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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 14:17

Christian Bardot

Agrégé d’histoire, professeur de chaire supérieure en classes préparatoires au lycée Lakanal, à Sceaux (92)

 

 

Le président de la République française se rend en Inde pour la seconde fois depuis le début de son quinquennat : du 4 au 7 décembre 2010, il séjournera cette fois plus longtemps que lors de sa visite éclair de janvier 2008. En contrepoint de la focalisation sur la Chine, c’est l’occasion de réfléchir à la relative faiblesse des relations entre notre pays et l’autre géant asiatique. La fédération indienne rassemble 17 % de l’humanité, elle est devenue la onzième économie mondiale et son taux de croissance, de l’ordre de 8 % l’an en moyenne depuis 2003, s’il ne suffit pas à éradiquer la misère qui frappe une grande partie de sa population, fait d’elle un marché attractif - la classe moyenne susceptible d’acquérir une vaste gamme de biens de consommation est évaluée à quelques 300 millions de personnes. « Le monde doit comprendre que l’Inde a changé » déclarait en 1991 Manmohan Singh, l’économiste sikh qui devenait alors ministre des Finances avant de diriger son gouvernement en continu depuis 2004. À considérer le peu d’intérêt que manifestent nos grands médias pour l’Inde, on mesure que bien du chemin reste à faire, dans l’Hexagone en tout cas : à titre d’exemple, nos télévisions et journaux qui avaient dépêché une armada de correspondants pour couvrir les Jeux Olympiques de Pékin sont restés muets sur les Jeux du Commonwealth organisés à New Delhi en octobre 2010 - cet événement ayant lieu tous les quatre ans a pourtant mis en compétition 7 000 athlètes venus de 70 pays.

     

 « L’oubli de l’Inde » que déplorait le philosophe Roger-Paul Droit (L’oubli de l’Inde, une amnésie philosophique, PUF, 1989) s’inscrit dans la relation à éclipses qu’entretient la France avec cet État-civilisation. Sous l’Ancien Régime, nos rois s’y sont intéressés sans esprit de suite : après que Louis XIV et Colbert aient créé en 1664 la Compagnie des Indes orientales, les « Messieurs de Saint-Malo » se lancèrent dans le commerce avec « les Indes ». Quelques centaines d’aventuriers fondent des comptoirs, deviennent médecins ou conseillers des maharajahs, bâtissent des palais, évangélisent...Quelques uns font fortune et deviennent des nababs, puis l’entreprise tourne court : en 1754, Dupleix qui avait établi la prépondérance française sur l’immense Dekkan est désavoué par Louis XV alors soucieux de resserrer les liens avec Londres. Les Français sont supplantés par les sujets de Sa Gracieuse Majesté dans un contexte où le Royaume-Uni se donne les moyens d’établir sa prépondérance sur les rivages de l’Asie, de Canton à la mer Rouge, et, plus généralement, sur les mers du globe. Après bien des vicissitudes, la France, finalement plus terrienne que maritime, ne conserve que cinq comptoirs le long des côtes indiennes : ils ont été transférés en 1954 à la jeune République devenue indépendante sept ans avant. Le passé français subsiste aujourd’hui à Pondichéry, « fenêtre culturelle de l’Inde vers la France » (Nehru) : des bâtiments y évoquent le souvenir de la Troisième République, quelques milliers d’habitants y sont de nationalité française. Les Pondichériens constituent une bonne partie de la maigre colonie indienne installée en France : autour de 100 000 personnes, concentrées à Paris, dans la modeste « little India » du quartier de La Chapelle (elle est cependant extrêmement active comme en témoignent les nombreux sites animés par les membres de cette petite diaspora).

