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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 12:01

 

Benoist Gachet est professeur en classes préparatoires au lycée Grand Lebrun, Bordeaux.

 

Quelles seront les conséquences du séisme du 11 mars 2011 ? Compte tenu de l’ampleur de la catastrophe et compte tenu de la situation économique dans laquelle se trouve le pays, sur quoi repose aujourd’hui l’avenir du Japon ?

La secousse principale, particulièrement sévère (8,9 sur l’échelle de Richter), qui a touché la région de Sendei, au Nord de l’agglomération de Tokyo, a déclenché un tsunami dévastateur[1]. La vague de 10 mètres de haut, qui a déferlé sur plus de 300 km, sur le littoral de la région du Tohoku (région septentrionale de l’île d’Honshu), a tout balayé, détruit, broyé, pénétrant parfois à plus de cinq kilomètres à l’intérieur des terres. Le bilan est lourd, surement plus de 25 000 morts et un paysage d’apocalypse, mais le pire pourrait être à venir. En effet, les dommages majeurs subis par la centrale nucléaire de Fukushima pourraient avoir pour aboutissement un « Tchernobyl japonais », avec les risques que cela comporte, notamment pour la santé de millions d’êtres humains. Cet enchaînement infernal de trois catastrophes aura des conséquences économiques durables, surtout si le pays ne parvenait pas à éviter l’accident nucléaire majeur.

Le tremblement de terre du 17 décembre 1995 (6,9 sur l’échelle de Richter) constitue une référence. Il avait très durement frappé le Japon en détruisant la ville de Kobé, 1er port japonais (3ème mondial), un des cœurs de la conurbation du Kansai (20 M d’habitants), concentrant 20 % du potentiel industriel du pays. Le séisme avait provoqué des dégâts considérables : 5 480 morts, 10 000 personnes déplacées, 200 000 bâtiments détruits ou fortement endommagés. La facture avait été de 120 MM de $, soit 2,5 % du P.I.B.. Le choc s’était traduit, dans le domaine économique, par un ralentissement de la croissance et une chute de l’indice Nikkei, ceci pendant plusieurs mois. Or, si le tremblement de terre du 11 mars 2011 a touché une région moins stratégique sur le plan économique, celle-ci est autrement plus étendue. Les dégâts sont immenses : des centaines de milliers de bâtiments abattus ou hors d’usage, des villes rayées de la carte, des centaines de milliers de sans-abris, des infrastructures portuaires, routières et ferroviaires totalement détruites ou inutilisables, des usines anéanties ou paralysées, 11 réacteurs nucléaires arrêtés[2], dont ceux de la centrale de Fukushima Daini. Coût total estimé : 150 à 200 MM de $.

Facteur aggravant, la catastrophe survient dans un contexte économique et financier déjà difficile. En effet, depuis 20 ans, les taux de croissance sont plus que médiocres (entre 1 et 2 %), et l’économie nippone est entrée en récession en 2008 (-1,2 %) ; l’année 2009 a été particulièrement catastrophique (-5,2 %). En outre, le déficit budgétaire a nourri une dette publique qui atteint aujourd’hui 200 % du P.I.B., soit deux fois plus qu’en 1995. En pourcentage du P.I.B., l’État japonais est le plus endetté du monde industrialisé, or, pour maintenir l’économie à flot et pour financer la reconstruction, le gouvernement devra consentir de nouvelles dépenses budgétaires.

Cette fois, le coup porté a été d’une violence extrême. C’est le scénario du pire, le drame absolu. La 3ème puissance mondiale va devoir, encore une fois, pleurer ses morts, panser ses plaies, relever ses ruines …

Pour l’avenir, le Japon peut compter sur deux solides atouts, sa population et ses capacités d’innovation, et sur les effets de relance résultant de la reconstruction de la région de Tohoku.

