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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 13:59

Conférence donnée au Lycée Henri IV le 21 octobre 2010

 

La crise de la zone euro a défrayé la chronique entre l’automne et le printemps derniers, et nous réserve probablement quelques rebondissements. Mais c’est un bilan géopolitique de la zone euro que je me propose de faire, et je n’évoquerai la crise, à la fin, que sous cet angle.

Que signifie géopolitique de l’euro ?

Il ne s’agit pas seulement de constater que dans la zone euro, il y a des forts et des faibles, mais de préciser la corrélation entre les rapports de force et l’euro, donc de montrer en quoi l’euro n’est pas seulement un outil monétaire, mais un levier géopolitique. En quoi l’euro révèle-t-il les forces et les faiblesses structurelles des 16 Etats de la zone ? Et même, en quoi l’euro est-il un moyen de modifier les rapports de forces existants, c’est-à-dire un moyen pour les Etats membres de se renforcer (ou à leur corps défendant, de s’affaiblir). Je privilégierai la France et le couple franco-allemand.

 

I – L’euro a été créé pour des raisons économiques et géopolitiques.

1°) Passons sur les gains économiques attendus par tous les Etats membres, puisqu’ils n’ont pas de dimension géopolitique à proprement parler. En revanche, on peut souligner les avantages spécifiques à certains pays, susceptibles par conséquent de modifier les rapports de forces. Ainsi l’euro a deux effets positifs immédiats pour la France :

- la disparition des Montants compensatoires monétaires qui pénalisaient les agriculteurs français depuis 1972 par rapport aux agriculteurs allemands et néerlandais[1] ;

- la disparition du déficit commercial de la France avec l’Allemagne, non en tant que tel mais comme solde international pesant sur la parité du franc par rapport au Deutsche Mark.

A ces avantages effectifs, s’ajoute un gain espéré qui est une sorte de pari[2]. L’Allemagne espère bien que l’euro ne changera rien pour elle, c’est-à-dire que l’euro sera un mark européen. Mais les gouvernements des économies réputées plus faibles (France, Italie, Espagne, Portugal) n’y sont pas opposés, au contraire.

Ce qu’on appelle la stratégie de la monnaie forte consiste à passer du modèle franco-italien de la compétitivité-prix à coup de dévaluations répétées au modèle germano-néerlandais de la compétitivité structurelle (désinflation permanente et compétitivité-produit). Donc, pour ces pays, l’euro se présente comme une contrainte voulue pour « germaniser » leur modèle économique et devenir plus forts. Mais pour les mêmes raisons, les experts (surtout anglo-saxons) accueillent la création de la zone euro en 1999 avec scepticisme, car les conditions d’une « zone monétaire optimale » ne sont pas remplies. Ils y voient donc un coup de force politique, surtout français.

2°) La France nourrit en effet deux arrières pensées géopolitiques.

La première concerne le rapport de force entre l’euro et le dollar.

On connaît le vieux contentieux entre la France et les Etats-Unis sur le « privilège exorbitant » du dollar, dénoncé par le général de Gaulle en 1965. L’euro se veut d’abord, comme son prédécesseur l’ECU, un instrument d’émancipation des Européens par rapport à la tutelle monétaire du dollar (et ses variations erratiques). Il a aussi l’ambition de rivaliser avec le dollar, pas pour le remplacer, mais pour l’obliger à partager le pouvoir. L’euro s’inscrit dans la tradition géopolitique française (qui fait consensus transpartisan), comme instrument de rééquilibrage des relations monétaires internationales.

Face à ses prétentions, les milieux académiques et politiques américains oscillent entre l’incrédulité et l’hostilité : ils sont fous ces Européens ! Mais si les Etats sont les protagonistes de la scène géopolitique, il ne faut pas oublier les acteurs privés, même s’ils préfèrent rester dans les coulisses. Or, les sociétés transnationales américaines sont favorables à l’euro dans lequel elles voient une opportunité stratégique majeure.

