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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 16:45

 

Monsieur le Président,

 

 

 

Monsieur le Secrétaire général,

Madame et messieurs les ministres,

Messieurs les ambassadeurs,

 

Je remercie messieurs Blix et El Baradeï pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Irak. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.

[…]

1) Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise irakienne, à l’unité du Conseil de sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :

 

·    nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Irak. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien.

·    en adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution.

 

La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspection est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ? En réponse à cette question, la France a deux convictions :

 

·    la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Irak.

·    la deuxième, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité.

 

2) Or, que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de messieurs Blix et El Baradeï ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats.

[…]

La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de messieurs Blix et El Baradeï, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV. Alors oui, j’entends bien les critiques :

 

·    il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants mais ils sont là ;

·    il y a ceux qui croient que la poursuite d’inspections serait une sorte de « manœuvre de retardement » visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre crédibilité et de notre esprit de responsabilité. Ayons le courage de mettre les choses à plat.

 

Il y a deux options :

 

·    l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force ;

·    face à de telles perspectives, il y a l’alternative offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Irak. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas plus sûr et le plus rapide ?

 

Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons par conséquent aux inspecteurs des Nations Unies le temps nécessaire pour la réussite de leur mission. Mais soyons vigilants et demandons à messieurs Blix et El Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir.

[…]

Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est, depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. La France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France. Il y a dix jours, le secrétaire d’État américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Qaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme ?

 

La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. […] En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations Unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au cœur de la paix à construire. […]

 

Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.

 

Je vous remercie. 

 

Le contexte géopolitique

Analyse par Arnauld CAPPEAU, docteur ès lettres, agrégé d’histoire

 

 

 

            Le 2 août 1990, les armées de Saddam Hussein envahissent facilement le petit et riche émirat du Koweït qui devient la « dix-neuvième province » de l’Irak qui met ainsi la main sur de fabuleuses richesses pétrolières et élargit son ouverture maritime sur le golfe persique (route stratégique du pétrole). Le dictateur irakien — dont les vues belliqueuses sont connues de tous (guerre contre l’Iran de 1980 à 1988) — menace aussi son riche mais faible voisin saoudien qui a de quoi s‘inquiéter : pays immense en grande partie désertique, sans protection naturelle, faiblement peuplé, et faiblement armé. Les dirigeants saoudiens constatent avec effroi que la « rue arabe » prend le parti de Saddam Hussein qui se présente comme le leader du monde arabe qui s’en cherche un depuis la mort de Nasser en 1970. Le Koweït apparaît comme le vassal des Etats-Unis et suscite peu de sympathie. L’Arabie Saoudite et les autres pétromonarchies comptent aussi une très forte proportion d’immigrés venant du monde arabe (Egypte, Jordanie…) qui sont « travaillés » par l’anti-américanisme et l’antisémitisme et le dictateur irakien se présente aussi comme un ennemi résolu d‘Israël. Enfin, le régime saoudien n’a aucune légitimité populaire (c’est une monarchie absolue) et ne fonde son pouvoir que sur les pétrodollars et sur la garde des lieux saints de l’islam.

            A l’inverse des foules arabes, la « communauté internationale » réagit unanimement et l’ONU qui n’est plus paralysée par la rivalité Est/Ouest, mandate une coalition sous commandement américain (opération tempête du désert) pour libérer le Koweït. Après l’échec programmé de la voie diplomatique au début 1991, une guerre-éclair écrase l’armée irakienne et l’Irak est placé sous embargo et surveillance de la communauté internationale. A la surprise de beaucoup, les armées de la coalition ne cherchent pas à déstabiliser Saddam Hussein, le laissent écraser une révolte de chiites au sud du pays de façon à justifier l’installation de bases américaines en Arabie Saoudite. Dix ans plus tard, les attentats du 11 septembre 2001 (dont l’une des causes est précisément la présence de soldats américains en Arabie Saoudite, « terre sacrée » de l’islam) et la croisade contre le terrorisme déclenchée par George W. Bush, relancent la « question irakienne » et placent l’Irak dans les pays de « l’axe du Mal ». Des considérations politiques (voire politiciennes), pétrolières et géostratégiques au moins autant que de sécurité nationale, poussent le Président américain à vouloir chasser Saddam Hussein du pouvoir et à installer un régime favorable aux intérêts américains.

