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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 08:55
Secteurs stratégiques, sécurité économique et mondialisation

Cette conférence a été donnée à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Grenoble, le vendredi 9 mars 2012, dans le cadre du 4e festival de Géopolitique de Grenoble (www.festivalgeopolitique.com)

Synthèse extraite de l'ouvrage Vers une souveraineté industrielle ? Secteurs stratégiques et mondialisation, coordonné par Eric Delbecque et Angélique Lafont, éditions Vuibert, mars 2012.
   
Un monde sans souveraineté est-il possible[1] ?
 
Les théoriciens du « libéralisme » le plus absolu le pensent. Ils affirment même qu’il serait souhaitable. Ils le prétendent possible parce que le capitalisme financier paraît dissoudre inéluctablement toutes les frontières, et par conséquent l’ensemble des obstacles au libre-échange et à la libre circulation des informations, de l’argent, des hommes et des biens. Sur un échiquier économique planétaire largement déréglementé, que le cybermonde « instantanéise », et où les marchés domestiques protégés font figure d’archaïsmes, il ne demeure plus guère de place à leurs yeux pour des Etats, et même pour un espace politique tout court. Seules les lois de la consommation semblent structurer la vie individuelle mais aussi l’existence collective.
Cette logique s’appuie sur l’un des textes fondateurs du libéralisme moderne publié en 1714 par Bernard Mandeville : La fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public. Il y développait la thèse de l’utilité sociale de l’égoïsme. Selon lui, la vertu se manifeste par les actions visant le bien public mais s’opposant aux impulsions naturelles de l’homme, et le vice par celles destinées à satisfaire des intérêts égoïstes sans considération pour l’intérêt collectif. Pourtant, il dressait le constat suivant : « Chaque partie étant pleine de vices, le tout cependant était un paradis ». Il considérait donc que les vices, par ailleurs moralement condamnables, s’avéraient économiquement utiles, et par conséquent souhaitables. La parution de ce texte suscita à l’époque de virulentes réactions, notamment de l’Eglise catholique. Cependant, contrairement aux argumentations réductrices avancées par ses détracteurs, les vices auxquels faisait référence Bernard Mandeville n’étaient pas l’ivrognerie ou la luxure… Il désignait plutôt la recherche générale du profit personnel…
Adam Smith reproduira le même type de raisonnement, moins religieusement provocateur, pour aboutir à l’apologie de la « main invisible »… Dans La richesse des nations[2], on peut lire : « puisque chaque individu tâche, le plus qu’il peut, premièrement, d’employer son capital à faire valoir l’industrie nationale, et deuxièmement, de diriger cette industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions ». Par ailleurs, il ajoutait : « …l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il les persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes ».
En réalité, la souveraineté (portée par l’Etat) c’est le mal… Si l’on doit en tolérer une dose minimale pour les exigences élémentaires de la vie sociale (ce qui fonde la légitimité de l’Etat gendarme), il importe d’en limiter drastiquement l’expansion. Quel moyen reste-t-il donc pour régler les rapports sociaux ? Le marché, les mécanismes de l’échange qui nous révèlent en fait l’auto-organisation possible de la société via l’économique. La problématique soulevée par toute doctrine utilitariste est la suivante : comment les hommes parviennent-ils à harmoniser leurs intérêts ? Sur ce point, deux courants théoriques se sont affrontés. D’un côté, les partisans de l’« identité naturelle des intérêts » croient en une régulation spontanée des intérêts multiples : ils recommandent par conséquent de limiter autant que possible l’intervention de l’Etat, spécialement dans le domaine économique, puisque l’intérêt général résulte mécaniquement de la poursuite par chaque individu de son intérêt personnel. De l’autre côté, les défenseurs de l’« identité artificielle des intérêts » estiment que seule l’action publique se révèle en mesure d’harmoniser les intérêts particuliers.
