Certains hommes politiques français avaient des intérêts financiers dans le pétrole irakien et Saddam Hussein était considéré, bien que dictateur sanguinaire, comme un ami de la France. L’Association d’amitié franco-irakienne était aussi un puissant lobby auprès des gouvernements de Paris et de Bagdad. Les partisans de la guerre ont alors beau jeu de stigmatiser l’attitude française qui viserait, selon eux, à maintenir un régime favorable aux intérêts français, ou du moins à gagner du temps. Dès le début de son intervention, le ministre français prévient : « Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien. » Mais les Français ne sont pas les seuls à avoir eu de la complaisance à l’égard de Saddam Hussein : les Américains aussi et en particulier l’Administration Reagan et son vice-Président… George Bush père. Dans les discours belliqueux des Américains, Saddam Hussein est souvent comparé implicitement et même explicitement à Adolf Hitler. Dans les années 1930, les démocraties française et anglaise ont été faibles face aux coups de force successifs du Führer jusqu’à renier leurs engagements vis-à-vis de la Tchécoslovaquie en septembre 1938 lors de la conférence de Munich. La France et l’Angleterre surtout voulaient alors éviter la guerre à tout prix. Dominique de Villepin souligne que la France n’exclut pas la guerre a priori : « La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force ». Elle n’est pas le maillon faible de l’Occident et elle est prête, comme durant la première guerre du Golfe ou ailleurs dans le monde, à engager ses troupes, mais pas sans avoir donné aux inspections toutes leurs chances et pas sans l’aval de l’ONU.

            Donald Rumsfeld, le secrétaire d’État américain à la Défense, l’un des « faucons » de la Maison blanche, avait déclaré, quelques jours avant l’intervention de Dominique de Villepin et avec un certain mépris envers la France et l’Allemagne, que pour lui la nouvelle Europe (c’est-à-dire la Pologne, la République tchèque, la Hongrie…) était plus importante que la vieille Europe sur le déclin. Avec une ironie bien comprise, Dominique de Villepin reprend cette expression de « vieux pays » à son avantage. La vieillesse est synonyme de sagesse et d’expérience par opposition à la fougue arrogante d’un pays neuf comme les États-Unis, implicitement taxés de va-t-en-guerre. Depuis la guerre de Sécession (1861-1865), les États-Unis n’ont plus connu de guerre sur leur territoire, alors que la France a subi trois conflits majeurs : elle sait mieux que d’autres ce que cela signifie. Elle a connu, de 1940 à 1944, « l’occupation, la barbarie », et c’est là aussi une mise en garde contre une éventuelle occupation de l’Irak une fois la guerre gagnée. À mots couverts, le ministre français des Affaires étrangères rappelle que les Américains n’ont pas ou peu d’histoire en comparaison du « vieux continent, l’Europe », ce qui alimente d’ailleurs, outre-Atlantique, un certain « complexe national ». Toutefois, Dominique de Villepin prend soin de rappeler que la France « sait tout ce qu’[elle] doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs », rendant ainsi hommage aux Anglo-américains pour la délivrance de l’Europe de la domination nazie. Mais alors, ils étaient les « combattants de la liberté », le sont-ils encore quand ils veulent envahir l’Irak pour son pétrole ?

 

 

Bilan et ouverture

 

Dominique de Villepin veut donner toute sa chance à la résolution 1441 votée à l’initiative de la France : pour le ministre français des Affaires étrangères, les inspections de l’AIEA doivent se poursuivre car elles donnent des résultats (l’Irak de Saddam Hussein désarme) et constituent une alternative crédible et équilibrée à l’usage de la force. Mais cette vision des choses, se heurte à la conception américaine qui, par la voix du secrétaire d’État Colin Powel, présente l’Irak comme un pays cherchant à se doter d’armes de destruction massive. Pour l’Administration Bush, Saddam Hussein représenterait un danger imminent contre la sécurité du monde en connexion avec des entreprises terroristes comme Al Qaïda. Elle demande que le Conseil de sécurité vote une nouvelle résolution autorisant le recours à la force. Jacques Chirac menace alors d’opposer le veto français. À l’occasion de cette crise, la France retrouve, pour un temps, son rôle de grande puissance, conforme à son histoire et à son génie. Toutefois, le Président français ne parvient pas à capitaliser sur ce coup d’éclat alors qu’un axe stratégique Paris-Berlin-Moscou soutenu par Pékin et le monde arabe offrait des perspectives géopolitiques inédites.