La seconde arrière pensée concerne le principal rapport de force intrazone : le couple franco-allemand.

Jusqu’en 1989, le couple franco-allemand fonctionne sur la base d’un double déséquilibre :

- un déséquilibre économique en faveur de l’Allemagne de l’Ouest. La France n’est pas un nain économique, mais est indéniablement moins forte ;

- un déséquilibre politique en faveur de la France : membre permanent du conseil de sécurité avec veto, puissance nucléaire, très influente dans le Tiers-Monde. La France n’est pas un géant politique, mais l’Allemagne de l’Ouest est condamnée au profil bas pour faire oublier son passé. En termes de soft power, elle est affaiblie. Bien que son poids économique et démographique soit supérieur, l’Allemagne accepte de ne pas compter plus de voix que la France, dans la majorité qualifiée des institutions européennes.

La chute du Mur de Berlin change la donne, avec en même temps l’arrivée au pouvoir des générations nées après 1940, qui entendent défendre l’intérêt national allemand sans complexes, avec désormais un seul Etat-nation et sa capitale Berlin. Et derrière la réunification allemande se profile l’élargissement de l’UE aux PECO. L’Europe s’inquiète (et pas seulement la France) : la nouvelle Allemagne ne va-t-elle pas se comporter comme une grande puissance hégémonique ? D’où l’idée, prêtée à Mitterrand, d’exiger de l’Allemagne qu’elle réitère solennellement son engagement européen. Et quel acte plus symbolique que le sacrifice du Deutsche Mark sur l’autel de l’union européenne ?

En remplaçant le DM par l’euro et la Bundesbank par la BCE, la France voit la possibilité de partager le pouvoir monétaire et économique avec l’Allemagne.

En principe, il n’y a pas de monnaie sans souverain. Le souverain assure la fonction de garant suprême car le billet de banque est une créance sur son institut d’émission. Les Fédéralistes pensaient que la percée supranationale par l’euro et la BCE, entraînerait inévitablement un progrès général du fédéralisme européen, avec budget communautaire beaucoup plus important et gouvernement économique européen. Mitterrand n’est pas fédéraliste, mais il plaide pour un « gouvernement économique de la zone euro », comme instance intergouvernementale, où la France aurait le même poids que l’Allemagne et qui exercerait sa tutelle politique sur la BCE. La zone euro inaugurerait un nouveau modèle de souverain : celui de la souveraineté monétaire partagée.

Les résultats ont-ils été conformes aux attentes françaises ?

 

II – On peut parler d’illusion française, tant sont grandes ses déceptions économiques et géopolitiques.

1°) Les déceptions économiques

Entre fin octobre 2000 et mi juillet 2008, la valeur de l’euro double, de 0,82 à 1,60 $. Cet euro fort a des avantages, notamment d’atténuer la montée parallèle du prix du pétrole importé. Inversement, il pénalise la compétitivité-prix des exportations françaises hors de la zone euro (par ex, Airbus). Mais l’essentiel est l’échec de la « stratégie de l’euro fort ». La France n’a pas résolu ses problèmes de compétitivité structurelle. Elle enregistre un déficit extérieur (biens et services) depuis 2004, alors qu’elle fait la moitié de ses exportations avec la zone euro, tandis que l’euro fort n’empêche nullement l’Allemagne d’être le 1er exportateur mondial entre 2003 et 2008, avec des excédents colossaux[3]. Et elle fait 57 % de ses exportations hors de la zone euro en 2008 !

2°) Les déceptions géopolitiques

L’Allemagne a réussi à imposer sa conception dépolitisée de la monnaie, sur deux plans :

D’abord pour ce qui concerne les relations avec les autres monnaies.

La zone euro n’a pas de politique de change. C’est le couple dollar-yuan qui mène le bal, et l’euro fait tapisserie comme variable d’ajustement. Il n’y a pas d’équivalent du Secrétaire du Trésor américain, et au FMI, la zone euro ne parle pas d’une seule voix. Dans la guerre monétaire actuelle, il n’y a pas de patriotisme de la zone euro.