L’Union Européenne telle que la connaissent aujourd’hui ses 500 millions de citoyens constitue l’héritage d’une volonté politique qui s’est manifestée puissamment il y a soixante sept ans et qui témoignait de la victoire de la théorie de l’« identité artificielle des intérêts ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que tous les pays d’Europe tentaient de renaître de leurs cendres, l’inspiration keynésienne triomphait dans le contexte de la Guerre Froide.                                                           
Puis la vague néolibérale du thatchérisme et du reaganisme déferla sur la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, consacrant le retour aux affaires des adversaires de Keynes et la vogue des idéologues du retrait de l’Etat (lesquels avaient préparé leur retour au sein des think tanks américains). La construction européenne dans son ensemble se mit au diapason de cette évolution, et le droit de la concurrence, dans les instances communautaires comme au sein des différents Etats-nations de l’Union, construisit sa suprématie au détriment de l’ambition d’élaborer de véritables politiques industrielles. Dès lors, il ne fut plus question que de désinflation compétitive, de privatisations et de démantèlement des armatures des marchés domestiques protégés. Il fallait lutter contre les monopoles et favoriser l’intérêt du consommateur (peut-être au détriment du citoyen ?)… La souveraineté des Etats devenait un principe démodé dans l’arène économique ; il allait de soi que les entreprises s’internationalisaient et qu’elles indexaient de moins en moins leur stratégie et leur gouvernance sur les attentes spécifiques des pouvoirs publics. La création de valeur pour les actionnaires, seule loi des conseils d’administration, devait prévaloir sur les logiques politiques des Etats.
Mais la montée en puissance industrielle et commerciale des pays « émergents » (largement émancipés des rigides certitudes européennes sur le libre-échange), et la crise qui secoue l’économie mondiale depuis 2008 (que l’on feint parfois de n’avoir pas vu venir), bousculèrent brutalement l’orthodoxie libérale et montrèrent du doigt l’arrogance et la pente suicidaire d’un capitalisme financier en « surchauffe » absolue. Le défi extrêmement préoccupant des dettes souveraines et de la crise de l’Euro achève de nous interroger sur le fonctionnement actuel du système capitaliste dérégulé.
C’est à l’intérieur de cette vaste et difficile problématique (enchâssée dans les différentes étapes d’histoire économique que nous venons de rappeler brièvement) que s’inscrit la question des secteurs dits stratégiques confrontés à la dynamique de la mondialisation. Elle se pose d’abord et avant tout en Europe. Pourquoi ? Parce que notre continent est le seul qui croit sérieusement au libre jeu de l’offre et de la demande. Tardivement convertis aux thèses économiques libérales radicales, nous faisons preuve du zèle qui caractérise les nouveaux venus dans une religion ou une idéologie… Du même coup, nous nous montrons aussi péremptoires qu’aveugles aux faits. Les pays européens (surtout ceux de l’ancienne Europe de l’Ouest) et les instances de l’Union sont en réalité les seuls à imaginer la mort de la souveraineté ! Les autres puissances de la planète n’entendent pas renoncer à l’intervention de l’Etat au sein de l’espace industriel, commercial, monétaire et financier. Bien évidemment, les modes d’action gouvernementaux se caractérisent par leur plus grande discrétion (voire leur dissimulation), et souvent leur intégration dans des dispositifs complexes associant acteurs privés, publics et même associatifs. Toutefois, le politique s’investit bel et bien dans le fonctionnement des marchés.
Posons clairement le diagnostic. L’ère de l’économie de la connaissance (dont les moteurs sont l’innovation et la mondialisation) fait signe, aujourd’hui, vers une économie de l’immatériel, laquelle prolonge la société de l’information aux yeux des observateurs inattentifs. Car les silencieux méditatifs et patients remarquent depuis longtemps que la société de l’information et l’économie de la connaissance s’opposent farouchement. En effet, la première consacre la non sélectivité (l’océan informationnel où nous sommes plongés nous abreuve d’inutile ou d’accessoire), tandis que la seconde met l’accent sur la chaîne de valeur cognitive que seule la patience, la réflexion, le choix (de la donnée rare, donc précieuse) et la mise en relation avec des contextes, permettent de construire. Ce sont la prise de distance, la décélération, l’approfondissement permanent de sa culture générale et la capacité de créer des liens intellectuels qui autorisent la traversée de l’une (la société de l’information) vers l’autre (l’économie de la connaissance). Autant de disciplines psychologiques, d’efforts et de comportements que les modèles socio-économiques et les modes de vie actuels ne nous permettent guère de favoriser… Ainsi que l’écrit très justement Damien Le Guay, ce que nous avons perdu « en ponctualité pour la « grand-messe » du 20 heures, nous l’avons « gagné » dans un culte informationnel diffus et constant. Culte pour ces informations crachées, à toutes les heures du jour et de la nuit, à jets continus dans nos écrans, par nos écrans. Avant, nous étions informés une fois par jour. Maintenant, on a fini par croire, on a fini par nous faire croire, qu’il se passe toujours quelque chose dans le monde. Dès lors, une nouvelle mauvaise conscience est apparue : celle de n’être pas connectés ici et maintenant au flux mondial informationnel, d’être déconnectés, d’oser se retirer dans sa petite personne ». Nous ne sommes véritablement plus maîtres du « calendrier de l’actualité. Il nous est imposé par l’omniprésence des médias. Désormais, plus que jamais, nous sommes tous […] – sauf à être des « Robinson Crusoé » –, livrés, pieds et poings liés, à la douce tyrannie médiatique. Comment qualifier cette nouvelle situation ? Elle est, en quelque sorte, un viol. Viol des consciences. Viol de l’attention. Viol de notre imaginaire. […] nous sommes, désormais, presque à notre corps défendant, convoqués par l’histoire faite par les médias »[3].
