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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:09

Elizabeth Crémieu

Ayant eu le privilège d’effectuer un voyage d’étude en Malaisie avec l’Association des Auditeurs de l’IHEDN en juin-juillet 2013, voyage magnifiquement préparé et accompagné par l’ Attaché de Défense de l’Ambassade de France, le Capitaine de Vaisseau Pierre Delbrel, je propose ici quelques réflexions sur les problèmes géopolitiques de ce pays trop peu connu des Français, et quasiment absent des manuels de géopolitique mis à la disposition des élèves de classes préparatoires.

Pendant ce voyage, je pensais à la formule de Philippe Moreau-Defarges, qui dit dans un de ses ouvrages de géopolitique que chaque nouvel Etat recherche successivement la survie, l’identité, la puissance, et je me demandais ce qu’il en était pour la Malaisie, Etat récent, puisque né en 1957 et n’ayant pris sa forme actuelle qu’en 1965.

La survie

Rappelons d’abord quelques points d’histoire indispensables pour éclairer le présent: la Malaisie, située sur une route maritime essentielle, bordée à l’Ouest par le Détroit de Malacca, a attiré les Européens dès le XVIème siècle et a été progressivement colonisée par les Anglais. Ceux-ci  contrôlaient directement les « strait settlements : Penang, Malacca, Singapour, trois ports stratégiques sur le Détroit, et indirectement les sultanats de l’intérieur. Après la Deuxième Guerre mondiale, marquée par l’occupation japonaise, les territoires constituant la Malaisie péninsulaire ont obtenu leur indépendance en 1957. Puis en 1963, deux anciennes colonies britanniques de l’ile de Bornéo (majoritairement indonésienne), Sabah et Sarawak, ont rejoint la Malaisie, créant ainsi un Etat en deux morceaux, séparés par une mer indonésienne, où la Malaisie dispose de corridors de circulation. Enfin en 1965, Singapour, qui faisait initialement partie de l’Etat, a pris son indépendance. La Malaisie couvre donc 330 000 km2, 40 % sur la péninsule, où se trouve 85 % de la population, 60 % à Bornéo.

Situé en Asie du Sud-est, le nouvel Etat a connu, comme ses voisins, une insurrection communiste appuyée par la Chine Populaire, qui avait commencé avant même l’indépendance, et qui a duré jusqu’aux années 1980. Les Malaisiens parlent d’« emergency and insurgency ». Le dernier cessez-le-feu datant seulement de 1989, les chefs militaires actuels ont tous connu cette période comme jeunes officiers et en restent marqués.

Or, en février 2013, un commando de Philippins - quelques centaines d’hommes- a occupé une partie du Sabah, et réclamé que cet Etat soit rattaché au Sultanat philippin de Sulu, auquel il appartenait jusqu’en 1878. La Malaisie a vivement réagi : blocus naval, bombardement des rebelles, combats au sol. L’affaire était terminée le 6 mars. Mais cette affaire qui, vue de France, peut paraître insignifiante est considérée comme grave en Malaisie, où elle ravive des craintes liées à sa géographie particulière et à son histoire récente.

Le Sabah n’est pas le seul territoire contesté : la Chine revendique en bloc toutes les iles Spratley, situées en Mer de Chine méridionale, alors que certaines d’entre elles reviennent à la Malaisie. L’enjeu ici, ce sont les gisements pétroliers sous-marins.

Ces litiges territoriaux sont vus comme autant de menaces par la Malaisie, entourée de voisins puissants et dynamiques : la Chine, l’Indonésie, et même Singapour. C’est pourquoi elle équipe et modernise son armée. Il y a là un marché porteur pour les industries de défense françaises : depuis cinq ans, le tiers des commandes d’armement malaisiennes est allé à la France.

L’identité

La Malaisie, qui compte 28,8 millions d’habitants en 2012, est un pays multi ethnique. Le groupe le plus nombreux est celui des bumiputra ou bumiputera, ce qui signifie les fils de la terre, qui regroupe les Malais, qui sont 14,5 millions en 2012 et les autres peuples autochtones de la péninsule, de Sabah et de Sarawak (3,1 millions en 2012). Soit un total de 17,6 millions, qui représentent 66,4 % des citoyens malaisiens. Le tiers restant est constitué de 6,5 millions de Chinois (24,5 % de la population malaisienne) et 1,9 million d’Indiens (7,4 %), qui descendent d’immigrants venus à l’époque de la colonisation anglaise. Dit autrement, un tiers des Malaisiens ne sont pas malais. Enfin le pays compte 2,4 millions d’immigrés.