Ensuite, pour ce qui concerne le couple franco-allemand dans la zone euro.

L’Allemagne refuse systématiquement tout ce qui peut ressembler à un gouvernement économique de la zone euro. Elle défend farouchement l’indépendance absolue de la BCE qui remplit sa mission avec un grand zèle monétariste. Elle refuse de politiser l’euro, car elle pense qu’un gouvernement a toujours une « bonne » raison (une mauvaise pour les Allemands) de laisser filer l’inflation. Du coup, les 16 Etats de la zone euro ont inventé un modèle unique au monde : la monnaie sans souverain. Sauf à dire que l’euro est le clone du DM, que son souverain est à Berlin, et que le prétendu apolitisme de l’euro est une mystification.

Les Etats ne peuvent plus dévaluer leur monnaie. Ils sont nus devant la concurrence structurelle, celle qui défie les modèles de société, qui implique la protection sociale, la fiscalité, l’enseignement et la R & D. Or en même temps, il n’y a pas d’harmonisation des politiques économiques, ne serait-ce qu’à travers les budgets nationaux. On a même au contraire, une surenchère fiscale et sociale permanente, en particulier pour tout ce qui concerne le coût unitaire du travail. C’est ce système asymétrique qui est en crise profonde depuis un an.

 

III – Pour autant, la France aurait-elle intérêt à revenir au franc ?[4]

C’est une tentation qui taraude notre culture nationale, souverainiste et antilibérale, très soucieuse de l’indépendance nationale. La France est le seul pays d’Europe dont la monnaie est inscrite dans le nom : dans France, il y a d’abord franc.

Mais c’est une illusion de croire qu’un retour au franc serait un retour à la souveraineté perdue, car la France n’a pas perdu sa souveraineté monétaire avec l’euro, mais bien avant. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler les crises monétaires de 1981-83 et de 1992-93 (et celle des Etats européens non euro en 2008-09).

La France accuse aujourd’hui un double déficit abyssal : un déficit public et un déficit extérieur (biens et services) équivalents respectivement à 7,5 % et presque 3 % du PIB en 2009. Les dépenses publiques inférieures aux recettes fiscales, sont financées par l’emprunt, tandis que les importations supérieures aux recettes d’exportations, sont également financées par l’emprunt.

Dans cette situation, que se passerait-il si nous avions encore le franc ?

Par un mélange de subi et de voulu, le franc serait fortement dévalué. Une bonne chose pour la compétitivité-prix des exportations, certes, mais attention à ne pas se réjouir trop vite, car l’effet sur le solde est souvent lent, et même pervers (cf. courbe en J). Par conséquent, la réussite de la dévaluation exigerait des « mesures d’accompagnement » pour briser les anticipations inflationnistes. Autrement dit, la France avec le franc n’échapperait pas à une rigueur sévère, bien plus sévère que celle qui se prépare pour 2011 avec l’euro (cf. le Royaume-Uni en ce moment).

D’autre part, si la dette du commerce extérieur est par définition financée par l’extérieur, la dette publique pourrait être financée par l’épargne intérieure. Or, elle est financée à plus des deux tiers par les créanciers étrangers[5]. Ne doutons pas qu’ils exigeraient des taux d’intérêt élevés, avec de grosses primes de risque de change[6].

Première conclusion : la France n’est pas devenue plus forte grâce à l’euro, puisqu’elle n’est pas parvenue à la parité avec l’Allemagne.

Mais la France serait nettement plus faible sans l’euro, c’est-à-dire avec le franc. L’euro protège la France du pire, en l’exposant moins au diktat des marchés et du FMI qu’avec le franc.

