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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 07:48

 

Un peu de contexte

 

Le Kirghizstan est l’une des cinq républiques de l’Asie centrale post-soviétique, peuplée d’environ cinq millions d’habitants, qui accéda, comme ses voisines, à l’indépendance en 1991. Considérée comme la plus prometteuse dans la perspective d’une démocratisation au début des années 90, elle s’avère, dans les années récentes, la plus instable.

 

 

L’accession à l’indépendance, le 31 août 1991, a permis l’organisation des premières élections libres qui désignèrent Askar Akaev président. Cas unique dans l’ex-URSS, celui-ci ne faisait pas partie du bureau politique du parti communiste local ; il était membre de l’académie des Sciences soviétique. Voilà qui, par contraste avec ses homologues dans les républiques voisines, parut prometteur aux observateurs internationaux. Par ailleurs, le Kirghizstan s’est d’emblée posé en bon élève pour les organisations et les institutions financières internationales : il a accepté toutes les réformes et politiques d’ajustements structurels, ouvrant ainsi des pans entiers des fonctions jusque-là dévolues à l’Etat au secteur privé via les organisations non gouvernementales occidentales, notamment.

 

Une première alternance violente du pouvoir : 2005, de Akaev à Bakiyev

 

Cependant le système instauré par le premier président, Askar Akaev, a rapidement suscité le mécontentement de la population : d’une part, la corruption et le népotisme ont fait sombrer l’économie kirghize dans l’épanouissement des mafias et dans une paupérisation généralisée ; si le régime a eu  la capacité de drainer les investissements en développement des organisations internationales, ils ont été détournés de leurs objectifs. D’autre part, les réformes constitutionnelles ont finalement concentré le pouvoir entre les mains du président, entachant ainsi l’image de la démocratie kirghize.

 

Suivant pour partie seulement le scénario des « Révolutions de couleurs », le soulèvement qui renversa Akaev, au printemps 2005, a été abusivement nommé la « révolution des Tulipes ». Si le mouvement fut effectivement d’abord populaire, il prit rapidement la forme d’une révolution de palais, ramenant au pouvoir des personnalités écartées quelques temps au préalable. Kurmanbek Bakiyev, chef de file de la protestation, qui s’est fait ensuite élire président, avait été premier ministre de Akaev.

Comme en Serbie (2000), en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004), le mouvement trouve ses prémices dans la dénonciation de fraude électorale lors des législatives de février-mars 2005. Les premiers troubles dans le sud du pays se sont amplifiés et structurés autour de l’appel à la démission du gouvernement. Fin mars, les manifestants prirent d’assaut la présidence poussant le président Akaev à la démission et à la fuite.

 

En 2005, la légitimité des nouveaux tenants du pouvoir puisait à plusieurs sources :

 

-          Avant tout, l’équipe conduite par Bakiyev portait les revendications de la population et, représentant l’alternance au pouvoir, fut identifiée à un pouvoir renouvelé. Les premières années de cet exercice du pouvoir montra que les principes du gouvernement restaient les mêmes.

-          Par ailleurs, l’opposition qui prit la tête du soulèvement fut formée de personnalités originaires du sud du pays, quand l’équipe déchue représentait les clans du nord. Cette alternance-là aussi a pu donner l’idée d’un renouvellement.

 

Ces deux points témoignent de ce que l’alternance fournit de la légitimité « par défaut » : la nouvelle équipe, parce qu’elle appuyait ses revendications de démission de ses prédécesseurs sur la critique de ses méthodes d’exercer le pouvoir, s’est donné à voir comme en rupture par rapport à ces pratiques autoritaires et patrimonialistes. A ce titre-là, l’équipe qui prit le pouvoir par la force se posa en opposant et dénonciateur d’un pouvoir illégitime et, par conséquent, en représentant et défenseur de la population dans les oppressions qu’elle vit. Pour ces raisons-là, les « révolutionnaires » du printemps 2005 ont reçu un large soutien de la population.

 

Cette légitimité que lui procurait l’alternance n’a nullement été affectée par les méthodes brutales et les conditions d’une prise de pouvoir par la force : c’est sous la pression des manifestations de rue et de l’occupation de la place centrale de la capitale par la population (village de yourtes) que le président démissionna ; suite à quoi, les chefs de file de la protestation se sont installés au pouvoir avant d’organiser les élections qui les confirmèrent dans les fonctions qu’ils se sont attribuées. La légalité fut recherchée par le processus démocratique : des élections présidentielles ont lieu 3 mois plus tard.