 

Unilatéralisme/multilatéralisme

 

            L’ONU a mandaté les inspecteurs Blix et El Baradeï pour contrôler le désarmement de l’Irak et ces derniers donnent des arguments à la France puisqu’ils estiment les progrès réels : l’Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne et la France met immédiatement à disposition des inspecteurs ses Mirage IV. Saddam Hussein a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoin par les inspecteurs, qu’une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires soit fournie et que, conformément à une demande ancienne des inspecteurs, une loi soit votée par le Parlement irakien prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive. L’Agence internationale de l’énergie atomique à laquelle appartiennent Blix et El Baradeï est une organisation intergouvernementale à vocation autonome siégeant à Vienne. Créée en 1957, elle a pour but de promouvoir les applications pacifiques de l’énergie atomique.

            Mais, pour les Américains, seule une action rapide et préventive permettrait de garantir vraiment la sécurité et la paix. Ils espèrent ainsi éliminer les dangers de la prolifération d’armes de destruction massive. Croyant, ou feignant de croire, que le régime de Saddam Hussein (foncièrement laïc) abrite des réseaux terroristes islamistes du type Al Qaïda, les Américains espèrent en attaquant l’Irak éradiquer le fléau terroriste. Rien n’est plus important que ces objectifs et les États-Unis sont prêts, pour les atteindre, à se passer de l’aval de l’ONU. La France pense, au contraire, qu’avant de faire parler les armes, il faut prendre en compte la complexité d’une région à multiples facettes : militaires, politiques, économiques, culturelles et religieuses. Les relations internationales doivent être fondées sur le respect de l’autre et le dialogue, faute de quoi l’arrogance des grandes puissances entraînera la radicalisation des populations et une recrudescence du terrorisme international. Pour Dominique de Villepin, les inspections donnent des résultats et sont un bon outil d’enquête qui pourrait être utilisé dans d’autres pays (Iran, Corée du Nord…). Attaquer l’Irak reviendrait à discréditer le travail des inspecteurs et à se priver d’un levier efficace : « Il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. […] Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de “manœuvre de retardement” visant à empêcher une intervention militaire. »

           

 

Le syndrome de Munich

 

            La France et le régime de Saddam Hussein ont entretenu, jusqu’à la première guerre du Golfe, des liens étroits : la France a vendu beaucoup d’armes à l’Irak lors de la guerre contre l’Iran. Certains hommes politiques français avaient des intérêts financiers dans le pétrole irakien et Saddam Hussein était considéré, bien que dictateur sanguinaire, comme un ami de la France. L’Association d’amitié franco-irakienne était aussi un puissant lobby auprès des gouvernements de Paris et de Bagdad. Les partisans de la guerre ont alors beau jeu de stigmatiser l’attitude française qui viserait, selon eux, à maintenir un régime favorable aux intérêts français, ou du moins à gagner du temps. Dès le début de son intervention, le ministre français prévient : « Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien. » Mais les Français ne sont pas les seuls à avoir eu de la complaisance à l’égard de Saddam Hussein : les Américains aussi et en particulier l’Administration Reagan et son vice-Président… George Bush père. Dans les discours belliqueux des Américains, Saddam Hussein est souvent comparé implicitement et même explicitement à Adolf Hitler. Dans les années 1930, les démocraties française et anglaise ont été faibles face aux coups de force successifs du Führer jusqu’à renier leurs engagements vis-à-vis de la Tchécoslovaquie en septembre 1938 lors de la conférence de Munich. La France et l’Angleterre surtout voulaient alors éviter la guerre à tout prix. Dominique de Villepin souligne que la France n’exclut pas la guerre a priori : « La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force ». Elle n’est pas le maillon faible de l’Occident et elle est prête, comme durant la première guerre du Golfe ou ailleurs dans le monde, à engager ses troupes, mais pas sans avoir donné aux inspections toutes leurs chances et pas sans l’aval de l’ONU.

