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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 10:13
La baisse du prix de l’énergie, l’arrivée d’une nouvelle administration américaine, les effets de la crise les remettent-elles en question ?

Communication présentée le 15 octobre
3ème rendez-vous Henri IV
Les questions de la géopolitique mondiale pour 2009-2010

Il y a plus d’un an, en août 2008, l’armée russe franchissait une frontière internationale pour la première fois depuis 29 ans (décembre 1979, Afghanistan) et remportait une victoire éclair sur la petite Géorgie. Moscou reconnaissait « l’indépendance » des deux provinces séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

Depuis, deux événements majeurs sont intervenus : la crise économique mondiale et l’élection de Barak Obama. Changent-ils la donne pour Moscou ?

La crise et ses effets induits réduisent à priori la marge de marge de manœuvre de Moscou.

La crise financière n’épargne par la Russie.

Elle n’est pas directement touchée par la crise des subprimes, mais par le crédit étranger aux grandes entreprises russes. D’une part, ce crédit a cessé pour cause de difficultés des banques occidentales. D’autre part, les emprunts russes sont gagés sur la valeur des actifs des entreprises. Leur très forte décapitalisation boursière les a mises au bord de l’insolvabilité.

Mais quand on parle de la Russie, il ne faut pas confondre les oligarques (affaiblis) et l’Etat, en dépit de leurs liens évidents. La chute des recettes fiscales et l’augmentation des dépenses laisse prévoir un déficit budgétaire énorme (7 % du PIB en 2009), mais le budget était excédentaire depuis 2002, et la Russie a accumulé des réserves colossales (plus de 700 milliards de dollars en septembre 2008 en or, devises et fonds de stabilisation). Aussi l’Etat s’est-il porté au secours des entreprises par diverses aides, et en profite pour accroître sa main mise sur l’économie.

La Russie est également touchée par deux effets induits de la crise.

Le premier est économique. La contraction de la demande mondiale a fait chuter le prix des hydrocarbures et des matières premières, principales exportations de la Russie. Les actionnaires russes et britanniques ont mis fin à leur guerre d’usure pour le contrôle de la coentreprise TNK-BP (accord du 3 octobre 2008). Pour autant, il faut relativiser l’appauvrissement des oligarques et de l’Etat, car les variations de prix doivent s’interpréter dans la durée. La chute vertigineuse du prix du pétrole au second semestre 2008 a anéanti la flambée (en grande partie spéculative) du premier, mais la moyenne annuelle des prix effectifs est quand même de 100 $ le baril. Au cours du premier semestre 2009, le prix a remonté et est structurellement appelé à se maintenir à un niveau élevé. Il convient donc de ne pas ruiner prématurément l’Etat russe.

Le second est politique, dans la mesure où la crise a facilité l’élection d’Obama.

9 mois après l’arrivée de B.Obama à la Maison Blanche, les ruptures réelles et structurelles apparaissent encore très modestes. Mais on peut enregistrer une percée spectaculaire sur le front du soft power. Certains ne croient qu’au hard power, mais attention au péché de désinvolture plus ou moins cynique. La victoire d’Obama montre combien le registre du soft power est important. On peut même dire que le principal changement réside là. L’Administration Bush avait une image exécrable aux Etats-Unis et dans le monde. Les Russes, Chinois et Européens avaient beau jeu de dénoncer l’unilatéralisme botté de Washington, et de prôner les vertus du multilatéralisme. Il est devenu aujourd’hui beaucoup plus difficile d’être antiaméricain : Obama est plus fort que Bush.

Dans ce contexte, Moscou a accepté l’offre américaine de relancer (reset) les relations bilatérales. Est-ce le signe d’un affaiblissement de la Russie ?

Le désarmement

Les deux superpuissances nucléaires ont ouvert une négociation au printemps 2009 sur un nouveau traité destiné à succéder à START 1, signé en 1991 et qui arrive à échéance le 5 décembre 2009. A l’occasion de la visite d’Obama à Moscou, les 6 et 7 juillet 2009, les Etats-Unis et la Russie se sont mis d’accord sur des objectifs chiffrés[1] pour le nombre de têtes nucléaires et de vecteurs. Mais l’acceptation par Moscou de cette négociation n’est pas un signe de faiblesse. Moscou n’effectue aucun recul :

- c’est Washington que est demandeur : il s’agit pour Obama de donner le bon exemple pour mieux légitimer les pressions internationales sur l’Iran ;

- la négociation bilatérale sur les forces nucléaires stratégiques place la Russie sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis ;

- faire passer le nombre de têtes nucléaires de 4000 à 1500 n’est pas un vrai sacrifice car les Etats-Unis en feront autant, la Russie disposera encore de quoi vitrifier la planète, et aucune autre pays que les deux supergrands ne possède plus de 300 têtes, soit un rapport de 5 à 1.

