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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 07:12

Par Christian Bardot
professeur d'histoire, cpge, Lycée Lakanal, Sceaux

 

« Il faut que la Corne d’Or et Constantinople soient nôtres […] car la Russie, ce formidable géant, doit enfin s’évader de la chambre close où il a grandi  […] pour remplir ses poumons de l’air libre des mers et des océans….Nous autres Russes sommes vraiment indispensables à toute la chrétienté orientale et à l’avenir de l’orthodoxie sur Terre » (Dostoïevski, Journal d’un écrivain, à la date de 1877, cité par J.Carpentier et F.Lebrun, 2001).

 

   Étudier les rapports entre la Russie et la Méditerranée peut paraître paradoxal. Le territoire russe est immense (neuf fuseaux horaires, un voyage en train qui dure une semaine de Moscou à Vladivostok), mais essentiellement continental, à la fois européen et asiatique. Pourtant, l’État qui l’administre n’a cessé de rechercher un débouché sur une « mer libre », la Méditerranée. Les raisons en sont géopolitiques et historiques.

   Le pays dispose certes de longues façades maritimes, mais elles offrent un médiocre accès à « l’océan mondial » : la mer Baltique est quasiment fermée par des détroits que contrôle le Danemark ; les ports sur l’océan glacial Arctique au nord et l’océan Pacifique à l’est sont bloqués par les glaces de longs mois durant. Un tropisme méditerranéen sous-tend d’autant plus la géopolitique de la Russie qu’elle se veut héritière de Byzance : ses peuples ont été évangélisés par des missionnaires byzantins usant d’un alphabet dit cyrillique dérivé du grec ; le prince de Moscou proclamé « tsar » à partir de 1472 se considère comme le successeur des « césars » - le titre n’apparaît qu’après la prise de Constantinople par les Turcs Ottomans en 1453. Moscou se veut la troisième Rome, dépositaire d’un rêve impérial et messianique né sur les rivages de la Méditerranée.

    De ce fait, quel que soit le régime, les rives de la mer Noire et le verrou qui la sépare de l’Égée (les Détroits : Bosphore et Dardanelles), mais aussi le Caucase et ses abords ainsi que les Balkans focalisent l’intérêt des élites russes. A l’inverse, quel que soit également la nature du pouvoir à Moscou, les puissances maritimes s’attachent à bloquer la poussée russe vers la Méditerranée : la pensée géopolitique anglo-saxonne a insisté sur ce thème et les États-Unis reprennent après 1945 un rôle que joua longtemps le Royaume-Uni. Quelles sont les formes de la présence russe en Méditerranée ? La nouvelle Russie est-elle ici en continuité ou en rupture avec celle du passé, tsariste aussi bien que soviétique ? 

 

1) Le rêve méditerranéen de la Russie des tsars

 

   Depuis sa naissance autour de Moscou, l’État russe cherche à s’étendre vers trois directions : la grande plaine germano-polonaise ; la Sibérie et l’océan Pacifique ; les régions méridionales. En Méditerranée, l’influence russe progresse selon des axes et des modalités variés. Au temps des tsars, elle le fait au détriment du sultan de Constantinople (Istanbul) : il a autorité sur un immense espace allant formellement de la Hongrie à l’Algérie actuelles mais, devenu « l’homme malade de l’Europe » selon le mot du tsar  Nicolas 1er, l’Empire ottoman se délite à compter du XVIIIe siècle. La Russie en tire profit mais ses ambitions sont contrariées par l’empire d’Autriche dans les Balkans, et surtout par le Royaume-Uni qui donne priorité au contrôle de la route des Indes par l’Égypte d’où les Anglais ont chassé les Français en 1801, après avoir ajouté Malte au rocher de Gibraltar qu’ils possèdent depuis le traité d’Utrecht en 1713.  