Le 19 mars 2003, Dominique de Villepin s’exprime à nouveau devant le Conseil de sécurité « quelques heures avant que ne parlent les armes » pour redire une nouvelle fois sa confiance dans les inspections et son doute sur le bien-fondé d’une guerre lourde d’incertitudes. Il constate aussi que cette guerre révèle deux visions du monde : celle unilatéraliste et arrogante des États-Unis qui se passent de l’aval des Nations Unies et l’autre multilatéraliste représentée par la France et l’ONU. La victoire militaire plus difficile que prévue, l’absence d’armes de destruction massive, l’enlisement des troupes américaines dans une guerre civile que les États-Unis ont provoquée, la haine suscitée par l’occupation et les inévitables « bavures », le coût humain et financier de la guerre, les risques évidents d’éclatement du pays en trois parties (kurde, sunnite, chiite) une fois les Américains partis, la persécution des chrétiens qui fuient massivement le pays et la recrudescence du terrorisme non seulement en Irak, devenu terre de djihad, mais partout dans le monde, prouvent la justesse des vues françaises et la pertinence des mises en garde de Dominique de Villepin.

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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 13:53

 

En Afrique Australe, surtout en Afrique du Sud et au Zimbabwe, la demande de transformation sociopolitique s’exprime de plus en plus en termes économiques.

Respectivement 16 et 30 années après la fin des régimes de minorités blanches, le constat est que l'obtention du pouvoir politique n'a pas eu les effets économiques attendus pour les noirs dans les deux pays. Une politique d'«indigénisation» de l'économie prétend pallier à ce problème. En Afrique du Sud, il s’agit de  la politique de « Black Economic Empowerment » articulée par Thabo Mbeki, mais aussi de la demande de nationalisation des mines par le leader de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, Julius Malema. Ce dernier a provoqué un débat orageux dans les cercles politiques. L'aile gauche du parti a récemment plaidé pour une prise de contrôle de l'Etat du secteur extractif lors d'un congrès du parti qui a eu lieu à Durban fin septembre 2010. Jacob Zuma a finalement éliminé cette option, mais assure que l'Etat sera « le gardien des ressources nationales stratégiques »[1].

Au Zimbabwe, en 2008, une loi a été introduite sur l'« indigénisation » de l'économie. Elle consiste à céder 51% des actions des entreprises aux citoyens noirs du pays. Cette loi est de nouveau d'actualité car le ministre pour le Développement de la Jeunesse, l'Indigénisation et l’Empowerment, Saviour Kasukuwere, a décidé de rajouter en juin 2010 deux amendements qui concrétisent cette loi.

Après l'exemple catastrophique de la politique économique de la «zaïrinisation» en République Démocratique de Congo sous Mobutu début des années 1970, comment comprendre que ces projets de lois jouissent d'une grande popularité en Afrique du Sud et au Zimbabwe, même si leur application fait débat ?

Les discours sur l'économie doivent être compris dans leur contexte politique, qui est celui de la décolonisation. L'Afrique australe est la dernière région du continent à se débarrasser d'une politique raciale issue de la colonisation[2]. L'expérience de la soumission aux maîtres blancs est encore très présente dans les esprits d'une population vieillissante, mais les politiques font tout pour garder cette mémoire vive.  En 2000 par exemple, le Zimbabwe a vécu une restructuration radicale des Médias ayant pour objectif une « indigénisation » des sources d'information. De nombreux programmes qui n'émanaient pas du Zimbabwe ont été retirés et à leur place, des documentaires sur la guerre de libération et des émissions qui insistent sur la valeur symbolique de la terre ont envahi les chaînes te télévision. Le ministre de l'Information a justifié cette décision en disant:  "nous devons utiliser les ressources de l'État pour promouvoir une culture qui est vraiment celle du Zimbabwe, une culture qui nous identifie en tant que peuple et la promotion de nos valeurs»[3] en réponse à la critique publique selon laquelle la ZBC abusait de sa mission de service public pour mettre en valeur la philosophie du gouvernement. [4]