La rigueur n’est pas imposée par Berlin ou Bruxelles, mais par les acteurs du système financier international (SFI)[7]. Depuis l’éclatement de la crise des subprimes, une véritable partie de bras de fer d’ordre géopolitique, se joue entre ces acteurs privés et les Etats. Les Etats ont sauvé les banques de la faillite (sauf Lehman Brothers), mais disent aux acteurs du SFI : nous allons vous réguler pour que cela ne se produise plus. Réponse du SFI : d’accord, mais attention de ne pas aller trop loin car nous mettrons en faillite les Etats les plus endettés, et nous ferons éclater la zone euro.

Dans cette partie de bras de fer, l’image de l’Allemagne, réputée égoïste, a été affaiblie (soft power). La France est montée au créneau pour défendre les pays faibles du « Club Med ». Pour prendre sa revanche, bien sûr, mais surtout parce qu’il était plus facile pour Paris de faire plier Berlin que les marchés. L’Allemagne cède parce qu’elle connaît les avantages de l’euro pour elle, et combien le coût d’une explosion de la zone euro serait élevé pour ses banques. Chacun sait donc jusqu’où il ne doit pas aller trop loin.

La problématique vaut aussi hors de la zone euro, où deux faits présentent une forte signification géopolitique : ni Washington, ni Pékin ne souhaitent la mort de l’euro.

- Le président Obama a multiplié les coups de téléphone à la chancelière Merkel[8] pour qu’elle accepte des « plans de sauvetage » substantiels ;

- l’intérêt de Pékin pour l’euro est devenu public à l’occasion de la visite du Premier Ministre Wen Jibao, à Athènes, le 2 octobre 2010[9], mais l’intervention de la Chine a commencé le 6 juillet 2010, par ses achats de 360 millions $ d’obligations d’Etat espagnol. Evidemment, la Chine attend des contreparties sur la question de la sous-évaluation du yuan et celle des droits de l’homme.

Deuxième conclusion : les Etats et les marchés, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine sont dans le même bateau, et celui qui aurait l’idée de faire tomber un passager risquerait de faire chavirer l’embarcation. C’est la fameuse interdépendance, si chère à l’analyse géopolitique.



[1] Voir la Triade dans la nouvelle économie mondiale, collection Major, PUF, 4ème édition 2002, pages 324-326

[2] Termes qui renvoient à la notion d’enjeu, essentielle à l’analyse géopolitique

[3] A sa compétitivité-produit traditionnelle, l’Allemagne a ajouté une compétitivité-prix croissante par 3 moyens : - l’exportation de produits finalisés en Allemagne, mais dont une grosse part est fabriquée hors de la zone euro, notamment les PECO. Les intrants sont importés à bas prix à la fois par le plus faible coût de la main d’œuvre et l’euro fort.

- la pression salariale sur les travailleurs en Allemagne (- 0,8 % pour le salaire réel entre 2000 et 2009 contre + 9,6 % en France) ;

- le déplacement des cotisations sociales sur la TVA, augmentée de 3 points depuis le 1er janvier 2007. La TVA frappe les importations, mais pas les exportations

[4] La notion d’alternative est un concept clé de l’analyse géopolitique.

[5] 56,2 % fin 2005 ; 67 % fin 2009, 69,4 % en mars 2010

[6] Malgré l’euro, la Grèce subit depuis la fin 2009 des taux d’intérêts croissants qui s’écartent de plus en plus du niveau allemand. Pour autant, avec la drachme et la même situation financière, la crise grecque serait beaucoup plus grave encore.

[7] Banques, assurances, fonds de pension, fonds d’investissement, fonds spéculatifs, agences de notation

[8] Les 26 et 28 mars puis les 7 et 9 mai 2010

[9] « la Chine entreprendra de grands efforts pour soutenir les pays de la zone euro et aider la Grèce à surmonter la crise (…). J’ai clairement dit que la Chine est en faveur d’un euro stable. Et nous ne réduirons pas le nombre de titres européens détenus dans notre portefeuille ».

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Published by Dominique Hamon - dans Europe
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