 

   La Russie arrache les rives de la mer Noire à l’emprise ottomane par une série de guerres limitées. En 1774, le traité de Kutchuk-Kaïnardji est une victoire « telle que la Russie n’en avait jamais eue de pareille » déclare Catherine II - citée par Bernard Lewis, Histoire du Moyen-Orient, Albin Michel, 1997. La Crimée est déclarée indépendante puis annexée peu après ; la Russie obtient la liberté de naviguer et de commercer en mer Noire et dans les Détroits ; les principautés de Valachie et de Moldavie (actuelle Roumanie) deviennent autonomes, ce qui ouvre les bouches du Danube à l’influence russe ; Saint-Pétersbourg peut installer des consulats dans les villes ottomanes, ce qui lui confère un droit de remontrance auprès du sultan en faveur des millions de sujets orthodoxes que compte son Empire, efficace moyen d’ingérence. Dans les années qui suivent, les annexions russes font du Caucase la nouvelle frontière entre les deux empires.

   Mais, après Waterloo et le traité de Vienne, les Britanniques sont maîtres du jeu international. Contre leur ancien allié russe, ils prennent la défense de l’Empire ottoman. Ils préfèrent un État affaibli en Méditerranée orientale plutôt qu’une puissance en expansion : la situation préservera la sécurité de la route des Indes et facilitera l’exportation des produits de leur industrie naissante - en 1839, Londres impose à La Porte, le gouvernement ottoman, une convention commerciale en ce sens (elle agit de même au même moment à l’encontre de l’empire chinois). Les Habsbourg de Vienne entendent pour leur part remplacer les Ottomans dans les Balkans, à la fois pour élargir l’accès de leur État à l’Adriatique et pour briser le rêve d’une grande Serbie qui rassemblerait les Slaves du Sud, perspective redoutable pour un empire autrichien dominé par l’élément germanique mais qui abrite des millions de minoritaires, dont des Slaves.  

   Dans ces conditions, les ambitions russes sont bridées. Les Français s’associent aux Anglais pour éviter que l’indépendance grecque arrachée en 1830 ne profite à Saint-Pétersbourg ; ils mènent en commun la guerre de Crimée (1853-1855) pour bloquer les ambitions du tsar au Proche-Orient. La Russie espère contourner l’obstacle en jouant la carte de la solidarité slave et orthodoxe dans les Balkans : en 1877, elle appuie la révolte des Serbes, Bulgares et Roumains contre le sultan. Mais Londres s’entend avec Vienne pour limiter lors du congrès de Berlin les gains russes dans la région. Cet échec amène l’empire des tsars à privilégier l’Extrême-Orient. A la surprise générale, il y est pourtant vaincu sur terre et sur mer en 1905 par le Japon. Il se tourne donc à nouveau vers les Balkans et, fort de son alliance avec la France et de son « entente » avec l’Angleterre (conclue en 1907, elle a donné naissance à la Triple Entente), il prend le risque d’un conflit généralisé pour soutenir son allié serbe menacé par l’Autriche-Hongrie au lendemain de l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. L’engrenage mène à la Grande Guerre. Celle-ci est fatale au régime, qui s’effondre en mars 1917, première révolution suivie d’une autre, en Octobre - dans le calendrier julien maintenu dans l’ancienne Russie quand l’Occident adopta le calendrier grégorien au XVIème siècle. L’arrivée des Bolcheviks au pouvoir est un saut dans l’inconnu.

 

2) La Russie soviétique et la Méditerranée : exclusion, expansion, repli

 