L'indigénisation de l'économie s'inscrit dans un processus qui définit l'identité nationale de façon étroite, à laquelle seuls les noirs peuvent prétendre. Les critiques des gouvernements soulignent même que seuls les membres du parti au pouvoir, issus de la lutte de libération, sont concernés. Au Zimbabwe, la terre et la souveraineté sont au cœur de la définition de l'identité nationale propagée par le ZANU-PF et sont également la base de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste du parti. Il n'est pas étonnant que cette identité ait une couleur noire. Mutumwa Mawere, un entrepreneur zimbabwéen, met le doigt sur la question raciale de l'indigénisation dans son article «Does indigenisation threaten the law of succession? (Est-ce que l'indigénisation menace le droit de succession?) »: "Dans le cas du Zimbabwe, où la race est l’élément de la question nationale le plus important, il n'est pas évident de savoir ce qu'il va arriver aux Zimbabwéens noirs, bénéficiaires de la politique de l' « indigénisation », mariés à des blancs . Est-ce que leurs descendants métis pourront conserver les droits de leur père et les transférer selon les lois de succession?» Malgré les critiques apportées à l'application de la loi d'indigénisation au Zimbabwe,  le principe de l'indigénisation est populaire.

Pour comprendre ce phénomène, il faut répondre à la question : à quel besoin répond la quête de l'indigénisation ?. Sans doute à la nécessité de créer une identité positive, d'être noir et d'être « capable », d'être responsable et d'être riche. Dans le contexte de la colonisation il est compréhensible  que l'imaginaire collectif soit axé sur un rejet de l'occident. Le message sous-jacent est que « nous ne voulons plus dépendre de vous ». La triste réalité veut que cette démarche mène à l'échec. Dans le monde actuel tous dépendent de tous et les économies ne survivent pas dans un climat hostile aux investissements directs étrangers, sauf dans le cas d'extrêmes richesses naturelles. Ce dernier point est au cœur de la réflexion du gouvernement actuel du Zimbabwe où le ZANU-PF s'accapare l’industrie diamantaire pour maintenir son système de patronage.

 

Claske Dijkema est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.


[1]    Zuma Rules Out Nationalisation of Mining Sector, RFI english, 24 September 2010[2]    En Afrique du Sud et au Zimbabwe, ou la colonisation a abouti  à une autonomie politique, le terme le plus utilisé pour ce type de régime est «white minority rule ».

[3]             Daily News, le 21 mai 2000

[4]             Saray Chiumbu, Redefining the National Agenda: Media and Identity – Challenges of Building a New Zimbabwe in       

                      Melber, Henning (ed.), in “Media, public discourse and political contestation in Zimbabwe”, Current African 

                      Issues N°27, Nordic Africa Institute, Uppsala 2004

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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:36
Pendant longtemps la présence chinoise en Afrique est restée discrète et a connu plusieurs phases.
 
Dans les années cinquante, il s'agissait surtout de son soutien militaire et logistique aux mouvements de décolonisation, puis l'offensive diplomatique des années soixante qui permet à la Chine de trouver en Afrique la plupart des voix qui lui permettent de prendre la place de Taiwan au sein du conseil de sécurité des Nations Unies.
 
Cette offensive s'accompagne d'une aide au développement financièrement assez modeste (environ 100 M$ par an) mais complétée par un apport de 150 000 techniciens dont l'impact sur les infrastructures, l'industrie et l'agriculture est loin d'être négligeable...