L’hétérogénéité ethnique se retrouve dans le domaine religieux . Les Malais sont musulmans, et on parle souvent de l’islam malais, apporté par des marchands, comme d’un islam modéré et tolérant ; les Chinois sont bouddhistes ou taoïstes, les Indiens souvent hindouistes, parfois musulmans ou chrétiens. La Constitution garantit la liberté religieuse, mais il est interdit à un Malais de se convertir.

Fait fondamental, le poids économique prépondérant de la minorité chinoise : celle-ci contrôlait plus de 90 % de la richesse du pays au moment de l’indépendance, ce qui était source de tensions avec les Malais, tensions qui ont entrainé des violences en 1969. Les pouvoirs publics ont alors mis en place une politique de discrimination positive en faveur des Malais, qui bénéficient de la quasi-totalité des postes dans l’administration (pléthorique). Aujourd’hui la part des Malais dans la richesse du pays a augmenté, mais les Chinois détiennent toujours 60 % de la richesse du pays, contrôlant le secteur de l’immobilier, le commerce, etc. Les tensions existent donc encore, atténuées, selon un processus classique, par la croissance très forte, même si celle -ci s’accompagne d’inégalités.

 Créer une identité nationale dans un pays où les communautés vivent côte à côte, sans se mélanger, est donc un véritable défi.  Le 31 août 1970, jour de la fête d'indépendance pour la Malaisie péninsulaire, à la suite de l'émeute sociale de mai 1969, une idéologie nationale, le Rukun Negara ou les Principes de la Nation a été définie : « Our nation, Malaysia, is being dedicated to: achieving a greater unity of all her people; maintaining a democratic way of life; creating a just society in which the wealth of the nation shall be equitably shared; ensuring a liberal approach to her rich and diverse cultural tradition ;and building a progressive society which shall be oriented to modern science and technology. We, the people of Malaysia, pledge our united efforts to attain these ends, guided by these principles:1. Belief in God ; 2. Loyalty to king and country ; 3. Upholding the constitution ; 4. Rule of the law ; 5. Good behaviour and morality.

Mais l’équilibre est fragile et le pays connaît depuis les années 1990 une islamisation politique et sociale, que les premiers ministres successifs ont favorisée pour contrer le parti malais d’opposition, l’affaiblir en reprenant ses idées, selon un processus classique mais dangereux. Il ne faut pas négliger non plus les influences extérieures, celles des pays du Golfe. Aujourd’hui certaines provinces sont gouvernées par le parti islamiste. Depuis 2007, un procès a été intenté par le gouvernement à des journaux chrétiens qui employaient le terme Allah. Les tribunaux ont donné raison aux chrétiens, mais des mouvements islamistes proches de l’UMNO, le parti malais majoritaire, utilisent cette affaire pour se poser en défenseurs de l’islam : ainsi en juillet 2013, pendant le Ramadan, certains ont demandé l’expulsion du nonce apostolique.

Donc une identité fragile, de vraies inquiétudes.

 

La puissance

Pour la Malaisie, pays de 30 millions d’habitants, il est plus indiqué de parler d’influence que de puissance. Les dirigeants du pays et en particulier le plus prestigieux d’entre eux, Mahathir Mohammad, premier Ministre de 1981 à 2003, cherchent pour leur pays reconnaissance et influence, par une politique dirigiste d’une grande continuité, ce qui est favorisé par le fait que c’est la même majorité, le Barisan national, qui dirige le pays depuis l’indépendance. Rappelons pour montrer la volonté d’indépendance des dirigeants du pays, qu’en 1997, lors de la crise asiatique, seule la Malaisie a rétabli le contrôle des changes, contre l’avis du FMI.

Pour être reconnu, le pays devait sortir du sous-développement. C’est chose faite : après des décennies de forte croissance dans un cadre très dirigiste, la Malaisie est un Nouveau Pays Industrialisé (NPI), un pays émergent, son PIB par habitant est de 15 000 dollars par an, elle est le troisième pays le plus riche de l’ASEAN derrière Singapour et Brunei, et elle vise 20 000 dollars par habitant en 2020. La réussite économique est symbolisée entre autres par les tours jumelles Petronas, à Kuala Lumpur, et plus encore par la construction d’une capitale administrative spectaculaire, Putrajaya, au Sud de Kuala Lumpur, et d’une ville vouée à la haute technologie, Cyberjaya.