 Nos établissements d’enseignement supérieur n’attirent pas davantage des étudiants indiens pourtant prompts à s’expatrier : plus de 100 000 se trouvent à l’étranger, mais 1 900 seulement en France contre 15 000 au Royaume-Uni, 5 000 en Allemagne... Leur nombre progresse, certes, et un projet d’université franco-indienne est lancé mais rares sont les grandes Écoles qui ont tissé des liens étroits avec l’Inde : l’INSEAD de Fontainebleau, l’Ecole des Mines de Paris, l’ESSEC qui a créé un MBA avec l’IIM d’Ahmedabad, Grenoble Ecole de Management, partenaire de l’Institut indien du Management de Bangalore et de trois autres établissements d’enseignement supérieur indiens…

 Ces contacts humains au total limités sont à l’image des relations économiques : l’Inde absorbe moins de 1 % des exportations françaises ; alors que notre pays est le 5ème exportateur mondial, il n’est que le 15ème fournisseur de l’Inde et celle-ci n’est que son 11ème client ; la part de marché des quelques milliers d’entreprises françaises vendant en Inde est de 1,7 %. C’est du même ordre que dans l’ensemble de l’Asie, 1,5 % : une présence étriquée dans un espace émergent qui pénalise lourdement notre commerce extérieur. La France vend surtout des Airbus et des armes, elle achète, pour près de moitié, des articles textiles, puis des produits chimiques et sidérurgiques : l’éventail des biens échangés demeure restreint. Les investissements français sont tout aussi limités : avec moins de 3 % du total des IDE en Inde, ils viennent au 7ème rang, loin derrière ceux provenant des États-Unis, du Royaume-Uni ou de la Chine. Le stock ne dépasse pas 750 millions de dollars alors que le stock total des investissements directs à l’étranger des firmes françaises est évalué à 800 milliards d’euros à la fin 2009 : tandis que les Etats-Unis captent 17 % de ce total, la Chine n’émarge que pour 1 % et l’Inde pour bien moins – ce qui rappelle que les flux d’IDE s’organisent avant tout au sein de la zone OCDE en dépit de la focalisation médiatique et critique sur les délocalisations vers les pays à bas salaires (Banque de France, bulletin N° 181, 3ème trimestre 2010, « Les ID français à l’étranger et les IDE en France à la fin 2009 », www.banque-de-france.fr) . Quelques 300 entreprises françaises sont implantées en Inde, un chiffre restreint, même s’il tend à augmenter. On y trouve les grands noms du CAC 40 : Saint-Gobain, les ciments Lafarge, les parfums et cosmétiques l’Oréal ; Danone est le premier biscuitier du pays ; Accor a signé avec un groupe local pour lancer des hôtels pour hommes d’affaires, type Ibis ; Renault développe un partenariat avec le constructeur automobile Mahindra et Mahindra en même temps que Renault-Nissan assemble en Inde des voitures destinées aux marchés émergents …À côté de ces firmes qui entendent avant tout produire en Inde pour vendre sur le marché local, d’autres s’installent pour tirer parti des ressources indiennes en personnel qualifié dans les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication : Axa, Société Générale, Cap Gemini qui gère à partir de Bangalore le réseau informatique de TXU, la première compagnie électrique du Texas…Mais beaucoup de firmes hésitent, les obstacles sont nombreux : manque de cadres véritablement anglophones ; complexité d’un marché indien verrouillé encore par les blocages bureaucratiques hérités de la longue période de « développement autocentré » qui a précédé la politique d’ouverture initiée en 1991. Pour un esprit formé par une longue tradition centralisatrice, cartésienne et laïque l’hétérogénéité d’un pays divisé en 28 États et 7 territoires et le kaléidoscope que forme une socio-culture encore imprégnée de religiosité sont déroutants – la Constitution reconnaît 22 langues principales, toutes les croyances se côtoient : si l’hindouisme est majoritaire, l’Inde est aussi le troisième pays musulman au monde par le nombre de fidèles, et les minorités chrétiennes, bouddhistes, parsie, etc sont influentes. Faut-il incriminer aussi la faible propension au « grand large » d’un capitalisme hexagonal converti à l’Europe par la volonté des décideurs politiques depuis la décennie 1950 mais spontanément peu porté vers les horizons lointains ? Les rapports franco-indiens s’inscrivent au demeurant clairement aujourd’hui dans un cadre européen : un partenariat stratégique a été lancé entre l’Inde et l’Union Européenne, un sommet annuel réunit les deux parties depuis l’an 2000 ; l’Europe est, comme entité économique, le premier partenaire économique de l’Inde, l’ancienne métropole britannique jouant le rôle moteur.