L’Afghanistan et l’Asie centrale

Par rapport au centre névralgique Irak-Iran-Afghanistan, l’Asie centrale et le Caucase font figure de base arrière pour les Etats-Unis (pour l’Occident via l’OTAN). Mais la Russie voit d’un très mauvais œil la poussée américaine dans ce qu’elle considère comme sa chasse gardée[2]. Moscou et Washington y jouent une véritable partie d’échecs.

Après les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre contre les talibans, les Etats-Unis obtiennent dès l’automne l’implantation d’une base militaire en Ouzbékistan (Karchi-Khanabad) et d’une autre au Kirghizstan (Manas). Depuis 2003, la Russie dispose également d’une base militaire au Kirghizstan (Kant), qui est le seul Etat au monde à avoir sur son territoire une base américaine et une base russe, distantes de 30 kilomètres. Le 29 juillet 2005, l’Ouzbékistan a demandé la fermeture de la base de Karchi-Khanabad, effective en novembre, puis quitté le GUAM (alliance pro-occidentale avec la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie) pour rejoindre l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) sous la tutelle russe. Le 4 février 2009, à l’occasion du sommet de l’OTSC à Moscou, le président du Kirghizstan annonce la fermeture de la base de Manas[3]. Mais coup de théâtre, le 22 juin 2009, les Etats-Unis et le Kirghizstan concluent un accord sur le maintien de la base américaine. Washington marque un point, d’autant que l’apport financier américain est moindre que les promesses russes.

Dans ces conditions, on comprend mal l’accord entre les Etats-Unis et la Russie, le 6 juillet, par lequel celle-ci accepte le transit à travers son espace aérien d’hommes et de matériels militaires américains destinés à l’Afghanistan. Les taxes de survol et d’escale, soit 133 M $ pour 4500 vols par an, seront même payés par Moscou ! Le premier vol a eu lieu le 7 octobre. Cet accord s’ajoute à des accords antérieurs sur le transit ferroviaire de matériel non militaire à travers la Russie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et est prolongé par l’accord du 21 août entre les Etats-Unis et l’Ouzbékistan sur une coopération militaire et technique prévoyant notamment des « échanges de spécialistes et des exercices militaires communs »[4].

Alors pourquoi ? On peu dire que c’est l’intérêt bien compris de Moscou et des Etats voisins d’empêcher le retour des talibans à Kaboul, et que les Républiques d’Asie centrale cherchent à se donner une marge d’autonomie en jouant au ping-pong entre Moscou, Washington et Pékin. On peut se satisfaire de ces explications, mais le b-a ba de la géopolitique est le donnant-donnant. Quelle est la contrepartie américaine ? A cause de la chronologie, il est tendant de répondre qu’il s’agit du bouclier antimissile en Europe de l’Est annoncé par Washington en janvier 2007.

Obama a déclaré le 17 septembre 2009 que les Etats-Unis renonçaient à ce projet, du moins dans sa forme initiale[5]. En fait, la stratégie américaine est de lier explicitement le bouclier au dossier iranien. Washington soutient depuis le début que le bouclier est tourné contre l’Iran, non contre la Russie. Les Américains disent aux Russes : si vous nous aidez à empêcher l’Iran de se doter de la puissance nucléaire, nous les Américains (et les Russes) n’aurons plus besoin du bouclier. Le 7 juillet à Moscou, Obama a déclaré : « Je veux travailler avec la Russie sur une architecture de défense antimissile qui améliore notre sécurité à tous. Mais si la menace des programmes nucléaires et balistiques iraniens est éliminée, la raison majeure d’une défense antimissile en Europe en sera du même coup supprimée, et cela est notre intérêt commun ».

Washington se félicite que Moscou n’ait pas livré à l’Iran les S-300 prévus par contrat, mais déplore que depuis septembre 2008, la Russie bloque l’adoption de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité de l’ONU. Moscou n’a pas intérêt à voir l’Iran devenir une puissance nucléaire, mais sa marge de pression sur Téhéran est limitée. Moscou ne veut pas s’aliéner l’Iran pour préserver ses intérêts économiques importants en Iran, et parce que Téhéran dispose d’un pouvoir de nuisance non négligeable dans la région de la Caspienne. Au total, Moscou souffle le chaud (« les sanctions sont parfois inévitables » dit Medvedev à Obama, à New York, le 23 septembre) et le froid (« on en est très loin » dit Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères à H. Clinton, à Moscou, le 13 octobre).