 

Cependant, les tensions internes à la nouvelle équipe au pouvoir n’ont pas tardé à émerger et ont offert l’occasion de dévoiler la face réelle du pouvoir : Bakiyev, pour mettre un terme aux disputes, assura la double fonction de président et de premier ministre. Par la suite, les élections législatives de janvier 2008 avaient complètement été détournées pour placer dans le parlement uniquement des députés du parti présidentiel ; aucun parti de l’opposition n’y était plus représenté. Enfin, Bakiyev resserra le cercle du pouvoir autour du clan familial : ses frères avaient été placés dans les plus hautes fonctions, dont Djanesh Bakiyev, colonel des services de sécurité, commandait la garde présidentielle. Maxime, son fils, avait été nommé à la direction de l’Agence centrale pour le développement, l’investissement et l’innovation (TsARII), véritable institutionnalisation de la corruption au sommet de l’Etat qui gérait autant les ressources internes qu’externes (subsides perçues pour le maintien des bases militaires russe et américaine, notamment). Dans ces fonctions, il semblait évident pour tous que Maxime se préparait à succéder à son père.

 

L’évolution que connut le pouvoir à ce moment-là démontre qu’en s’établissant, il se partage de moins en moins.

 

2010 : la preuve renouvelée que le pouvoir ne se quitte pas volontairement

 

Le printemps 2010 a connu un nouveau soulèvement qui à nouveau conduisit à la chute du gouvernement dirigé par Bakiyev. La délégitimation du pouvoir, cette fois encore, est passée par des étapes bien connues :

 

-          les ressources nationales avaient fait l’objet d’un pillage et étaient détournées au seul bénéfice du clan familial Bakiyev et de ses proches, entraînant une paupérisation de la population.

-          la participation politique fut progressivement confisquée ; le principe de la souveraineté du peuple fut détournée par un système électoral irréaliste et des élections systématiquement frauduleuses.

-          Les ex-compagnons de route de Bakiyev qui avaient conduit avec lui la protestation de 2005, se sentant trahis, ont constitué une opposition efficace.

 

En critiquant le pouvoir, les leaders de l’opposition ont bénéficié de la légitimité de cristalliser et de représenter les mécontentements de la population. Cette légitimité fut en outre renforcée par leur emprisonnement quelques jours avant les émeutes qui vinrent finalement à bout du régime Bakiyev. Ainsi se constitua une communauté de destin des victimes du régime : pour des raisons économiques (augmentation récente et vertigineuse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie) et répression (persécution des journalistes, des opposants etc.).

 

Le gouvernement provisoire fut d’abord bien accueilli parce qu’il a eu le mérite d’avoir participé au départ de Bakiyev. Cependant sa légitimité était fragile et sa consolidation rendue difficile. Dans la foulée de son ascension au pouvoir, sa principale source de légitimité, compte tenu à la fois du contexte immédiat (émeutes et coup d’Etat) et régional (dictatures voisines) ne peut provenir que de sa capacité à restaurer la stabilité. Une autre légitimation est particulièrement attendue par les acteurs internationaux, celle de la voie électorale et démocratique. Le gouvernement provisoire avait fortement conscience que les ressources de l’Etat dépendent en large partie de l’aide internationale ; c’est pourquoi il a  immédiatement inscrit ses actions dans un calendrier électoral en trois étapes :

-          Une nouvelle constitution a été adoptée par référendum le 27 juin ;

-          Des élections législatives se sont déroulées le 10 octobre ;

-          Les élections présidentielles suivront mais ces dernières sont moins attendues dans la mesure où la nouvelle constitution instaure une république parlementaire où le président aura moins de pouvoir que le premier ministre. 

 

Cette volonté d’affichage et d’inscription réelle dans un processus démocratique doit aussi être compris dans le contexte d’un coup de force : une nouvelle fois – et comme leur prédécesseurs – les personnalités qui forment le gouvernement provisoire sont arrivées au pouvoir par la force. Cet état de faits ne peut être acceptable pour les personnels occidentaux et il doit être rapidement remplacé par une légitimation fondée sur un processus démocratique et participatif.