   La Russie soviétique reste en marge de la vie internationale dans la décennie consécutive à la Révolution d’Octobre et à la guerre civile qui s’ensuit de 1918 à 1920 et la laisse exsangue. Malgré l’Internationale communiste qui porte les espoirs de Lénine, l’expérience soviétique reste isolée. L’Empire ottoman a disparu mais la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient défavorise Moscou : la république turque que fonde Mustapha Kemal n’est pas en mauvais termes avec l’Union soviétique mais son nationalisme est aussi intransigeant à son égard qu’à l’encontre des vainqueurs européens ; la France et l’Angleterre sont directement présentes au Proche-Orient, via les mandats accordés par la Société des Nations - Syrie/Liban pour Paris ; Palestine, Jordanie, Irak pour Londres. Ces deux puissances et secondairement l’Italie qui possède l’actuelle Libye depuis 1912-1913, contrôlent toujours l’Afrique méditerranéenne. Dans les Balkans, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes rebaptisé Yougoslavie (« pays des Slaves du sud ») en 1929 ainsi que la Roumanie appartiennent à la petite Entente soutenue par la France autant pour isoler la Russie par un « cordon sanitaire » que pour disposer d’alliés de revers contre l’Allemagne. Dans les années Trente, le conflit entre dictatures et démocraties profite à l’Italie fasciste et à l’Allemagne nazie dans la péninsule balkanique : la petite Entente se disloque ; en Roumanie, en Hongrie, partout, des régimes autoritaires regardent vers Rome ou Berlin. À l’ouest de la Méditerranée, l’aide soviétique à la république espagnole n’empêche pas la victoire des franquistes à l’issue de la guerre civile de 1936-1939.

 

   La Seconde Guerre mondiale et ses suites offrent en revanche des opportunités nouvelles. L’Armée Rouge est présente dans les Balkans en 1945 : toute la péninsule se trouve à l’Est de ce « rideau de fer » que les Soviétiques ont « descendu sur l’Europe de Stettin sur la Baltique à Trieste dans l’Adriatique » écrit Churchill dès le 12 mai 1945. Employée alors dans un télégramme adressé au nouveau président américain, Harry Truman, la métaphore est reprise  en mars 1946 par celui qui n’est plus alors que l’ancien Premier ministre anglais dans le célèbre discours qu’il prononce à l’université de Fulton, publiquement cette fois et devant les plus hautes autorités états-uniennes. Cet élément permet au Kremlin de transformer tous les pays, Grèce exceptée, en « démocraties populaires » alignées sur le modèle soviétique : non content d’avoir redonné à l’URSS les frontières de l’empire tsariste de 1914, Staline accomplit là le vieux rêve des panslavistes – moyennant la substitution du communisme à la religion orthodoxe comme légitimation... Il se heurte en revanche à la résistance des États-Unis quand il encourage le séparatisme dans  les provinces septentrionales de l’Iran ou fait pression sur la Turquie pour obtenir le droit de cogérer avec elle la surveillance des Détroits. Parallèles à la guerre civile qui dresse les communistes grecs aidés par la Yougoslavie de Tito contre le gouvernement légal d’Athènes, ces faits sont à l’origine directe de l’entrée en Guerre froide : dans le discours prononcé devant le Congrès en mars 1947, c’est pour justifier l’aide financière massive accordée à la Grèce et à la Turquie que le président Truman invoque la nécessité d’endiguer l’expansion des doctrines contraires à la liberté. Par ailleurs, Moscou perd le contrôle de la totalité des Balkans : en 1948, la rupture avec la Yougoslavie de Tito prive l’URSS d’une façade sur l’Adriatique ; les effets sont aggravés par le fait qu’après le schisme sino-soviétique de 1960, l’Albanie d’Enver Hodja opte pour Pékin. L’URSS ne peut pas davantage compter sur Israël, créé en 1948 par des sionistes travaillistes, pour battre en brèche l’influence occidentale dans un monde arabe conservateur et hostile à son athéisme officiel : décevant les espoirs initiaux de Moscou, il apparaît vite que l’État hébreu est plus en phase avec l’Occident qu’avec son système. D’où, peut-être, le revirement de Staline : après avoir incité la Tchécoslovaquie à fournir des armes à Tel-Aviv durant la guerre de 1948-1949, il réactive à la fin de son « règne » l’antisémitisme dont usaient les tsars (complot des blouses blanches, procès Slansky à Prague).