Mais peu importe ces distinctions entre l’information et la connaissance : pour le plus grand nombre et les intellectuels distraits, cette économie de l’immatériel fait corps avec la globalisation, et elle indique simplement la fin des frontières, de la séparation entre moi et l’Autre, c’est-à-dire de la souveraineté, qu’elle soit politique ou économique.
Logiquement, l’industrie traditionnelle deviendrait donc « ringarde ». Préoccupation secondaire, la performance industrielle appartiendrait dorénavant à l’univers des pays émergents... Manipulateurs de symboles, les « occidentaux » auraient dépassé l’ère industrielle pour s’installer dans l’Olympe des services, du conseil stratégique aux produits financiers en passant par l’e-réputation et la communication d’influence… Par conséquent, bâtir l’espace d’un débat sur la souveraineté industrielle en Europe, en particulier en France, se révèle une gageure. « Hyper » rime avec le préfixe cyber. Le reste mérite un qualificatif unique : « kitsch ». Totalement « dépassée », c’est que le mot « industrie » appelle dorénavant comme champ sémantique dans certains colloques ou différentes publications. La réalité et l’analyse patiente nous enseignent tout le contraire.
En effet, l’économie ne peut se passer d’industries « réelles », produisant de l’acier, de l’énergie, des bâtiments, des automobiles, des avions, des trains, des bateaux, des ordinateurs, des téléphones portables, des téléviseurs, des satellites, des aliments, des vêtements, des médicaments, des meubles, ou même des armes… La santé commerciale de la Chine en témoigne ! De manière générale, les pays émergents ne partagent pas notre dédain de l’ambition industrielle. L’âge « de l’accès » cher à Jeremy Rifkin n’a pas détrôné l’ère des usines : il l’a seulement infiltré.
Les Etats-Unis et la Chine démontrent l’actualité, la modernité de la souveraineté et du défi industriel. Le volontarisme américain dans le secteur automobile, le soutien jamais démenti du Pentagone aux nouvelles  technologies (via, notamment, la Darpa), la proximité du complexe militaro-sécuritaire avec les grands groupes de défense (que l’attribution du marché des ravitailleurs à Boeing en février 2011 a souligné une nouvelle fois), traduisent l’attachement de Washington aux réalités les plus élémentaires de la société de consommation de masse, à savoir qu’il convient d’abord de produire et de conquérir de nouveaux marchés pour vendre d’autres produits.  
Disons-le nettement : une insigne quantité d’Etats non européens exécutent une authentique stratégie de puissance économique. Ce constat vaut particulièrement pour les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, le Japon, Israël ou la Corée du Sud. Cela les conduisit à élaborer des dispositifs de soutien des entreprises à l’export et de protection du patrimoine technologique et industriel (à travers des politiques dites de sécurité économique).
Certes, depuis 2002, la France a pris conscience de l’importance de mener une véritable politique de sécurité économique. Pour cette raison, le gouvernement nomma, en 2003, un Haut responsable à l’intelligence économique, et diffusa, le 13 septembre 2005, une circulaire demandant aux préfets d’élaborer un schéma stratégique d’intelligence territoriale reposant sur les actions de sécurité économique, les pôles de compétitivité et la coordination des acteurs publics et privés[4]. Après le départ d’Alain Juillet (qui donna un élan considérable aux initiatives publiques, en s’appuyant sur l’héritage du Préfet Rémy Pautrat et en s’adossant au rapport Carayon), cette stratégie fut confirmée par la nomination d’un délégué interministériel à l’intelligence économique (Olivier Buquen) en décembre 2009[5].