 

 

Le référendum sur la constitution s’est tenu quelques jours après le traumatisme des violences qui ont éclaté mi-juin 2010 et qui ont opposé Kirghizes et Ouzbeks dans le Sud du pays, dans une atmosphère de toute évidence peu propice à une consultation. Et la polémique fut en effet animée dans les cercles tant kirghizes qu’internationaux pour savoir si le référendum devait être maintenu ou pas. En même temps, si une analyse distancée tranche pour un report, un certain réalisme prônait le maintien : la nouvelle équipe au pouvoir avait besoin de cette légitimité et comptait sur elle pour renforcer son autorité. Les milieux internationaux, à la fois parce qu’ils étaient de plus en plus embarrassés de traiter avec les auteurs d’un coup de force, et parce que, espérant un changement dans l’exercice du pouvoir, ils les soutenaient, n’ont laissé aucun doute sur leur position : le référendum devait avoir lieu.

Pratiquement, le gouvernement provisoire avait besoin de cette légitimation pour deux raisons supplémentaires :

-          parmi les personnalités qui le composent, peu sont charismatiques et compétentes ; plus rares encore sont ceux qui représentent le renouvellement de la classe politique ;

-          enfin, les Kirghizes sont las de voir se succéder les tenants d’une compétition au pouvoir déjà ancienne. Le charisme de la présidente provisoire, Roza Otumbaeva – ancienne diplomate de premier rang – est une carte importante pour la crédibilité du gouvernement de cette transition, mais il ne suffit pas.

 

Le 10 octobre se sont tenues les élections législatives. Leur fonctions, vu les orientations données par le gouvernement provisoire, est d’instaurer une république parlementaire et casser le présidentialisme consolidé qui s’est généralisé dans la région depuis les accessions à l’indépendance. Les résultats sont pour le moins décevants et en tout cas alarmants : Ata-jourt, le parti le plus proche du président déchu Bakiyev, et sous le coup d’une enquête pour incitation à la haine, arrive en tête avec une courte avance (8,8% des suffrages) devant le Parti social-démocrate du Kirghizstan, pro-gouvernemental, qui a recueilli 8,1% des voix. Sans un nombre suffisant de sièges, aucun des partis élus (5) ne peut former seul une majorité gouvernementale. Le jeu des alliances est donc ouvert[1].

 

 

Clés de lecture du contexte immédiat

 

Le contexte immédiat justement complique sérieusement la tâche du gouvernement provisoire : environ deux mois après le renversement du régime Bakiyev, des violences ont dévasté les principaux centres urbains du sud du pays (Osh, Jallalabad), causant la mort de quelques 2000 Ouzbeks du Kirghizstan et contraignant à l’exil quelques 100.000 personnes[2]. Un tel déchaînement de violence de la part des Kirghizes a révélé un peu plus la faiblesse du nouveau pouvoir : une telle violence, jamais vue dans l’histoire récente du pays aurait nécessité une intervention rapide et d’ampleur que le gouvernement n’avait, d’une part, pas les moyens de mettre en œuvre, et d’autre part, ne disposait pas de l’influence suffisante pour obtenir le soutien d’un allié (Russie en premier lieu).

 

La question de la légitimité de l’équipe au pouvoir aujourd’hui à Bishkek est bien délicate à traiter, en particulier parce que l’analyse des massacres d’Ouzbeks dans le sud n’est pas encore achevée. Les manipulations des foules par les politiques des deux bords (gouvernement provisoire et clan Bakiyev retranché) ne font plus de doute, sur le thème d’une instrumentalisation des appartenances communautaires (Kirghizes et Ouzbeks).

 

Le clan des Bakiyev et ses alliés cherchaient à déstabiliser le gouvernement provisoire en encourageant à prendre les Ouzbeks pour cible. De son côté, le gouvernement provisoire recherche des thèmes de rassemblement : comme il avait été critiqué, aux premières heures des violences, pour sa proximité avec les Ouzbeks, il a l’air aujourd’hui de vouloir donner des gages aux Kirghizes. Ses services de sécurité maltraitent aujourd’hui les Ouzbeks dans une recherche officielle des responsables des violences, particulièrement difficile à fonder : le bilan des victimes montre qu’elles sont dans une écrasante majorité ouzbèkes.