    De façon durable, Moscou joue désormais la carte de l’antisionisme. C’est par ce biais qu’elle prend pied au Moyen-Orient en 1955-1956. Après que les États-Unis aient refusé à l’Égypte de Nasser des armes modernes et des crédits pour édifier le barrage d’Assouan, Moscou fournit les unes puis les autres. Lorsque la France et l’Angleterre, associées à Israël, déclenchent après la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez une expédition militaire contre Nasser, Khrouchtchev apporte au Raïs un soutien spectaculaire en menaçant d’apocalypse nucléaire Londres et Paris. Soucieuse d’apaiser l’opinion arabe, l’Amérique fait pression sur ses alliés européens, qui doivent retirer leurs forces. C’est un succès diplomatique pour Nasser comme pour l’URSS. Elle dispose désormais d’un partenaire de poids au Moyen-Orient : l’Égypte est la grande puissance du monde arabe, par sa position charnière entre Maghreb et Machrek, par son poids démographique, par l’espoir que soulève le panarabisme dont Nasser s’est fait le champion.

    Par la suite, la Syrie, l’Algérie du Front de libération nationale, puis la Libye du colonel Kadhafi deviennent à leur tour des relais de l’influence soviétique en Méditerranée. Ces pays accordent des facilités à la flotte de guerre, l’Eskadra : sous Leonid Brejnev, elle interdit à la VIème flotte des États-Unis de transformer la mer intérieure en un « lac américain ». La dénonciation du « sionisme valet de l’impérialisme américain » enrichit le répertoire de la diplomatie soviétique et du mouvement communiste qui lui est lié. Le soutien à l’Organisation de libération de la Palestine dirigée par Yasser Arafat est constant. Lors de la guerre du Kippour, le Kremlin apporte derechef son appui à l’Égypte quand son armée est bousculée par la contre-offensive israélienne : la menace nucléaire est de nouveau brandie.

 

    Les décennies 1970 et 1980 marquent pourtant l’effritement des positions soviétiques en Méditerranée. En 1972, Sadate qui a succédé à Nasser renvoie les milliers de conseillers soviétiques présents en Égypte, civils et militaires, et se rapproche du monde occidental : l’aide financière américaine au Caire devient dès lors conséquente. En 1977 il reconnaît publiquement le droit à l’existence de l’État d’Israël avec lequel il signe en 1978-1979 une paix séparée favorisée par les Etats-Unis de Jimmy Carter. L’URSS perd son plus précieux atout dans un monde arabe où l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée Rouge en 1979 et l’essor de l’islamisme lui aliènent par ailleurs bien des sympathies. En parallèle, dans l’Europe méditerranéenne de culture catholique - Italie, France, pays ibériques - , s’érode l’audience de puissants partis communistes qui louaient « le bilan globalement positif de l’Union soviétique » (en 1974, selon Georges Marchais, secrétaire général du PCF). La période débouche sur l’incapacité de l’Union soviétique paralysée par l’échec des réformes lancées par Mikhaïl Gorbatchev à contrecarrer les volontés américaines au Moyen-Orient : en 1990-1991, l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, autre protégé de Moscou, dresse contre Bagdad une majorité de gouvernements arabes et Washington mène la coalition victorieuse. Des bases sont alors concédées aux États-Unis dans la péninsule arabique, des Marines sont installés au cœur du Moyen-Orient et la Maison Blanche peut encourager un « processus de paix » israélo-palestinien qui trouve son aboutissement en 1993 - sans parvenir à régler durablement la question. De ces développements, l’URSS redevenue Russie est absente.

 

3) La nouvelle Russie évincée de la Méditerranée ?