La DCRI s’impose également comme un acteur incontournable de cette politique d’intelligence économique puisqu’elle est investie d’une mission essentielle de protection du potentiel industriel, scientifique et technologique des intérêts fondamentaux de la Nation. Elle assure, à cet effet, le suivi de près de 8000 entreprises industrielles, de la majorité des instituts de recherche, ainsi que de l’ensemble des pôles de compétitivité. Elle organise, en outre, un millier de conférences par année. Dans ce cadre, et depuis janvier 2006, la DCRI a détecté 5200 actions d’ingérence économique touchant plus de 3300 entreprises françaises et 150 secteurs d’activités[6]. Cette menace est considérable et touche avant tout les secteurs stratégiques (ils concentrent plus de 30% des actions d’ingérence) et les PME de moins de 500 salariés (elles représentent 70% des sociétés visées)[7]. Selon le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, on a répertorié plus de 90 nationalités différentes parmi les auteurs de ces ingérences économiques.
Il n’en reste pas moins que notre pays se montre trop réceptif aux discours simplistes sur la fin de l’ère industrielle et le découplage politique/économie[8]. Si l’Etat actionnaire a sans aucun doute vécu, si la propriété publique des moyens de production ne fait plus guère rêver, si le protectionnisme de principe et le « nationalisme économique » apparaissent indiscutablement dangereux et inadapté aux défis auxquels nous sommes collectivement confrontés, il semble tout aussi imprudent de ne pas comprendre que la « connivence » public/privé constitue le cœur d’une économie compétitive.
Le corollaire de cette idée est qu’il existe des périmètres stratégiques au cœur de l’activité industrielle d’une nation et, plus globalement, dans l’ensemble de sa dynamique économique. Il est utile à la collectivité que ces derniers fonctionnent alors en observant des règles dérogatoires : contrôle de l’investissement étranger, maîtrise spécifique des flux informationnels (notamment pour ceux relatifs à l’innovation ou aux stratégies commerciales), ou mécanismes complémentaires de protection des patrimoines et de l’activité. Toutefois, dans un monde aux frontières poreuses, où l’accélération du temps et l’interdépendance restructurent et reformulent chaque dimension de l’existence humaine (individuelle et collective), les « secteurs stratégiques » ne peuvent plus former uniquement une liste statique à la Prévert. Si certains doivent rester l’objet d’une attention particulière et pérenne (notamment le domaine de la défense et de la sécurité), à travers une catégorisation relativement rigide, l’Etat peut légitimement élaborer un système d’intervention ad hoc pour imposer un cadre particulier en tant que de besoin. Les Etats-Unis procèdent ainsi (cf. le CFIUS), la Chine également. Qu’un pays européen émette l’idée de s’en inspirer et on le suspectera immédiatement de vouloir créer des monopoles, revenir sur le principe de libre concurrence, encourager l’insécurité juridique ou promouvoir le protectionnisme, voire le nationalisme économique !
Le débat est plus que jamais ouvert sur le choix des outils qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour offrir une stratégie (et donc un avenir) aux industries européennes dans un contexte mondial particulièrement tendu. Nulle orthodoxie n’a d’intérêt face à un défi aussi important et complexe. Il importe en revanche d’être plus ferme dans la conviction que nous devons rendre de nouveau légitime, dans les esprits, l’idée de souveraineté industrielle… Non pas celle de « souverainisme » industriel, ce qui n’a économiquement et politiquement aucun sens ! Il faut insister sur ce point, car trop de commentateurs souhaitent, à dessein et malhonnêtement, entretenir cette confusion. Il ne s’agit pas de s’isoler du reste du monde, mais de promouvoir la réciprocité des comportements économiques, et de donner à chaque pays les instruments lui permettant de favoriser la prospérité de ses territoires et des populations qui y vivent ! Qu’une nation puisse choisir son ambition économique, orienter son destin matériel, protéger ce qui conditionne sa survie et son indépendance globale, ainsi que l’avenir de ses enfants, ne constitue pas une manifestation de passéisme anticapitaliste viscéral et idéologique : c’est simplement l’instinct de survie, le désir de ne pas disparaître, qui s’exprime et qui cherche les moyens de la victoire !    