 

 

Une telle violence est difficilement explicable autrement que par l’affrontement de factions politiques qui ont su mobiliser leurs membres – voire agrandir leur base. Cette mobilisation politique s’est traduite en termes ethniques (ce niveau correspond aux anciennes nationalités soviétiques : ouzbek, kirghiz etc.) parce que la sociologie des factions politiques montre qu’elles ne traversent pas ce clivage entre Kirghizes – Ouzbeks[3]. Ainsi ces violences ne peuvent être qualifiées à proprement parler d’interethniques parce qu’elles ne sont pas en premier lieu la manifestation d’un sentiment de rejet des Ouzbeks par les Kirghizes et des Kirghizes par les Ouzbeks, mais la manifestation d’une réaction violente pour la préservation des réseaux constitués qui assurent l’accès aux ressources économiques et politiques. La violence est à la hauteur de la menace ressentie de la perte de ces ressources.

 

Il reste que les réseaux de loyauté et de solidarité correspondent aux nationalités construites par le pouvoir soviétique, et qu’ils ne les traversent pas. Et la nature « sadique »[4] des violences commises de même que les slogans laissés sur les murs[5] montrent bien que ce niveau-là de l’identité a joué à plein ; quand la situation antérieure laissait plutôt penser qu’il n’était pas des plus pertinents. Ceci indique que ce niveau d’identité formé moins d’un siècle auparavant a été réapproprié par la population, intériorisé, et qu’il continue de structurer la société du Kirghizstan.

 

 

L’environnement régional et international

 

L’environnement régional fait que cette instabilité récente au Kirghizstan est pain béni pour les autocraties régionales (Ouzbékistan et Kazakhstan principalement) : c’est une démonstration supplémentaire que les régimes forts – autoritaires en l’occurrence –assurent mieux la stabilité. La participation politique de la société, et donc la démocratie, s’en trouvent encore plus discréditées. Elles sont synonymes de faiblesse du pouvoir, de risque de déstabilisation et donc de désordre et de chaos, scénarios redoutés s’il en est dans la région. Par ailleurs, la thèse culturaliste développée et instrumentalisée par les autocrates régionaux selon laquelle les nations centrasiatiques sont comme de jeunes enfants, trop immatures pour se voir confiés la démocratie, est enrichie d’un nouvel argument.

 

Au-delà, la Russie reste un acteur central. Une constante se dégage malgré l’alternance des régimes : tous recherchent le soutien de Moscou parce qu’ils savent qu’il est indispensable. Akaev comme Bakiyev comme Otumbaeva et Tekebaev[6] ne donnent pas seulement la priorité au maintien de bonnes relations avec Moscou, avant de se projeter comme tenants du pouvoir, ils se rendent à Moscou pour tester une telle perspective. Ainsi, ce n’est certainement pas un hasard si les leaders de l’opposition, emmenés par Roza Otumbaeva, se sont rendus à Moscou à la veille de leur emprisonnement par le régime de Bakiyev et des émeutes qui l’ont renversé. Et cette visite a eu lieu parce que les nouveaux prétendants avaient reçu quelques signes forts du pouvoir russe : avant les premières émeutes, Moscou avait multiplié les signes de lâchage du régime Bakiyev[7]. Par la suite, la Russie reste très prudente dans son soutien au gouvernement provisoire.

 

Cette analyse témoignage de ce que le jeu politique à Bishkek ne se fait pas sans la Russie. A cela s’ajoute le fait que la vision des transitions post-soviétiques par la communauté internationale a conduit à une hostilité croissante à l’égard de l’Occident[8]. Enfin, en tant que petit pays qui a besoin d’alliances et qui vit de l’aide au développement depuis son indépendance, le Kirghizstan se doit de ménager les milieux diplomatiques tant russes qu’occidentaux puisqu’en la matière les deux y contribuent.

 

 

Quelques conclusions sur l’exercice du pouvoir:

 

L’évolution politique de l’Asie centrale post-soviétique nous montre que le pouvoir ne se quitte pas volontairement mais seulement sous une pression qui menace la vie des dirigeants. Dans ces conditions, tous les moyens sont mobilisés pour se maintenir au pouvoir. Le pouvoir ne se partage qu’au sein d’un cercle restreint fondé sur des liens de parenté. Enfin, il donne accès à toutes les ressources. En conclusion, nous pouvons dire que le pouvoir est de nature autocratique, népotique et néo-patrimonial.

