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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 09:46

 

Par Hugues Poissonnier,

Professeur à Grenoble Ecole de Management et Directeur de la Recherche de l’IRIMA

 

Tandis que Séoul se félicite d’avoir signé son plus gros contrat à l’export depuis 1945, Areva cherche des raisons d’espérer dans les projets de construction d’EPR (le réacteur de troisième génération) en Inde (2), en Grande-Bretagne (4), en Italie (4) ou encore aux Etats-Unis (9). Ces contrats sont néanmoins loin d’être signés pour l’équipe française au vue des problèmes qui ont conduit à la désillusion d’Abu Dhabi il y a deux semaines et qui en font d’ores et déjà un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. Si trois grands problèmes peuvent expliquer l’échec de la proposition française, le principal est managérial.

 

Certes, il convient de ne pas sous-estimer le problème technologique, qu’il conviendra de régler au plus vite. Trois autorités de sûreté (française, finlandaise et britannique) viennent en effet de mettre en doute la sécurité du « contrôle commande » de l’EPR. Le problème identifié, nul doutes qu’il sera résolu, mais cela génèrera un surcroit de retard. C’est précisément ce retard, plus que la qualité du produit, qui peut faire douter les clients à qui l’on propose aujourd’hui d’essuyer les plâtres avec à peine plus d’expérience que la Finlande sur les chantiers d’Olkiluoto (emplacement du premier EPR, toujours en construction). Avant d’exporter les premiers EPR, la construction réussie d’un EPR en France semble indispensable (après celui de Flamanville, un second est prévu à Penly).

 

A côté de ce problème technologique, la France semble être retombée sur cette affaire dans ses traditionnels travers commerciaux. L’offre française a en effet révélé des défauts structurels de ce point de vue (produit trop sophistiqué, prix trop élevés) qui rappellent les caractéristiques du Concorde. Le renouveau actuel du nucléaire se concrétise par des besoins essentiellement situés dans les pays en développement qui n’ont peut être pas besoin de réacteurs aussi puissants ni aussi sûrs que l’EPR. Rappelons en effet que le réacteur proposé par Areva est doté d’une capacité de 1650 MW contre « seulement » 1400 pour le réacteur coréen vainqueur. Rappelons également que l’EPR est prévu pour résister aux impacts d’un avion de ligne ou d’un avion de chasse lancé à pleine vitesse. Peut être s’agit-il là de sur-qualité pour des certains pays peu ou pas confrontés jusqu’ici au terrorisme. La parité euro-dollar, également évoquée pour expliquer l’échec français n’est qu’un élément conjoncturel supplémentaire qui a sans doute desservi l’offre française. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir été pénalisé par le prix par l’un des pays les plus riche du monde a de quoi inquiéter lorsque l’on sait que les marchés d’avenir se trouvent en grande partie dans les pays émergeants, sans doute plus sensibles encore au prix. Le différentiel de prix, de l’ordre de 30 %, n’est en effet pas près d’être comblé. Il n’a d’ailleurs pas vocation à l’être au regard des caractéristiques techniques des produits.

 

Ceci étant précisé, le principal facteur d’échec réside, comme nous l’évoquions plus haut, dans le management du consortium. Nos entreprises ne manquent pourtant pas d’ambition. C’est même sans doute de là que vient le problème. Lors de ses vœux aux actionnaires d’EDF, Henri Proglio vient de déclarer que son expérience et son expertise devaient faire d’EDF le « chef de file » de l’équipe de France du nucléaire. Areva pense exactement la même chose et GDF-Suez ne se donne pas pour vocation d’être un simple suiveur… Face à la complexité croissante de l’industrie énergétique dans son ensemble (de l’approvisionnement à la commercialisation, en passant par la production), les acteurs français, dont le statut hybride (public-privé) complique le positionnement, apparaissent tentés de la « jouer perso » et de privilégier leurs intérêts industriels et commerciaux à court terme plutôt que les intérêts nationaux et/ou européens (pas toujours compatibles avec les premiers). En témoignent les discussions de GDF-Suez et d’EDF avec Gazprom pour entrer respectivement dans les projets de gazoduc Northstream et Southstream, au détriment du projet Nabucco soutenu par la France et l’Union Européenne. En témoignent également les sujets de mésentente entre Areva et EDF, au sujet notamment du contrat pour la gestion des déchets des centrales retraités à La Hague.

 

En tant qu’actionnaire majoritaire d’EDF et d’Areva, l’Etat aurait bien son mot à dire, ce qu’il a fait d’ailleurs pour convaincre EDF de renforcer l’offre française à Abu Dhabi. Ce mot reste cependant limité car un consortium ne se manage pas comme une simple entreprise et ne peut fonctionner efficacement que sur la base de la reconnaissance des intérêts communs bien compris des différents membres. Ces intérêts communs existent incontestablement. Gageons que nos champions nationaux aient bien retenu les leçons d’Abu Dhabi et qu’ils présentent un visage plus soudé lors de leurs futures offres. 

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Published by Hugues Poissonnier - dans Mondialisation
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commentaires

Thibault Lamidel 18/04/2010 10:11


Bonjour,

C'est un billet intéressant. Ne faudrait-il pas faire un parallèle avec l'échec de la vente de Rafale au Maroc ?

Les problèmes "sont" les mêmes. Un appareil, le Rafale, plus performant que le F-16 (adieu stupides querelles techniques, en terme de capacité de mobilité pure c'est la réalité). Donc un prix
supérieur (dû aussi au fait que le Rafale est plus récent donc non amorti, ni bénéficiaire d'un quelconque effet de série). Le "problème managérial" que vous évoquez (management, un terme barbare
et poétique pour ne pas dire autre chose) était aussi de la partie au Maroc. Le Roi du Maroc a pu apprendre le prix de vente du Rafale à l'Armée de l'Air française. Evidemment, le prix était moins
élevé que ce qui lui était proposé (rappelons que, officiellement, c'est le souverain marocain qui a demandé à acheter français...).

Alors, après tant d'exemples, n'y aurait-il pas un problème plus grand qu'une organisation de filière ? Ou c'est toute la filière export qui est à revoir ?