Le pays peut compter sur sa population. Tous les journaux ont souligné le calme troublant manifesté par les Japonais, au moment de la catastrophe. Tous ont également salué leur capacité à souffrir en silence. Ce calme troublant n’est pourtant pas dû à l’inconscience. Il s’agit d’un trait de caractère, a priori vertueux, consubstantiel des influences du bouddhisme, du shintoïsme et du confucianisme. Celles-ci imprègnent les mentalités, favorisant le calme, l’acceptation de l’inévitable, le conformisme social, l’obéissance. Mais, la nature contraignante de l’archipel aurait également contribué à forger le caractère japonais. Depuis des siècles, ce peuple a appris à vivre avec l’exiguïté du territoire, avec les effets dévastateurs des séismes, des tsunamis, des éruptions volcaniques, des typhons, des coups de froid, des tempêtes de neige. De cette proximité avec les déchaînements de la nature, résulte l’acceptation de la précarité des choses et de l’éphémère. Contre les calamités naturelles, comme celles nées des forces telluriques, l’homme ne peut rien ; ceci est une des données de l’existence et chacun sait qu’il peut perdre demain, tout ce qu’il possède aujourd’hui. C’est dans cette acceptation de l’éphémère que réside la force d’un peuple, habitué à reconstruire, à refaire, à rebâtir et finalement à renaître. En quelque sorte, dans chaque catastrophe, il y a une promesse de renouveau, de renaissance. Ces considérations poussent donc à l’optimisme : les Japonais reconstruiront le Japon …à condition qu’ils parviennent à éviter la catastrophe nucléaire (Cf. infra).

Le Japon peut également compter sur ses capacités d’innovation technologiques et sur ses industries de pointe. En effet, il devrait demeurer (sauf accident nucléaire) un « pays  technologique » : le budget de la Recherche-développement représente 1/5 des dépenses mondiales et 1/4 des brevets déposés dans le monde sont japonais. L’activité économique est en grande partie fondée sur des entreprises solides qui savent innover et exporter. Elles sont particulièrement présentes dans les domaines de la robotique, des nanotechnologies, des biotechnologies, des automobiles électriques ou hybrides, des énergies renouvelables, des tissus intelligents, de l’électronique grand public, malgré la forte concurrence à laquelle est soumise cette dernière filière. Pour l’avenir, les capacités d’innovation technologiques devraient être un atout majeur, un des fondements du relèvement économique.  

Enfin, si à court terme, l’économie nippone devrait enregistrer un recul, de l’ordre de 2 à 2,5 % de P.I.B. pour l’année 2011 (Banque mondiale), celui-ci devrait être suivi d’une l’embellie consécutive à l’effort de reconstruction. Déjà des capitaux d’origine nippone refluent vers le Japon pour répondre aux besoins de financement. De la forte demande qui s’exprimera devrait résulter quelques mois de reprise économique, c’est du moins ce qui s’était produit au lendemain du séisme de 1995. L’occurrence d’un sursaut économique est d’autant plus forte que la région de Tohoku pèse, selon la BOJ, près de 8 % du P.I.B. japonais. Or, le redémarrage de l’économie de la région exigera la remise en marche, à l’échelle régionale, de tous les éléments constitutifs du système industriel de type toyotiste, c’est-à-dire, des transports et de tous les segments des différentes filières de production. Après le coup de frein consécutif au tsunami, cette relance de la croissance devrait avoir des vertus salvatrices, mais jusqu’à quel point et combien de temps pourra-t-elle s’exprimer ?

En effet, il y a au moins trois raisons d’être inquiet. L’endettement, le vieillissement démographique et l’hypothèque nucléaire constituent de réelles menaces pour l’avenir du pays.

L’endettement de l’État est déjà colossal (200 % du P.I.B.), or compte tenu de l'étendue des dégâts, le montant des dépenses publiques nécessaires à la reconstruction sera probablement, selon des sources convergentes, de l’ordre, de 60 MM de $. A cela s’ajoutent les pertes fiscales liées à l’effet récessionniste de la catastrophe et l’alourdissement des charges financières résultant des nouveaux emprunts. En résumé, entre fléchissement de la croissance, diminution des recettes fiscales et nouveaux emprunts, la situation des finances publiques devrait encore s’aggraver. Or, en janvier dernier, l'agence de notation financière Standard and Poor's avait abaissé la note de la dette à long terme du Japon, à « AA- ». Cette situation est préoccupante, car même si le gouvernement devrait pouvoir éviter une crise financière majeure (ses capacités de remboursement en font un des emprunteurs les plus fiables du monde), elle devrait logiquement réduire ses possibilités d’intervention.