 

Le pouvoir est l’affaire des élites qui doivent contrôler la société. Les manifestations de 2005-06 ont souvent été interprétées comme ayant été organisées et payées par des chefs locaux. Cette perception dénie à la fois la réalité des griefs de la population (crise économique), les droits dont elle dispose en matière de bien-être (droits sociaux et économiques), et sa capacité à se former une opinion et à l’exprimer. C’est enfin de ce déni de l’existence d’une société civile structurée sur la base de mouvements politiques. « Amongst the majority of elites who hold to such a political view, mass participation is perceived as a threat and negotiation is considered to be something that properly should take place behind closed doors, before a fait accompli is presented for public consumption »[9].

 

Parallèlement, les pratiques et les institutions sociales du pouvoir démontrent la déconnexion entre les institutions étatiques formelles et la réalité des dynamiques du pouvoir et de ses acteurs[10] :

Les relations de parenté, qu’elles trouvent une expression dans le clan familial, le clan tribal ou la région, façonnent les relations de pouvoir. Le problème aujourd’hui réside dans le fait qu’elles ne sont ni reconnues ni intégrées aux structures du pouvoir. L’effet négatif est qu’elles rendent les lois non fonctionnelles[11]. Ces relations de parenté posent les bases de la structure en factions politiques :

Le factionnalisme politique s’appuie essentiellement sur deux dynamiques : 

-          les liens de parenté : ils interviennent dans l’accès, la captation et la rétention des ressources du pouvoir, à tous les niveaux des pratiques politiques, qu’elles soient étatiques, au sein des partis politiques et dans les ONG ;

-          le régionalisme : le changement des acteurs au sein du pouvoir exécutif en témoigne : sous la présidence de Akaev, les fonctions politiques étaient distribuées aux élites des régions du nord ; sous Bakiyev, elles étaient attribuées aux élites du sud.

 

 

Ce que permet le recul

 

Jusqu’aux récentes élections d’octobre 2010, la lecture de l’instabilité politique était structurée par l’analyse de l’autoritarisme : le Kirghizstan ayant été créé par l’Union soviétique, n’aurait connu qu’une brève, et bien imparfaite il faut bien le reconnaître, période démocratique. Les équipes qui accèdent au pouvoir par la voie des urnes exercent toutes finalement un pouvoir autoritaire qui se caractérise par l’accaparement des ressources conduisant à une collusion entre les élites politiques et économiques, le clientélisme, le népotisme et le néo-patrimonialisme.

 

Les résultats des élections législatives d’octobre 2010 et les violences inter-communautaires dans le sud du pays en juin obligent à une analyse en termes de construction de la conscience nationale. Comment l’Etat kirghize affirme-t-il sa présence dans l’espace public ? Quelle image donne-t-il de lui-même ? Par quels actes fondateurs et symboliques se légitime-t-il ? Quelles opportunités de participation politique offert-il à sa population, quelle que soit son appartenance communautaire ?

 

Les questions de l’identité et de l’Etat sont donc au cœur de la crise kirghize. Les modalités de l’exercice du pouvoir fondé sur le factionnalisme politique (clan familial, tribal ou régional) laissent bien peu de chances à l’émergence d’une sentiment commun d’appartenance à l’Etat kirghize. Dans ce contexte, il est bon de mentionner l’existence d’une institution politique informelle, le kizgizchylyk qui agit comme un code de conduite également destiné à valoriser une vision idéale des traditions et des traits culturels kirghizes[12]. Les questions qui traversent cette problématique sont celles de sa légalisation et de son institutionnalisation. Cette dynamique a un potentiel certain pour nourrir un nationalisme kirghize, qui, s’il n’était pas perceptible avant les violences commises à l’égard des Ouzbeks en juin 2010, semble aujourd’hui observable[13].

 

Par ailleurs, certains membres de l’intelligentsia de la capitale expliquent que le sentiment d’appartenance à l’Etat est faible : les Kirghizes, au sens de citoyens du Kirghizstan qui se verraient bien citoyens d’une province rattachée à la Russie, seraient nombreux (principalement dans le nord). Le sud, quant à lui, composé d’Ouzbeks et de Tadjiks, trouverait sa place dans un rattachement à l’une ou l’autre des républiques tutélaire, dans la terminologie soviétique : l’Ouzbékistan ou le Tadjikistan[14]. Quel crédit donner à ce scénario de dépeçage du Kirghizstan ? Faible, dans la mesure où, même si ce sentiment était largement partagé, les implications régionales d’une modification des frontières seraient bien trop graves. Reste que le sentiment existe et témoigne d’un échec de la construction nationale kirghize.