            Donald Rumsfeld, le secrétaire d’État américain à la Défense, l’un des « faucons » de la Maison blanche, avait déclaré, quelques jours avant l’intervention de Dominique de Villepin et avec un certain mépris envers la France et l’Allemagne, que pour lui la nouvelle Europe (c’est-à-dire la Pologne, la République tchèque, la Hongrie…) était plus importante que la vieille Europe sur le déclin. Avec une ironie bien comprise, Dominique de Villepin reprend cette expression de « vieux pays » à son avantage. La vieillesse est synonyme de sagesse et d’expérience par opposition à la fougue arrogante d’un pays neuf comme les États-Unis, implicitement taxés de va-t-en-guerre. Depuis la guerre de Sécession (1861-1865), les États-Unis n’ont plus connu de guerre sur leur territoire, alors que la France a subi trois conflits majeurs : elle sait mieux que d’autres ce que cela signifie. Elle a connu, de 1940 à 1944, « l’occupation, la barbarie », et c’est là aussi une mise en garde contre une éventuelle occupation de l’Irak une fois la guerre gagnée. À mots couverts, le ministre français des Affaires étrangères rappelle que les Américains n’ont pas ou peu d’histoire en comparaison du « vieux continent, l’Europe », ce qui alimente d’ailleurs, outre-Atlantique, un certain « complexe national ». Toutefois, Dominique de Villepin prend soin de rappeler que la France « sait tout ce qu’[elle] doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs », rendant ainsi hommage aux Anglo-américains pour la délivrance de l’Europe de la domination nazie. Mais alors, ils étaient les « combattants de la liberté », le sont-ils encore quand ils veulent envahir l’Irak pour son pétrole ?

 

 

Bilan et ouverture

 

Dominique de Villepin veut donner toute sa chance à la résolution 1441 votée à l’initiative de la France : pour le ministre français des Affaires étrangères, les inspections de l’AIEA doivent se poursuivre car elles donnent des résultats (l’Irak de Saddam Hussein désarme) et constituent une alternative crédible et équilibrée à l’usage de la force. Mais cette vision des choses, se heurte à la conception américaine qui, par la voix du secrétaire d’État Colin Powel, présente l’Irak comme un pays cherchant à se doter d’armes de destruction massive. Pour l’Administration Bush, Saddam Hussein représenterait un danger imminent contre la sécurité du monde en connexion avec des entreprises terroristes comme Al Qaïda. Elle demande que le Conseil de sécurité vote une nouvelle résolution autorisant le recours à la force. Jacques Chirac menace alors d’opposer le veto français. À l’occasion de cette crise, la France retrouve, pour un temps, son rôle de grande puissance, conforme à son histoire et à son génie. Toutefois, le Président français ne parvient pas à capitaliser sur ce coup d’éclat alors qu’un axe stratégique Paris-Berlin-Moscou soutenu par Pékin et le monde arabe offrait des perspectives géopolitiques inédites.

Le 19 mars 2003, Dominique de Villepin s’exprime à nouveau devant le Conseil de sécurité « quelques heures avant que ne parlent les armes » pour redire une nouvelle fois sa confiance dans les inspections et son doute sur le bien-fondé d’une guerre lourde d’incertitudes. Il constate aussi que cette guerre révèle deux visions du monde : celle unilatéraliste et arrogante des États-Unis qui se passent de l’aval des Nations Unies et l’autre multilatéraliste représentée par la France et l’ONU. La victoire militaire plus difficile que prévue, l’absence d’armes de destruction massive, l’enlisement des troupes américaines dans une guerre civile que les États-Unis ont provoquée, la haine suscitée par l’occupation et les inévitables « bavures », le coût humain et financier de la guerre, les risques évidents d’éclatement du pays en trois parties (kurde, sunnite, chiite) une fois les Américains partis, la persécution des chrétiens qui fuient massivement le pays et la recrudescence du terrorisme non seulement en Irak, devenu terre de djihad, mais partout dans le monde, prouvent la justesse des vues françaises et la pertinence des mises en garde de Dominique de Villepin.

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