 
Pour lire la suite, téléchargez "L'intensification de la présence chinoise en Afrique" au format PDF, un dossier rédigé par Jean-Marc Huissoud.
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Published by Jean-Marc HUISSOUD - dans Afrique - Proche et Moyen Orient
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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 10:30
Cliquez sur les liens ci-dessous pour télécharger les différents articles composant le dossier "L'Afrique un continent noir?", paru dans le numéro spécial Grenoble du magazine Espace Prépas :
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25 octobre 2007 4 25 /10 /octobre /2007 15:05

Lors d'un récent rapport (décembre 2006), la CNUCED a présenté l'état des économies de l'information à travers le monde, cherchant entre autre à en déduire les grandes lignes d'une politique de développement à destination des PVD, et d'énoncer des recommendations susceptibles de les intégrer dans cette économie sur une grande échelle ou, pour reprendre une expression toute faite mais significative en elle-même, réduire la fracture numérique entre le Nord et le Sud.

Un rapport biaisé ?

Concernant l'Afrique (voir cartes et données en annexe), le rapport montre bien entendu le retard, à de rare exceptions près, du continent sur le reste du monde, mais aussi une expansion très rapide bien qu'insuffisante.

Les cartes montrent cependant une répartition par zones relativement homogènes. L'une, méridionnale, se développe dans le giron du modèle sud-africain, profitant de ses infrastructures et portée par le développement du secteur minier. Une autre se dessine en Afrique équatoriale de l'ouest, correspondant aux infrastructures liées à la présence de grandes entrepriqses minières et surtout pétrolières, bénéficiant d'investissements chinois et de la présence au dessus de l'Atlantique Sud de plusieurs satellites de communications géostationnaires (Eutelsat).

L'Afrique du Nord en est une troisième, tirée en avant par le modèle technique européen voisin. Quelques ilôts de développement apparaissent, tels le Bénin, bénéficiant à la fois de sa stabilité politique, de sa petite taille permettant une mise ne place plus facile des infrastructures, et de son rôle de débouché maritime pour les pays enclavés de la région. Maurice en est un autre, sur la base de son rôle de hub commercial et de services entre l'Asie et l'Afrique, et là aussi de sa petite taille. La côte d'Ivoire, malgré une stagnation, a pu grâce aux investissements français se doter, elle-aussi, d'un réseau de communication électronique plus moderne que les autres pays de la région.

C'est donc une économie en développement rapide, portée par les activités autour des matières premières et les services correspondants (assurance, courtage, etc.), attirant les investisseurs sud africains, occidentaux, arabes, chinois et indiens, ce qui permet de penser qu'un rattrapage est possible dans le moyen terme. Mais un développement évidemment inégal qui risque de laisser certains pays, notamment ceux de l'intérieur, sur la touche.

Notons encore que le standard de performance de ces économies est largement inférieur à celui du monde développé (majorité de connexions bas débit), mais avec des signes de modernisations, surtout dans les pays pétroliers. Mais c'est la nature même de ce rapport qui pose peut-être problème, à l'instar de beaucoup de considérations sur le sous développement en général et sur l'Afrique en particulier.

Des voies africaines

Ce rapport ne montre en effet pas les spécificités africaines (ou des autres régions) sur le sujet. Les comparaisons se font sur la base que l'idéal à atteindre est une économie de l'information sur le modèle occidental, et les conclusions soulignent les insuffisances en terme d'infrastructure, d'usage, de chiffre d'affaire réalisé par les opérateurs. En fait il parle plus d'occidentalisation que de développement.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'Afrique ne souffre pas d'un retard important dans ce domaine, mais il faut quand même relativiser cet écart, car le rapport ne prend pas en compte certaines réalités et certains usages:

  • la nature collective de l'usage des dispositifs matériels (ordinateurs et téléphones) qui n'apparaît pas derrière les statistiques basées sur le nombre d'abonnés. On peut estimer sans trop de risque que le nombre d'usagers des moyens de communication est deux fois, voire trois ou quatre fois supérieur au nombre d'abonnements, du moins en Afrique Noire.
  • La modernité relative des secteurs institutionnels et économiques. Quasiment tous les pays d'Afrique ont des sites internet gouvernementaux, et la presse africaine est une des plus représentée sur le web, et ce depuis plus de dix ans. Ceci s'explique en partie par la nécessité d'offrir un lien entre le continent et sa diaspora.
  • Enfin il existe à mon avis deux économies de l'information en Afrique.
    • L'une, urbaine, portée par la tendance de la population à s'occidentaliser, à imiter le modèle de consommation et de comportement notamment européen, à l'imitation des expatriés. C'est une économie en partie du prestige et de la jouissance.
    • L'autre, surtout rurale, est une économie « utilitaire », quie les populations adoptent par nécessité de garder le contact avec ses membres partis en ville ou en Europe, et qui réussit parce qu'elle une réponse concrète et peu onéreuse au problème des distances et du manque d'infrastructure physique, notamment à l'intérieur du continent.

Comment expliquer sinon que la zone de croissance la plus importante pour les opérateurs de téléphones portables soit l'est de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), zone traditionelle d'émgration, et qui a vu un déplacement important de populations suite à la guerre civile, zone de forêt et de savanes ne possédant que quelques agglomérations dignes de ce nom, et très peu d'infrastructures de transport? Comment comparer dans ces conditions, dans un rapport simple, l'économie de l'information en Afrique et ailleurs ?

Une part très importante de la richesse générée par ce secteur dans les pays développés l'est dans les applications de loisirs (jeux, sites de rencontre, et ... pornographie) dont les économies numériques africaines sont (pour le moment) largement exclues. Mais si l'on excepte ce secteur des loisirs (dont on peut se demander dans quelle mesure il s'agit d'un « développement »), alors le retard de l'Afrique est bien moindre que ce que les chiffres montrent, même s'il reste réel. Simplement l'Afrique ne vit pas le même Internet que nous. Ces voies spécifiques africaines sont visibles ailleurs.

Quelques exemples:

  • Le Botswana s'est engagé, en 2002, dans une campagne de vaccination contre la variole et la poliomélite, dans le cadre d'un programme de l'OMS concernant toute l'Afrique. Le protocole a été défini par l'OMS et les ONG concernées, afin d'optimiser la gestion des stocks de médicaments et le suivi des malades. A cette fin, des dispensaires ont été montés et équipés sur l'ensemble du territoire, et les gens invités à s'y rendre. Le respect de ce protocole conditionnait l'affectation de l'aide.

    Après 1 an, le taux de vaccination n'avait toujours pas décollé (23 %). Les autorités du pays ont alors changé leur fusil d'épaule: appel à des volontaires responsabilisés et formés dans les communautés rurales pour distribuer les vaccins et gérer les stocks, suppression des formulaires papiers des patients, au profit de simples cahiers de suivi remplis par les responsables, supervision par des équipes itinérantes. Ce que les autorités Botswanaises ont su prendre en compte, c'est l'absence de mobilité des populations, pour qui se rendre dans un dispensaire revient à « aller à l'étranger », mais aussi le côté aliénant des formulaires, incompréhensibles dans leur logique par les usagers habitués au rapports personnels et à la communication orale. Le taux de vaccination a bondi pour atteindre 83% de la population en 2005. Le Botswana a présenté ses méthodes à l'OMS, qui a amendé son protocole pour en reprendre les principes, et cela marche.