 

 

Le Kirghizstan se distingue dans la région par son ouverture à la communauté internationale – on a déjà dit qu’il est considéré comme le bon élève des organisations internationales et des institutions financières. Dans la continuité de cette logique, il a très largement accueilli de nombreuses ONG qui forment désormais un tissus dense dans tout le pays. Ainsi, et contrairement à ses voisins, le modèle d’Etat qui prévaut au Kirghizstan, est celui de l’Etat faible, l’Etat a minima, dont la capacité institutionnelle est fortement réduite ; quand ses voisins, au contraire, ont maintenu une conception du pouvoir fort dans un Etat fort. Or la présence de l’Etat dans l’espace public est cruciale pour la présence d’un intermédiaire, d’un médiateur, et ainsi d’un lien entre les différentes composantes de la population. La politique des nationalités de l’URSS a encouragé l’émergence d’identités multiples, en dessous du niveau de la république. C’est pourquoi aujourd’hui encore dans toutes les républiques post-soviétiques, on trouve des nationalités diverses. Elles étaient censées fusionner dans l’idéal de l’homo sovieticus. Ce niveau de l’identité qui lie entre elles les communautés ainsi émergées n’a pas été remplacé au Kirghizstan par la proposition d’une identité kirghize, la formation d’une communauté politique. Ce niveau-là ne peut qu’être construit politiquement, il n’est pas spontané. Et seul l’Etat peut assurer cette tâche. Au lieu de cela, les identités distinctes au Kirghizstan se retrouvent les unes en face des autres, sans lien entre elles, autre que la compétition pour le pouvoir et ses ressources.

 

Karine Gatelier est cofondatrice de Modus Operandi, Institut de recherche indépendant, spécialisé dans les dynamiques de constructions nationales, les crises politiques, les stratégies de sortie de conflit.

Elle est intervenante à Grenoble Ecole de Management.

 

 

 



[1] Le Monde, 13 octobre 2010.

[2] Bayram Balci, « Conflit interethnique au Kirghizstan en juin 2010. Implications locales et régionales », juillet 2010, CERI

[3] Olivier Ferrando, interview France Culture, 14 juin 2010 ; « L’ethnicité a bon dos » Le Monde, 18 juin 2010.

[4] Bayram Balci et Pierre Chuvin, « Stop au nettoyage ethnique au Kirghizstan », Le Monde, 6 août 2010.

[5] Balci, CERI op. cit.

[6] Respectivement Présidente du gouvernement provisoire et vice président chargé des réformes

[7] Déclarations de Poutine (« Bakiyev marche sur les pas de Akaev ») et de Medvedev, dans le même sens, à Washington ; Reportage sur la chaîne russe NTS accusant Bakiyev de corruption et de népotisme, quand, jusque là, il était un allié docile de Moscou. A cette même période, Bakiyev multipliait les signes de loyauté à Moscou, montrant ainsi l’importance cruciale d’un tel soutien.

[8] Heathershaw, John, “The Tulip Fades: ‘Revolution’ and repercussions in Kyrgyzstan”, Perspective, Vol. XVII N° 2, March-April 2007.

[9] Ibid

[10] Valentin Bogatyrev, “Status of formal political institutes and interactions with informal political structures in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/599/

[11] Muratbek Imanaliev, “Informal institutes as “rules of a political game” in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/598/

[12] Muratbek Imanaliev, “Informal institutes as “rules of a political game” in Kyrgyzstan”, Institute for Public Policy, http://www.ipp.kg/en/analysis/598/

[13] Propos de Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale, et « Conflit interethnique au Kirghizstan en Juin 2010. Implications locales et régionales », juillet 2010, www.ceri-sciences-po.org

[14] Interview avec Tatiana Mamatova, intervenante auprès de l’ONG Bureau des Droits de l’Homme, Bishkek et doctorante à l’UPMF, mai 2010

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Published by Karine Gatelier - dans Asie
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