D’autre part, le bouclier antimissile avait le don d’énerver beaucoup les militaires russes, mais il faut relativiser. L’idée d’un système capable d’intercepter tout missile balistique est ancienne. On se souvient que Reagan avait menacé l’URSS d’en doter les Etats-Unis (IDS, 1983). Mais les experts savent qu’un tel système est très coûteux et loin d’être fiable. Il s’agit en fait d’un objectif lointain en termes d’efficacité militaire. A fortiori si le versant européen du dispositif se limite à un radar et 10 missiles. C’est ce que reconnaît le vice-président Biden à la conférence de Munich du 7 février 2009 : « Nous continuerons de développer des défenses antimissile pour contrer les capacités grandissantes de l’Iran, mais à conditions que la technologie fasse ses preuves et que son coût soit justifié ». En dépit des apparences, l’enjeu est en réalité essentiellement politique. L’objectif principal du bouclier était de resserrer les liens entre les Etats-Unis et les PECO, de bloquer tout risque de « finlandisation » des ex satellites soviétiques. La situation rappelle beaucoup l’affaire des fusées intermédiaires SS-20 et Pershing du début des années 1980. Depuis les années 1950, Moscou exprime une grande constante géopolitique : le découplage. C’est-à-dire séparer l’Europe des Etats-Unis en proposant un marché aux Européens : nous nous engageons à garantir votre sécurité si vous rompez le lien transatlantique. L’idée est ressortie après la guerre de Géorgie sous forme d’une proposition russe de « pacte de sécurité paneuropéen », qui assurerait la sécurité de l’Europe par un système paritaire Russie-UE, et non par l’OTAN.

Conclusion : sur l’échange bouclier antimissile américain contre pressions russes sur l’Iran, on a soit un marché virtuel car les menaces des missiles nucléaires iraniens et du système antimissile américain sont relativement lointaines, soit un marché de dupes car le bouclier n’est pas une vraie menace militaire pour la Russie et les moyens de pression de Moscou sur l’Iran sont limités. Or le transit de moyens militaires de l’OTAN à travers le territoire russe, est une concession « dure » et immédiate. La contrepartie américaine doit l’être autant.

 

L’élargissement de l’OTAN à la Géorgie à l’Ukraine

Pour la Russie, c’est le plus inacceptable. Certes l’objectif reste officiellement maintenu, et les deux puissances montrent leurs muscles[6]. Mais Washington et l’UE, qui contribuent massivement à la reconstruction de l’économie géorgienne, prodiguent des conseils de prudence et de réserve au président géorgien. On peut raisonnablement faire le pari que la contrepartie concerne l’élargissement de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine : renvoi de celui-ci aux calendes grecques contre contribution russe à l’engagement de l’OTAN en Afghanistan.

Conclusion : Moscou est demandeur sur le bouclier et sur l’élargissement de l’OTAN ; Washington est demandeur sur le désarmement, sur le transit et sur ’Iran. On a tous les éléments d’un package deal équilibré. On ne peut pas parler d’affaiblissement de Moscou.

Mieux, loin de s’amender, Moscou persiste et signe dans sa posture de « cosaque brutal », sur deux questions.

La Géorgie

Moscou n’a pas obtenu la reconnaissance internationale de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, notamment par ses alliés de l’OCS qui y voient un très fâcheux exemple (cf. les Ouïgours du Xinjiang chinois). Mais cet échec de Moscou est largement compensé par la consolidation de sa victoire sur l’UE. L’accord du 8 septembre 2008 entre la Russie et l’UE (sous présidence française) prévoyait une Mission de surveillance de l’UE (MSUE) : plus de 200 observateurs désarmés chargés de vérifier qu’il n’y a pas de violations du cessez-le feu ni de préparatifs agressifs. Selon N. Sarkozy, dans un commentaire oral de l’accord, ces observateurs avaient vocation à œuvrer de part et d’autre de la « frontière » entre les deux provinces séparatistes et le reste de la Géorgie, donc de pénétrer en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Or le refus clair et net de Moscou a fait tomber l’UE dans un véritable piège : en restant cantonnés du côté géorgien, ses observateurs reconnaissent de facto la frontière comme une frontière internationale entre la Géorgie et les deux provinces indépendantes. Par surcroît, après la non reconduction à cause de Moscou des missions d’observation de l’OSCE et de l’ONU, il n’y a plus sur le terrain, depuis le 1er juillet 2009, que la mission de l’UE.