L’autre grande menace est sa démographie. Le pays vieillit rapidement, la population diminue ; elle a diminué de 3 % depuis 1997. Selon les projections, en 2050, la population sera ramenée à 89 M d’habitants (contre 127 M aujourd’hui), soit une perte de 38 M et la population en âge de travailler devrait passer de 82 M, aujourd’hui, à 52 M en 2050. Les conséquences de cet harakiri démographique pourraient être catastrophiques. La conséquence la plus prévisible, outre les problèmes liés à la prise en charge des personnes âgées, sera la baisse de la production et par conséquent le déclin économique. En effet, il sera tout simplement impossible au Japon de tenir le rythme actuel de production, sauf à réaliser des gains de productivité pour le moment totalement hors de portée, à délocaliser massivement avec les risques que cela comporte pour les technologies avancées, ou encore à ouvrir le pays à une très importante immigration. Le Premier Ministre, Naoto Kan, devait considérer la question de la démographie avec toute l’urgence nécessaire, or, le climat d’inquiétude qui résulte de la catastrophe et du risque nucléaire devrait éloigner l’occurrence d’un déjà très hypothétique renouveau démographique.

Enfin, l’Archipel est sous la menace d’une catastrophe nucléaire. Dans l’immédiat, tout est suspendu à la résolution des problèmes que connaît la centrale de Fukushima. Un accident nucléaire majeur, de type Tchernobyl, compte tenu de la géographie économique du Japon, de la répartition de la population, aurait des conséquences incommensurables. Sur la façade du Pacifique vivent des millions de personnes. L’agglomération du Kanto, dont un des centres est la ville de Tokyo, rassemble 31 millions d’habitants. Or, cette monstrueuse conurbation n’est qu’à 230 km de la centrale, donc à portée des éventuels nuages radioactifs qui pourraient se former au-dessus des quatre réacteurs. Il suffirait que les vents les poussent vers le Sud. Les catastrophes humanitaire et économique seraient alors inévitables. L’évacuation de 31 M d’individus, entassés dans l’entonnoir que forme la plaine du Kanto serait tout simplement impossible, et pour aller où ... ? Si le nuage poursuivait sa route vers le Sud, au-dessus des espaces urbanisés qui longent le Tokaido (l’axe routier qui relie Tokyo à Kyoto), 40 à 50 M d’habitants pourraient être alors concernés. Sur le plan économique, la conséquence serait la paralysie totale, consécutive à l’arrêt de la production de 40 % à 60 % du potentiel industriel du pays. Enfin, compte tenu du poids de l’économie nippone dans le monde et de ses connexions avec les économies asiatiques, en particulier chinoise, et occidentales, l’effet « boule de neige » serait inéluctable. Le Japon n’étant pas l’Ukraine, c’est toute l’économie mondiale qui serait alors exposée à un tsunami économique …

Ce scénario catastrophe, pour le moment écarté, donne la mesure du risque technologique auquel s’est exposé le Japon. Pour l’heure, plus d’un mois après la secousse majeure, malgré les efforts déployés par TEPCO pour stabiliser la situation, l’hypothèque nucléaire n’est toujours pas levée. Le 12 avril, l’Agence japonaise de sûreté nucléaire et industrielle (NISA) a relevé, provisoirement, le degré de gravité de l'accident à la centrale de Fukushima au niveau maximum de 7 sur l’échelle INES[3]. Rappelons que le niveau 7 correspond à un « rejet majeur de matières radioactives, avec des effets étendus sur la santé et l'environnement ». A l’évidence, les responsables japonais ont joué aux apprentis sorciers ; le risque a été sous-évalué …

Quel sera le bilan définitif ? Il ne pourra être dressé avant de longs mois, mais nous savons, d’ores et déjà, qu’il s’agit de la plus grave crise, subie par le Japon, depuis la guerre. C’est un désastre absolu pour ce pays qui, après l’humiliation de 1945, avait pris sa revanche en lançant un défi à sa géologie, à sa géographie, en parvenant à se hisser au 2ème rang économique mondial, à rivaliser avec la puissance technologique étasunienne. Dans l’immédiat, un constat s’impose, en voulant trop défier sa nature, le Japon a péché par orgueil …



[1]  Le 1er septembre 1923, le tremblement de terre du Kanto, 7,9 degrés sur l’échelle de Richter, avait fait 142 000 morts, dont pour une bonne part, des victimes des incendies. 

[2] Le parc nucléaire nippon compte 55 réacteurs.

[3] Classification de l'échelle internationale des événements nucléaires.

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Published by Benoist Gachet - dans Asie
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