L’urgence est là : ouvrir un débat qui autorise à discerner les impasses du capitalisme financier, et qui souligne que le « laisser-faire » relève souvent (pas toujours !) de l’illusion…. D’autres lois, d’autres impératifs, d’autres appétits contribuent parallèlement à organiser les échanges entre les nations : l’échiquier économique planétaire admet des entorses nombreuses aux principes du libre-échange. Libéralisme et jeux de pouvoirs s’entrecroisent pour façonner le visage industriel, commercial et financier de notre monde ; il convient de s’en souvenir pour apprécier la réalité dans toute sa complexité, et pour ne pas céder ce qui ne doit pas l’être. Au cours de son histoire déjà longue, le capitalisme a nourri les trois libido chères à Saint Augustin : celle de la connaissance (libido sciendi), celle de la sensualité (libido sentiendi) et celle de la domination (libido dominandi). Cette dernière prend désormais trop de place.
Car une évidence s’éloigne chaque jour un peu plus de nous, à savoir que le mode de production capitaliste se développa progressivement pour faire échapper l’homme à la loi du plus fort et aux déterminismes de la naissance. Il devint doctrine (le libéralisme) pour installer le « doux commerce » qui pacifie les mœurs en lieu et place de la violence politique comme mode de régulation sociale. Le défi du siècle qui débute est sans nul doute qu’il ne se transforme pas en fossoyeur inattendu de la liberté, de l’égalité et de la fraternité… Aucun individu, aucun peuple, ne peut accepter que la création de valeur devienne à tous notre destin, notre fatalité, notre futur… Car il faut donner tort à Hobbes : l’homme ne doit pas devenir un loup pour l’homme…

[1] Pour le dire autrement : « L’État tel que le définissait Weber, comme exerçant le monopole de la force sur un territoire déterminé, est-il en voie d’extinction ? Faut-il parler d’un évanouissement de l’État ou affirmer comme certains que “nous devons nous penser au-delà de la nation” ? La dimension  supra-territoriale des réseaux et des processus met directement en question l’idée de souveraineté. Du moins si l’on considère comme Jan Aart Scholte que cette dernière implique la prétention de l’État à édicter un type de règle suprême (en l’absence de toute autorité supérieure), compréhensive (car elle porte sur tous les aspects de la vie sociale) et exclusive (car il s’agit d’une autorité sans partage). Or aujourd’hui la nécessité des coopérations transgouvernementales d’un côté, la montée en puissance des solidarités infra-étatiques transfrontalières de l’autre, viennent limiter les ambitions de l’État. Ce qui fonctionne, c’est une forme de gouvernance publique stratifiée […], avec différentes polarités globales, régionales, locales. Celle-ci doit composer avec le développement de la gouvernance privée : les ONG, fondations, think tank, associations commerciales, syndicats du crime. Ce n’est pas un hasard si toute une série de programmes qui relevaient de l’État providence ont été privatisés, sous-traités à des ONG. […] En conséquence, si l’État survit, il n’en a pas moins perdu ses prétentions à être l’unique centre de toute régulation. […] De nouvelles formes de politique multilatérale et globale ont été établies. En 1909, on comptait 37 organisations internationales (IGOS) et 176 organisations non gouvernementales internationales (INGOS) ; au milieu des années 1990, les premières étaient au nombre de 5 500, et les secondes de 90 260. Le réseau d’activité est très dense et elles interviennent dans ces nouveaux forums que constituent l’ONU, le G8, le FMI, et l’OMC ou l’UE » (ABÉLÈS Marc, Anthropologie de la globalisation. Paris, Payot, 2008).
[2] SMITH Adam, La richesse des nations, Paris, Flammarion, 1999
[3] LE GUAY Damien, De quoi DSK est-il le nom ? Paris, L’œuvre éditons, 2011.
[4] Voir aussi : PAUTRAT  Rémy: « L’attribution de fonds publics doit être assortie de garanties en termes de sécurité économique », AISG, n°3366, 23 mai 2011.
[5] BUQUEN Olivier (D2IE) : “Notre action est appréciée et encouragée par les plus hautes autorités de l’Etat et par les entreprises“ », AISG, n°3274, 11 mai 2011.
[6] « Depuis janvier 2006, la DCRI a détecté 5200 actions d’ingérence économique, selon Claude Guéant », AISG,  n° 3673, 30 juin 2011.
[7] Discours de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, aux états généraux de l’intelligence économique du 29 juin 2011.
[8] Voir sur ce sujet les excellents ouvrages de GUENAIRE  Michel : Un monde sans élite (Grasset, 1995), Déclin et renaissance du pouvoir (Gallimard, 2002), Le génie français (Grasset, 2006) et Il faut terminer la révolution libérale (Flammarion, 2009).

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Published by Eric Delbecque - dans Mondialisation
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