 

     La Russie qui naît en 1991 hérite des attributs internationaux de l’Union soviétique. Mais elle n’a pas ses moyens d’action et les turbulences postcommunistes limitent drastiquement ses ambitions : l’aire méditerranéenne en administre la preuve. Après les indépendances ukrainienne et géorgienne, la Russie ne dispose plus que d’un accès limité à la mer Noire : elle perd en particulier la presqu’île de Crimée - que Khrouchtchev avait jugé bon en 1954 de rattacher à la république d’Ukraine, bien qu’elle soit majoritairement russophone. Or on y trouve Sébastopol, port d’attache de la flotte russe de mer Noire. La situation est une pomme de discorde entre les deux voisins. La position russe se dégrade d’autant plus qu’en 2003-2004, les « révolutions de couleur » en Géorgie puis en Ukraine marquent l’arrivée au pouvoir d’équipes hostiles à Moscou. L’élection présidentielle de janvier-février 2010 a renversé cette tendance à Kiev : le nouveau président, Ianakovitch, signe le 21 avril  avec son homologue russe Medvedev, un accord qui prolonge jusqu’en 2042 voire au-delà la location à l’armée russe de la base de Sébastopol, en échange d’une ristourne sur le prix du gaz russe vendu à l’Ukraine. Il n’en va pas de même dans la Géorgie du président Saakachvili : l’influence américaine y est notable même si l’Administration Obama a différé sine die la perspective d’une adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie.

   Par ailleurs, la Russie a perdu prise sur les évolutions balkaniques. Comme dans toute l’Europe de l’Est, les révolutions anticommunistes de 1989-1990 y ont balayé les régimes liés à Moscou. Les nouveaux gouvernements se sont empressés de sortir du Comecon et du Pacte de Varsovie et se sont tournés vers l’Union européenne (UE) et l’OTAN. La Bulgarie et la Roumanie ont rejointe l’UE en 2007 ; la Slovénie l’avait fait dès 2004 et les négociations sont en cours avec les autres États successeurs de la Yougoslavie. Ces trois pays sont également membres de l’OTAN depuis 2004, la Croatie et l’Albanie depuis 2009. La dislocation convulsive de la Yougoslavie a terriblement affaibli la Serbie, allié historique de la Russie : en 1999, malgré son veto au Conseil de sécurité de l’ONU, Moscou ne peut empêcher l’aviation de l’OTAN de bombarder Belgrade pour contraindre le gouvernement de Slobodan Milosevic à « lâcher » les milices serbes dressées contre les albanophones du Kosovo. L’échec se renouvelle en 2008 quand cette région s’émancipe de la Serbie avec la bénédiction des Occidentaux. Il est d’autant plus cuisant que cela n’empêche pas Belgrade de se rapprocher de l’Union européenne : la candidature serbe est déposée auprès de Bruxelles en décembre 2009.

   La démonstration de force à laquelle Moscou se livre en août 2008 contre la Géorgie est en partie une manière d’atténuer l’échec en Serbie : une « guerre de cinq jours » vient à bout des forces géorgiennes qui avaient pénétré en Ossétie du sud, région géorgienne occupée par des soldats russes. Le résultat obtenu contre ce petit pays du Caucase reste pourtant modeste : en s’adjoignant de fait l’Abkhazie, la Russie étend certes sa façade sur la mer Noire ; elle renforce également sa présence à l’Ouest de cette mer en affaiblissant la Moldavie dont elle a détaché la Transnistrie. Mais ces « revanches » ne sauraient compenser la perte d’influence dans les Balkans.

 

   En ce début de XXIe siècle, la Russie ne dispose plus au fond d’appuis sûrs autour de la Méditerranée, ni au Nord, ni au Sud (la Libye et l’Algérie privilégient d’autres partenaires, notamment la Chine et les États-Unis) ; à l’Est, elle ne peut plus compter que sur la Syrie et le Hamas - l’Iran entretient aussi d’excellent rapports avec Moscou, mais ces liens relèvent du Grand Jeu diplomatique en Asie centrale plus que des problématiques méditerranéennes. Plus que jamais, le règlement de la question israélo-palestinienne et de façon plus générale le sort du Moyen-Orient relèvent avant tout des initiatives américaines : ce sont elles que sollicitent ou critiquent les acteurs locaux. La présence russe en Méditerranée est devenue discrète, même si sa flotte de guerre y manoeuvre à nouveau - et si les « oligarques », imitant l’aristocratie tsariste, fréquentent assidûment la Riviera. Les puissances maritimes, les États-Unis dans le sillage de l’Angleterre, sont parvenues à éloigner l’État-continent des rives qu’il avait longtemps convoitées. « Puissance pauvre » (Georges Sokoloff), l’URSS disposait au fond d’un éventail d’arguments bien trop réduit pour prétendre à une influence durable loin de ses bases territoriales. Le « géant russe » est renvoyé à sa « chambre close » : pourra-t-il s’en accommoder longtemps ?