 Quoiqu’il en soit, le décalage est flagrant avec des relations politiques bilatérales qui se sont étoffées depuis une douzaine d’années : lancement d’un partenariat stratégique en 1998, venue du Premier ministre indien à Paris en 2005, 2008 et 2009 (M.Singh, invité d’honneur des cérémonies du 14 juillet, vit défiler ce jour là 400 soldats indiens sur les Champs-Élysées) ; visite du président Chirac à New Delhi en 2006, puis du président Sarkozy en 2008 et en 2010. Au niveau des États, la relation est à la fois stratégique (nucléaire civil, coopération militaire), diplomatique (la France soutient la candidature de l’Inde à un siège de membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU et entend agir de conserve avec elle au sein du G20 – ce qui devrait se vérifier durant la présidence française de cette structure) et universitaire (des équipes de chercheurs travaillent sur des projets relatifs aux neurosciences, à l’exploration spatiale, etc). L’intérêt français pour l’Inde est également vif sur le terrain culturel : le salon du Livre de Paris a mis l’Inde à l’honneur en 2007 et les traductions d’auteurs indiens se multiplient, les films « bollywoodiens » rencontrent un succès certain dans nos salles obscures, la manifestation Lille 3 000 a célébré Bombay ; la France dispose par ailleurs de centres de recherche renommés sur l’Inde, le CERI, le CEIAS à l’EHESS, l’INALCO…

 Notre relation à éclipses à l’Inde ne serait-elle pas au fond un miroir du « génie français » : la politique et la culture avant le commerce ?

 

 

 

Pour approfondir

 

-          C. Bardot, L’Inde au miroir du monde. Géopolitique, démocratie et développement de 1947 à nos jours, Ellipses, 2007.

-          Chambre de commerce et d’industrie de Paris, L’Inde, un rendez-vous à ne pas manquer, 2007 (http://www.ccip.fr) .

-          Cité nationale de l’immigration, revue Hommes et migrations, « Diaspora indienne dans la ville », automne 2007 (www.ccifranceinde.com)

-          C.Jaffrelot, J.L.Racine, N.Blarel, L.Gayer, New Delhi et le monde : une puissance émergente entre Realpolitik et Softpower, Autrement, 2008.

-          M.Testard, L’appel de l’Inde, Pearson éducation France, 2006.

-          J.Weber (dir.), Les relations entre la France et l’Inde de 1673 à nos jours, Indes savantes, 2002

 

 

 

Inde et France : quelques éléments de comparaison

 

 (rang mondial)

 INDE

France

Poids

-          superficie en km²

-          population en 2009

-          PIB 2008 en milliards de $ (estimé)

 

 3 287 263

 1 198 003 000

 1 209 (11ème)

 

 551 500

 63 400 000

 2 865 (6ème)

Niveaux de développement

-          PIB par habitant en $, en 2008 (estimé)

-          IDH 2006

-          Indicateur synthétique de fécondité (2008)

-          % de moins de 15 ans dans la population totale (2008)

 

 1 016

 

 0,609 (112ème)

 

 2,8

 

 

 32

 

 46 016

 

 0,955 (7ème)

 

 2

 

 

 18

 

D’après Images économiques du monde 2010, A.Colin.

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Published by Christian Bardot - dans Asie
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commentaires

bardot 10/01/2011 21:27


France/inde je répondrai bien volontiers à vos questions : merci de m'écrire à cette adresse : christianbardot@wanadoo.fr


Tchibba laila 08/01/2011 03:03


bonjour

Je suis élève a l'esgci Paris, je réalise actuellement mon mémoire de fin d'étude qui a pour sujet la France en Inde, votre article est très intéressant. Je souhaiterais savoir si dans le cadre de
mes recherches je pourrais éventuellement vous poser quelques questions.

Cordialement

Laila