Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 15:20

Claske Dijkema est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.

 

La SADC[1], à travers la médiation de Thabo Mbeki, a insisté sur un partage du pouvoir entre le ZANU- PF, parti au pouvoir depuis trente ans, et les partis de l'opposition MDC-T et MDC-M lors des négociations en 2008. Une raison du blocage politique était le renoncement du MDC-T à participer au deuxième tour des élections présidentielles suite aux actions d'intimidation et de violence incitées par le ZANU-PF. Cette médiation a été vécue par l'opposition comme biaisée et internationalement, la méthode de Mbeki de «quiet diplomacy» est considérée comme plus douce que diplomatique.

Son but était de permettre à Mugabe de quitter le pouvoir avec dignité, et de garder en même temps le Zanu-PF au pouvoir. Comment comprendre le souci de Mbeki ? D'abord, la participation blanche très visible dans le MDC le mettait mal à l'aise[2]. Ensuite, lors de leur rencontre en 1980, lorsque Mugabe venait de prendre le contrôle de la nouvelle nation du Zimbabwe et que Mbeki était un membre en exil du mouvement de lutte de libération le Congrès National Africain (ANC), Mugabe a donné le ton de leurs relations. Le frère aîné instruisait le jeune frère sur la façon dont un leader de la lutte de libération réussie doit se prononcer.[3]

Cette solidarité est plus largement répandue en Afrique australe. Les liens de solidarité historique sont forts entre les partis issus des luttes de libération. Ces liens pèsent plus lourdement que les enjeux internes de la crise en 2008 au Zimbabwe. Il faut rappeler que la SADC puise ses origines dans l'Organisation des « Frontline States » . Celle-ci a vu le jour en 1976, pour permettre aux pays de la région indépendants de réagir à la crise liée à la guerre civile de Rhodésie-Zimbabwe. Il s’agissait de l'Angola, du Botswana, du Lesotho, du Mozambique, de la Tanzanie et de la Zambie. Pendant les années 80, ils ont partagé la lutte contre la domination blanche et contre l'ingérence de l'Afrique du Sud au-delà de ses frontières[4]. En même temps, les pays nouvellement indépendants, comme la Zambie et plus tard le Zimbabwe et l'Angola, toléraient sur leur territoire l'installation des sièges de mouvements de lutte de libération, comme l'ANC à Lusaka, ainsi que de leurs camps d'entraînement militaire tenus par les bras armés (Umkhonte we Sizwe, SWAPO, ZIPRA, ZAPU).

Actuellement, les partis issus des luttes de libération sont au pouvoir en Afrique du Sud, au Zimbabwe, en Namibie, au Mozambique et en Angola. Au Zimbabwe, Morgan Tsvangirai n'a pas suffisamment pris en compte la façon dont Mugabe savait exploiter son charisme en tant que héros de la lutte de libération dans le reste de l'Afrique australe. Celui-ci dépeint en effet le MDC comme un complot néocolonial pour que les « Rhodésiens » (les blancs) puissent reprendre le pouvoir. Par exemple, lorsque les crises agricoles ont commencé en 2000, les dirigeants de la région ont soutenu Mugabe, accusant ses détracteurs d'ignorer l'histoire. Joachim Chissano, alors Président du Mozambique, a défendu Mugabe, et a évoqué une tendance à «mettre une couverture» sur l'histoire des luttes pour l'indépendance en Afrique. Il a condamné ceux qui dépeignaient les «anciens héros de la lutte pour la liberté» comme «les dictateurs anti-démocratique»[5].

A ces facteurs d'origine historique, il faut rajouter les liens qui se sont créés au moment où Robert Mugabe et le président namibien de l'époque, Sam Nujoma, ont soutenu Joseph Kabila, à la fin des années 90, quand ce dernier était menacé d'ingérence à l'Est. Les intérêts derrière ce soutien étaient autant d'ordre matériel qu’émotionnel. Il est maintenant largement connu que les responsables de l'armée zimbabwéenne se sont personnellement enrichis suite aux contacts établis dans l'Est de la RDC et dans les concessions d'exploitation minière qu'ils ont obtenues. Mandela a ouvertement désapprouvé Nujoma pour avoir engagé l'armée namibienne en RDC, juste après avoir annulé sa dette qui se chiffrait en millions de rands . Mandela a également critiqué Mugabe de façon frontale pour son soutien à Kabila.

Par ailleurs, lors de la conférence du Mouvement des non-alignés, organisée en Afrique du Sud1998, ces tensions se sont affichées ouvertement. Profondément vexés des critiques de Mandela, Nujoma et Mugabe ont cherché à détourner l'attention internationale de l'idole sud-africaine, en poussant littéralement Joseph Kabila à la tribune, comme le rapporte  Antjie Krog dans « A Change of Tongue ». Par la suite, Mugabe et Kabila ont quitté la salle pour éviter de saluer Mandela officiellement et, alors que ce dernier, soutenu par Koffi Annan, tentait de persuader d'autres pays de ne pas traiter avec la RDC, Mugabe est intervenu pour demander à son homologue sud-africain de se taire. Il déclara que «si les dirigeants africains donnent la permission aux groupes rebelles de destituer les gouvernements, plus personne n'est en sécurité, même pas Mandela »[6]. Le message était clair: les dirigeants africains devaient se soutenir mutuellement. Thabo Mbeki s'est avéré plus sensible à cet argument que son mentor.



[1]              Southern African Development Community

[2]              The Guardian, 13 April, 2008

[3]              The Christian Science Monitor, Juillet 1, 2008

[4]           Des examples de l'ingérance sud-africain sont le soutien à l'UNITA en Angola, au Renamo en Mozambique, au régime de Ian Smith au Zimbabwe et les attaques hors ses frontières sur les bras armés des mouvements de luttes de libération.

[5]              The Guardian, 13 April, 2008

[6]     Antjie Krog, Een andere tongval, Uitgeverij Contact, Amsterdam, 2005, p.222

Partager cet article

Repost 0

commentaires