  

Repères chronologiques

Au temps des tsars

- 1774 : traité de Kutchuk-Kaïnardji

- 1783 : la Russie annexe la Crimée

- 1822-1830 : guerre d’indépendance grecque

- 1854-1856 : guerre de Crimée

- 1877-1878 : guerre entre la Russie et l’Empire ottoman, conclue par le traité de Berlin.

- 1914 : la Russie est en guerre à la fois contre les Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) et contre l’Empire ottoman

- 1917 : une première révolution remplace le tsarisme par un gouvernement provisoire que renversent ensuite les Bolcheviks dirigés par Lénine

 

Sous le régime soviétique

-  1919 : fondation à Moscou de l’Internationale communiste (ou Komintern)

- 1936 : l’URSS intervient dans la guerre d’Espagne ; la convention de Montreux révise le statut des Détroits

- 1946-1949 : guerre civile en Grèce entre les résistants communistes soutenus par la Yougoslavie de Tito et les monarchistes aidés par l’Angleterre puis les États-Unis

- 1947 : discours Truman

- 1948 : schisme entre la Yougoslavie et le bloc soviétique ; naissance d’Israël

- 1949 : Moscou lance le COMECON pour répliquer au plan Marshall

- 1952 : la Turquie intègre l’OTAN

- 1955 : pacte de Varsovie

- 1956 : expédition de Suez

- 1962 : indépendance de l’Algérie : le nouvel État noue des liens étroits avec l’URSS

- 1972 : Sadate expulse d’Égypte les conseillers soviétiques

- 1973 : guerre du Kippour

- 1989 : « automne des peuples », chute du mur de Berlin

 

La nouvelle Russie

- 1990-1991 : éclatement de l’URSS ; guerre du Golfe

- 1999 : l’aviation de l’OTAN bombarde Belgrade

- 2000 : V.Poutine élu président de la Russie

- 2003 : « révolution des roses » en Géorgie

- 2004 : « révolution orange » en Ukraine

- 2008 : indépendance du Kosovo ; conflit entre la Géorgie et la Russie ; fondation de l’Union pour la Méditerranée : la Russie n’en fait pas partie

- 2010 : report sine die de l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN ; accord entre la Russie et l’Ukraine prolongeant la location à la marine russe du port de Sébastopol (21 avril)

 

 ANNEXES

 

Les Détroits : un enjeu décisif

 

On nomme Détroits le Bosphore et les Dardanelles qui encadrent la mer de Marmara. 

Ils se situent au croisement des routes terrestres menant d’Asie en Europe et de la voie maritime ouvrant la Méditerranée sur la mer Noire puis l’espace russe. Leur configuration (long de 31 km, le Bosphore est large de 700 à 1 200 mètres) permet d’interdire aisément le passage aux navires de surface ; leur grande profondeur rend difficile en revanche le repérage des sous-marins. Leur importance est soulignée dès l’Antiquité par l’essor de Byzance, cité devenue capitale de la partie orientale de l’empire romain puis, sous le nom de Constantinople, de l’empire byzantin, après la chute de Rome en 476. La prise de Constantinople par les Turcs Ottomans en 1453 marque la fin de cet empire. 

