Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 13:53

 

En Afrique Australe, surtout en Afrique du Sud et au Zimbabwe, la demande de transformation sociopolitique s’exprime de plus en plus en termes économiques.

Respectivement 16 et 30 années après la fin des régimes de minorités blanches, le constat est que l'obtention du pouvoir politique n'a pas eu les effets économiques attendus pour les noirs dans les deux pays. Une politique d'«indigénisation» de l'économie prétend pallier à ce problème. En Afrique du Sud, il s’agit de  la politique de « Black Economic Empowerment » articulée par Thabo Mbeki, mais aussi de la demande de nationalisation des mines par le leader de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, Julius Malema. Ce dernier a provoqué un débat orageux dans les cercles politiques. L'aile gauche du parti a récemment plaidé pour une prise de contrôle de l'Etat du secteur extractif lors d'un congrès du parti qui a eu lieu à Durban fin septembre 2010. Jacob Zuma a finalement éliminé cette option, mais assure que l'Etat sera « le gardien des ressources nationales stratégiques »[1].

Au Zimbabwe, en 2008, une loi a été introduite sur l'« indigénisation » de l'économie. Elle consiste à céder 51% des actions des entreprises aux citoyens noirs du pays. Cette loi est de nouveau d'actualité car le ministre pour le Développement de la Jeunesse, l'Indigénisation et l’Empowerment, Saviour Kasukuwere, a décidé de rajouter en juin 2010 deux amendements qui concrétisent cette loi.

Après l'exemple catastrophique de la politique économique de la «zaïrinisation» en République Démocratique de Congo sous Mobutu début des années 1970, comment comprendre que ces projets de lois jouissent d'une grande popularité en Afrique du Sud et au Zimbabwe, même si leur application fait débat ?

Les discours sur l'économie doivent être compris dans leur contexte politique, qui est celui de la décolonisation. L'Afrique australe est la dernière région du continent à se débarrasser d'une politique raciale issue de la colonisation[2]. L'expérience de la soumission aux maîtres blancs est encore très présente dans les esprits d'une population vieillissante, mais les politiques font tout pour garder cette mémoire vive.  En 2000 par exemple, le Zimbabwe a vécu une restructuration radicale des Médias ayant pour objectif une « indigénisation » des sources d'information. De nombreux programmes qui n'émanaient pas du Zimbabwe ont été retirés et à leur place, des documentaires sur la guerre de libération et des émissions qui insistent sur la valeur symbolique de la terre ont envahi les chaînes te télévision. Le ministre de l'Information a justifié cette décision en disant:  "nous devons utiliser les ressources de l'État pour promouvoir une culture qui est vraiment celle du Zimbabwe, une culture qui nous identifie en tant que peuple et la promotion de nos valeurs»[3] en réponse à la critique publique selon laquelle la ZBC abusait de sa mission de service public pour mettre en valeur la philosophie du gouvernement. [4]

L'indigénisation de l'économie s'inscrit dans un processus qui définit l'identité nationale de façon étroite, à laquelle seuls les noirs peuvent prétendre. Les critiques des gouvernements soulignent même que seuls les membres du parti au pouvoir, issus de la lutte de libération, sont concernés. Au Zimbabwe, la terre et la souveraineté sont au cœur de la définition de l'identité nationale propagée par le ZANU-PF et sont également la base de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste du parti. Il n'est pas étonnant que cette identité ait une couleur noire. Mutumwa Mawere, un entrepreneur zimbabwéen, met le doigt sur la question raciale de l'indigénisation dans son article «Does indigenisation threaten the law of succession? (Est-ce que l'indigénisation menace le droit de succession?) »: "Dans le cas du Zimbabwe, où la race est l’élément de la question nationale le plus important, il n'est pas évident de savoir ce qu'il va arriver aux Zimbabwéens noirs, bénéficiaires de la politique de l' « indigénisation », mariés à des blancs . Est-ce que leurs descendants métis pourront conserver les droits de leur père et les transférer selon les lois de succession?» Malgré les critiques apportées à l'application de la loi d'indigénisation au Zimbabwe,  le principe de l'indigénisation est populaire.

Pour comprendre ce phénomène, il faut répondre à la question : à quel besoin répond la quête de l'indigénisation ?. Sans doute à la nécessité de créer une identité positive, d'être noir et d'être « capable », d'être responsable et d'être riche. Dans le contexte de la colonisation il est compréhensible  que l'imaginaire collectif soit axé sur un rejet de l'occident. Le message sous-jacent est que « nous ne voulons plus dépendre de vous ». La triste réalité veut que cette démarche mène à l'échec. Dans le monde actuel tous dépendent de tous et les économies ne survivent pas dans un climat hostile aux investissements directs étrangers, sauf dans le cas d'extrêmes richesses naturelles. Ce dernier point est au cœur de la réflexion du gouvernement actuel du Zimbabwe où le ZANU-PF s'accapare l’industrie diamantaire pour maintenir son système de patronage.

 

Claske Dijkema est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.


[1]    Zuma Rules Out Nationalisation of Mining Sector, RFI english, 24 September 2010[2]    En Afrique du Sud et au Zimbabwe, ou la colonisation a abouti  à une autonomie politique, le terme le plus utilisé pour ce type de régime est «white minority rule ».

[3]             Daily News, le 21 mai 2000

[4]             Saray Chiumbu, Redefining the National Agenda: Media and Identity – Challenges of Building a New Zimbabwe in       

                      Melber, Henning (ed.), in “Media, public discourse and political contestation in Zimbabwe”, Current African 

                      Issues N°27, Nordic Africa Institute, Uppsala 2004

Partager cet article

Repost 0

commentaires