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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 09:37

Les événements politiques en Egypte interrogent et inquiètent. Interrogent parce que peu lisibles d’une part, et parce qu’il semble incarner le parfait exemple de la « malédiction du monde arabe », qui semble de nouveau incapable de sortir de la spirale de la violence et de l’autoritarisme. Inquiètent parce que le pays est Méditerranéen, donc proche de l’Europe, est aussi un grand pays par son influence et sa population, la résidence d’une très importante communauté chrétienne qui ne peut que susciter la solidarité des opinions européennes, et contrôle le passage, par le canal de Suez, de 20% du commerce maritime mondial.

Pourtant les événement en cours ne sont peut-être en définitive que les symptômes de quelque chose de bien plus critique souvent passé inaperçu des observateurs, souvent trop prompts à se précipiter sur les tensions visibles sans analyser les mécanismes profonds, lents et invisibles qui les ont déclenchés, exception faite des spécialistes de la région.

L’Egypte s’érode au ralentit depuis longtemps. Avec une démographie qui reste trop élevée, sur un territoire dont seuls 3% sont utilisables de manière permanente pour les sociétés humaines, elle subit une dégradation constante de son rapport ressources / population. La faute à un urbanisme tentaculaire se faisant au détriment des zones agricoles, à une dégradation profonde de l’environnement chaque jour plus insalubre, à une pauvreté, qui tourne à la misère pour beaucoup, par conséquent endémique. La faute à une fracture profonde entre le nord, ouvert sur le Monde, et le sud, quasi sahélien en termes de développement. La faute aussi à une longue histoire de rupture entre la société et ses élites, au temps perdu par Nasser, notamment, à vouloir construire prioritairement la puissance égyptienne au détriment d’un développement au profit du peuple. La faute à l’absence d’investissement se traduisant par une obsolescence de l’essentiel des infrastructures et de l’industrie, au détournement des richesses par l’appareil militaire et d’Etat. La faute à l’absence de politique d’éducation qui laisse 40% de la population illettrée, et aux mains des écoles coraniques comme seul source d’apprentissage pour beaucoup. L’Egypte se meurt, depuis longtemps, de ces contradictions intrinsèques.

Il n’est pas étonnant que les mouvements islamistes se soient trouvés portés vers le pouvoir par cette situation. Seule organisation socialement investie de longue date dans le pays, seuls porteurs d’un mince espoir de justice sociale et de revanche des plus pauvres. Mais l’islamisme Egyptien, qui avait donné des courants modernistes permettant une renaissance du pays au XIXème siècle, c’est depuis enfermé dans un dogmatisme basique et binaire. Il n’y a pas d’issue dans cette voie pour l’Egypte, si tant est qu’il en existe une ailleurs, du moins dans les délais qui semblent impartis avant le crash total de la société et du pays. Reste pour les islamistes à promettre la grâce de Dieu en récompense d’un retour à la « vraie foi », reste à promettre une société égalitaire par la fustigation des élites et des minorités (bien sûr il ne faut pas sous-estimer le poids des égoïsmes communautaires passés), qui rappelle le socialisme soviétique et peut laisser présager une politique du bouc émissaire potentiellement sanglante, et condamne les égyptiens à partager la pauvreté. Le risque est également que l’Egypte se perde de nouveau dans le rêve panarabe et panislamiste, ce qui bouclerait un cycle la ramenant au final aux erreurs de Nasser.

Il ne faut pas toutefois fantasmer la « menace islamiste » égyptienne. Il n’y a rien de vraiment nouveau à ce propos. La Charia a toujours été présente dans la conception du droit du pays, tempérée par les influences du droit britannique depuis le XIXème siècle. Il ne faut pas non plus faire l’amalgame entre les Frères musulmans de M. Morsi et les extrémistes absolus du mouvement El Nour, qui sont au mieux des alliés de circonstances mais se détestent. M. Morsi a montré dans les affaires du Sinaï une certaine conscience de ses responsabilités, que l’on a du mal à imaginer de la part des oulémas d’El Nour. Finalement le plus grand danger immédiat de l’Egypte serait dans l’échec, annoncé, des frères musulmans. Alors, et c’est peut-être déjà le cas, il pourrait y avoir une dérive de ceux-ci vers le totalitarisme théocratique, étant entendu que tout adoucissement de leur doctrine pourrait profiter à El Nour, qui aurait beau jeu de pointer du doigt le caractère non conforme à l’Islam de leur politique.

Les islamistes doivent rapidement annoncer des mesures fortes de développement, mais aussi contrôler les foules, traditionnellement réactives d’un point de vue émotionnel en Egypte. Il leur faut reprendre les projets d’irrigation du désert, rassurer la communauté internationale sous peine de perdre définitivement la manne touristique et du canal, rassurer les communautés égyptiennes sans tomber dans le piège de la préservation des privilèges exorbitant de certaines d’entre elles. Pour cela il faut de la volonté et, osons le dire, sans doute de l’autorité. Le déploiement de l’armée, non pas contre mais entre les manifestants des derniers jours est peut-être un signe positif, en définitive. Et la seule stratégie possible pour obliger à la patience et au dialogue, alors que la peur des uns, le mysticisme des autres et l’urgence sociale et économique de tous aveuglent la rue quant aux besoins du long terme.

Ne mettons pas tout sur le dos des Frères musulmans, malgré leurs défauts et leurs dérives idéologiques. La société égyptienne n’est pas démocratique : elle n’a pas la culture de l’acceptation de l’autre. Les violences dans les stades en sont un symptôme. Comment accepter les divergences politiques quand on n’accepte déjà pas la défaite de son équipe ? C’est un fait, pas le fruit d’une manipulation. La société égyptienne est aussi misogyne dans sa majorité, et aussi communautariste et clientéliste. Le pouvoir politique ne peut guère ne pas reposer sur ces réalités, même si elles sont dommageables et tristes.

Enfin n’oublions pas que la révolution, qui voit pour la première fois la société égyptienne revendiquer l’exercice du pouvoir, n’est pas terminée. Les équilibres politiques post régime militaire (si on admet que les militaires ont bel et bien été mis à l’écart) ne se sont pas encore constitués. Ceux qui font les révolutions échouent presque toujours à garder le pouvoir, et il est illusoire de croire qu’il suffisait de changer de régime pour que se produise un miracle. Toutes les révolutions aboutissent à un retour à l’ordre Ante, mais modernisé et ouvert sur de nouveaux acteurs. Il n’est pas étonnant dès lors de retrouver des traits nassériens à l’évolution de M. Morsi et des frères. Mais il faut encore à l’Egypte trouver la voie vers la réconciliation et le pacte national, ce qui prendra encore des années. D’ici là, le chaos n’est pas fini, les drames vont continuer, et le potentiel de désastre sur la région est immense. Et ensuite il restera encore à s’attaquer aux vrais problèmes de fond du pays.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Afrique - Proche et Moyen Orient
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