La Malaisie veut aussi développer son influence en devenant un hub, centre stratégique ou plaque tournante, dans plusieurs domaines : transports, télécommunications, éducation. Les universités se multiplient dans le pays, attirant des étudiants de tout le monde musulman mais aussi du reste du monde. Parmi elles, l’Université Petronas, à Ipoh, attire les meilleurs enseignants du monde entier (nous y avons été reçus par deux enseignants-chercheurs français de premier plan et par un enseignant-chercheur malaisien qui avait fait ses études supérieures en France et était parfaitement francophone), sélectionne ses étudiants et forme des ingénieurs de haut niveau. Le pays envoie aussi les meilleurs de ses étudiants faire des études à l’étranger, y chercher ce qu’il y a de mieux.

Elle cherche à diversifier ses partenaires dans tous les domaines pour ne pas rester sous l’influence trop prépondérante des Etats-Unis, on constate une véritable obsession du non-alignement, et joue un rôle actif au sein des organisations régionales. Elle est membre de L’OCI, Organisation de la Conférence Islamique, du Commonwealth. Membre fondateur de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-est, en français ANASE), créée en 1967, elle plaide pour son renforcement.

Elle équipe et modernise son armée à laquelle elle consacre 2,5 % de son PIB, budget qui va augmenter à cause de l’affaire du Sabah. Comme chacun sait, « tout pays a une armée chez lui. Quand ce n’est pas la sienne, c’est celle d’un autre ». Or la Malaisie est déjà un client important des entreprises d’armement françaises, le cinquième client militaire de la France. Voulant développer la haute technologie, aujourd’hui une des clés de la croissance, la Malaisie impose aux entreprises qui lui vendent des matériels de pointe – et donc des armes- de lui offrir des offsets, soit des compensations d’une valeur équivalente à ses achats, qui peuvent prendre des formes très variées, et consistent surtout en transferts de technologie : pour ne citer que les entreprises qui nous ont reçus, Eurocopter a installé un simulateur de vol qui permet de former des pilotes d’hélicoptères, il y a une chaire Technip à l’Université Petronas, etc. Ce système souvent critiqué puisqu’il correspond à des transferts de technologie est défendu par les entreprises présentes dans le pays. Comme la Malaisie doit renouveler ses avions de combat (des Mig 29) en 2015, Dassault a créé une société dans le pays pour proposer le Rafale, le marché portant sur 18 avions. Le Rafale a beaucoup d’atouts, puisque les Malaisiens veulent un MRCA, multi role combat aircraft. En outre, la France accepte plus de transferts de technologie que les Etats-Unis, et Dassault a plus de possibilités de transferts qu’Eurofighter, avion international. Ainsi Dassault, parmi les offsets, propose de transférer une chaine d’assemblage en Malaisie. Ce dont la firme a besoin, désormais, c’est d’un appui politique au plus haut niveau. Car les Américains sont sur les rangs pour vendre le F18, et le Président Obama se rend en Malaisie en octobre de cette année.

 

Que conclure ? Je proposerai deux idées : la première, j’espère l’avoir montré de façon convaincante, est que la Malaisie affronte simultanément, aujourd’hui encore, les trois défis dont nous avons parlé : la survie menacée par l’affaire du Sabah ; l’identité fragilisée par l’islamisation ; l’influence, difficile à établir dans une Asie du Sud-Est dominée par des géants comme l’Indonésie ou par une cité-Etat à la réussite éclatante, Singapour, à laquelle les Malaisiens pensent et se comparent constamment.

La deuxième est que la France, puissance moyenne, a tout intérêt à développer les liens nés de l’amitié entre Jacques Chirac et Mahathir Mohammad, qui ont ouvert aux entreprises françaises un marché dynamique. De 2006 à 2012, selon les chiffres fournis par François Matraire, d’Ubifrance, les exportations françaises ont augmenté de 50 %, et la Malaisie est le deuxième partenaire commercial de la France en Asie du Sud-est, l’aéronautique représentant plus de 65 % des exportations françaises. Mais ce n’est pas tout : il y a autant de filiales de firmes françaises en Malaisie qu’au Vietnam. On ne peut que souhaiter le développement des relations économiques entre la France et la Malaisie, développement qui  passe par une meilleure connaissance et une plus grande reconnaissance de ce pays.

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Published by Elizabeth Crémieu - dans Asie
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