La guerre du gaz

a rebondi en janvier 2009, plus grave que lors des épisodes précédents, puisque au-delà de l’Ukraine, 12 Etats de l’UE ont été totalement privés de gaz russe pendant 15 jours. Washington s’inquiète de l’usage que fait Moscou, plus que jamais adepte du hard power, de l’énergie comme arme d’intimidation. La crise a montré que la Russie était prête à subir d’importantes pertes financières à court terme[7], pour empocher des dividendes géopolitiques à long terme, ce qui entre parenthèses relativise l’impact de la crise économique sur la puissance russe. Dans son rapport de forces qui l’oppose à la Russie, l’UE semble plus démunie que jamais.

Elle l’est certes par sa dépendance en hydrocarbures. Elle l’est aussi parce que sur cette question de la sécurité énergétique, elle est divisée (cf. la « bataille des conduites »)[8]. Autrement dit, la faiblesse de l’UE ne s’exprime pas seulement en termes de hard power, mais aussi dans le cas de l’énergie, de soft power.

Ce qui frappe en définitive, c’est la grande continuité de la géopolitique russe, par rapport à la fois à l’URSS et à la Russie de la fin du 19ème - début du 20ème siècle[9]. Une continuité confirmée par la Nouvelle stratégie de sécurité nationale publiée par le conseil de sécurité de Russie, le 12 mai 2009. Le document, qui explicite les préoccupations, intérêts et objectifs de la Russie dans ses relations avec l’extérieur, diffère très peu du texte publié en 1997 et mis à jour en 2000. Cette constance remarquable de la vision géopolitique russe est à corréler au fossé structurel qui sépare la Russie de l’Occident. Après la visite d’Obama à Moscou en juillet 2009, on a dit que les relations passaient de la méfiance à la relance. Mais la relance n’est pas la confiance. Le retour de celle-ci bute sur des oppositions fondamentales : la Russie et les Etats-Unis n’ont ni les mêmes systèmes économiques et politiques, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes buts. Ils n’ont même pas d’intérêts économiques communs (à la différence de l’UE). C’est dans ce contexte de « fracture civilisationnelle » qu’il faut mettre en exergue la seule nouveauté du document publié en mai. La nouvelle stratégie souligne la dimension interne, nationale, de la sécurité. Elle pose le principe de la « sécurité par le développement ». Pour augmenter la sécurité de la Russie, il faut « améliorer la qualité de vie des citoyens russes, réduire les inégalités sociales et économiques, améliorer fondamentalement la situation démographique sur le long terme ». Le texte précise sans ambages que les intérêts nationaux russes à long terme résident « dans le développement de la démocratie et de la société civile ». On a là un changement majeur par rapport à la doctrine géopolitique russe qui est traditionnellement limitée au hard power. Cela ne signifie pas que la Russie va rapidement devenir un modèle de démocratie libérale. Mais on peut y voir un aveu intéressant sur les vertus de la démocratie et de la justice sociale comme forces géopolitiques.



[1] Sous la forme d’une fourchette. Le nombre exact et les modalités de vérification restent à négocier.

[2] Le décret du 14 septembre 1995 déclare que la CEI est un « espace d’intérêt vital » pour la Russie, qui affirme disposer d’un droit de regard sur les frontières méridionales de l’ancienne Union soviétique.

[3] Plus exactement de son évacuation par l’armée américaine pour la remplacer par des éléments de la Force collective de déploiement rapide, créée en août 2001 dans le cadre de l’OTSC.

[4]  Selon le quotidien russe Kommersant, la réouverture de la base de Karchi-Khanabad a été évoquée.

[5] Les Etats-Unis ont signé un accord avec le République tchèque (8 juillet 2008) sur l’installation d’un radar près de Prague (sur une ancienne base soviétique) et avec la Pologne (14 août 2008) sur le déploiement de 10 missiles intercepteurs. Le système devait être opérationnel en 2012.

[6] A d’importantes manœuvres militaires russes en Ossétie du Sud et Abkhazie en avril 2009, on répondu des manœuvres de l’OTAN en Géorgie en mai, dans le cadre du « partenariat pour la paix » entre la Géorgie et l’OTAN.

[7] 2 Md $ pour Gazprom et 700 M pour le budget russe

[8] Cf. Dominique Hamon, l’UE et l’énergie, in Géopolitique de l’Europe, sous la direction de B. Ellisalde, Nathan, 2ème édition, 2009

[9] Cf. Dominique Hamon, Est et Ouest, l’échec de l’autre modèle. Ruptures et continuités de l’espace russe et soviétique, in Le Monde, Manuel de géopolitique et de géoéconomie coordonné par Pascal Gauchon, collection Major, PUF, 2008.

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Published by Dominique Hamon - dans Puissances
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