 

  • Autre pays qui sait trouver sa voie: le Niger. L'un des pays les plus pauvres du monde a, avec des moyens modestes, réussi des prouesses dans plusieurs domaines. Le nombre des écoles à été multiplié par 8 en dix ans, permettant la scolarisation de la quasi-totalité des enfants (du moins sédentaires). Le plan d'éducation a dépassé les prédictions. Les écoles gouvernementales pourtant florissantes étant encore insuffisantes, les populations en ont créé d'autres de leur propre chef, afin que leurs enfants aient leur chance d'améliorer leur sort. Le Niger, encore, est le pays au monde dont la télévision nationale diffuse le plus de programmes éducatifs, presque toutes les émissions de la journée étant destinée aux écoles. Le Niger toujours: il y a 10 ans, les experts étaient unanimes pour dire que le pays se désertifiait progressivement, pour cause de déforestation incontrôlée sur les limites du Sahara (principalement pour le bois de chauffage). Les aides, les gardes forestiers et les campagnes d'explications n'y ont rien changé. En 2003, le gouvernement nigérien modifiait une loi apparemment accessoire: désormais, les arbres, jusque là propritété de l'état qui pensait ainsi pouvoir les protéger, devenaient propriétés des paysans sur les terres desquels ils poussaient. Le résultat est spectaculaire: devenu une ressource leur appartenant et pas une propriété étrangère, les arbres sont devenus objets de toutes les attentions. 25000 hectares de forêt ont été ainsi restaurés par les communautés rurales, le bois de chauffage est devenu une source de revenu (et plus le fruit d'un pillage). Les nappes souterraines, pompées par les racines remontent et les pluies ne disparaissent plus dans les profondeurs de la terre dessechée, améliorant en retour les cultures, la nutrition et le revenus de tous. Le désert à reculé, et cela n'a pas coûté un seul euro.

 

  • Autres exemples, le Ghana ou le Mali, pour faire appliquer les dispositions de l'ONU sur les droits des femmes et des enfants, n'ont pas eu recours à des législations nationales, ratifiés par le parlement, mais à de vastes consultations auprès des conseils traditionnels des différentes ethnies. Par ce biais, ils sont arrivés à faire modifier des traditions ancestrales, pour de nouvelles dispositions appartenant désormais elles-aussi à la sphère du « droit traditionnel ». Là encore, cela marche. Cela n'a pas empêché, lors du rapport intermédiaire du Comité des droits de l'enfants de 2006, le Ghana de se faire réprimander pour ne pas avoir inscrit de dispositions dans la Loi.
  • On pourrait multiplier les exemples, par exemple en parlant de l'Ubundu, la politique de réconciliation sud-africaine, inspirée non pas des méthodes occidentales (procès de type Nuremberg) mais des techniques de résolution de conflit des peuples bantous, à base de reconnaissance, de réparation, de vérité surtout, et de pénitence.

Tout ceci pour dire que lorsque l'on parle de l'Afrique, il convient de bien se rendre compte que nous la regardons avec nos yeux propres, avec certes de bonnes intentions, mais en se référant à des normes insitutionnalisées ne correspondant à rien dans de nombreux cas.

Quand certains altermondialistes crient au scandale de la pauvreté dans le monde en soulignant le déséquilibre dans la répartion de l'accès à Internet, ou que la CNUCED interprête ses propres données dans ce sens, ils cherchent l'Occident, pas l'Afrique elle-même, en Afrique. Cette déformation est, il faut bien le dire, relayée par de nombreux africains eux-mêmes, avides d'être reconnus comme riches et développés sur la base des critères occidentaux.

On ne trouvera, je crois, jamais l'Occident en Afrique. Si c'est ce que l'on cherche, alors le constat du sous-développement, avec son cortège de condescendance, se perpétuera, et avec lui continuera la tendance aux économies de la rente et la « mendicité institutionnelle ». Mais si l'on regarde bien, il existe d'autres voies, des voies africaines, qui ne demandent qu'à exister. Il faudra sans doute inventer d'autres concepts, d'autres outils d'appréhension de la nature complexe de ce continent pour espèrer pouvoir un jour, enfin, l'aider à se soulager durablement de ses maux. Mais le premier pas consiste peut être à commencer par respecter les africains pour ce qu'ils sont, et pas pour ce que nous imaginons qu'ils devraient être.

Sources

Rapport annuel sur les technologie de l'information dans le Monde – CNUCED Décembre 2006
Divers articles du Monde et du New York Times

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