A partir du XVIIIe siècle, les tsars regardent vers la Méditerranée et le statut des Détroits devient une question internationale de première importance : à quel(s) Etat(s) confier le droit de laisser passer tels ou tels navires ? La réponse a varié au fil des décennies, selon les rapports de force entre l’Empire ottoman puis la République turque, la Russie et les puissances maritimes intéressées par la Méditerranée. On peut simplifier en disant qu’avant 1841, l’Empire ottoman est maître des Détroits, que ceux-ci sont neutralisés pour les navires de guerre de 1841 à 1914, puis soumis au contrôle franco-anglais de 1918 à 1936, avant que ne soit restaurée la souveraineté turque par la convention de Montreux, texte qui reste en vigueur.

La convention de Montreux autorise la Turquie à fortifier les Détroits ; elle confirme la totale liberté de passage pour les navires de commerce en temps de paix comme de guerre si la Turquie reste neutre mais lie le passage des bâtiments de guerre à une notification préalable auprès des autorités d’Ankara. Si la Turquie est belligérante, elle peut interdire le passage des navires de guerre des puissances ennemies. Le texte, qui a une pointe antisoviétique, limite par ailleurs les droits des puissances non riveraines de la mer Noire.

 

 

La pensée géopolitique anglo-saxonne, la Méditerranée et la Russie

 

    Aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, les thèses de l’amiral Alfred Thayer Mahan, professeur à l’US Naval Academy, pénètrent les cercles dirigeants : publié en 1890, son traité The Influence of Sea Power upon History 1660-1783 précise que si les États-Unis veulent devenir une grande puissance rayonnant hors de « l’hémisphère occidental » (le continent américain), ils doivent disposer d’une flotte de guerre de rang mondial et de bases navales sur toutes les mers du globe pour s’assurer la maîtrise des coastlands.

    Au même moment, le géographe anglais Halford J. Mackinder (1861-1947) insiste sur l’enjeu du Heartland, le cœur du continent eurasiatique : « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le Heartland ; qui gouverne le Heartland domine l’île mondiale ; qui gouverne l’île mondiale domine le monde. » L’« île mondiale » est le système que forment les continents dispersés sur « l’océan mondial » reliant les mers du globe : cette « île » est contrôlée par les puissances maritimes à la condition qu’aucune puissance continentale ne soit en état de les exclure de l’Eurasie, seule ou associée à une autre – la Russie alliée à l’Allemagne par exemple.

   L’Américain Nichols J.Spykman prolonge Mackinder dans un ouvrage publié en 1942, America’s Strategy in World Politics : comme l’avait fait l’amiral Mahan, il insiste sur l’importance du Rimland, « l’anneau des terres » entre le cœur de l’Eurasie et les mers. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, il légitime ainsi l’alliance entre les Anglo-Américains et les Soviétiques pour interdire à l’Allemagne le contrôle du Rimland. La stratégie du containment transpose ce schéma : Washington s’emploie à tenir l’Union soviétique éloignée des rivages eurasiatiques. De la Méditerranée au Pacifique oriental en passant par le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-est, les littoraux, les îles, les archipels sont les points d’application privilégiés de « l’endiguement ».

 

 

Pour approfondir

- Jean Carpentier et François Lebrun, dir., Histoire de la Méditerranée, Seuil, 2001

- Isabelle Facon, Russie : les chemins de la puissance, éditions Artège, 2010.

- Henry Laurens, « L’URSS et l’Egypte de Nasser à Sadate », Orientales vol. III, CNRS éditions, 2007.

- Jean-Louis Van Regemorter, La Russie et le monde au XXe siècle, Masson/A.Colin, 1995.

- Georges Sokoloff, La démesure russe, Fayard, 2009.

- Revues :

. L’Histoire, les collections, N° 47, « Méditerranée, guerre et paix depuis 5 000 ans », avril 2010.

.  Questions internationales, N° 27, septembre-octobre 2007, « La Russie » (aspects intérieurs et place dans le monde) ; N° 37, mai-juin 2009, « Le Caucase : un espace de convoitises ».

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