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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 13:14

Philippe Moreau Defarges

La guerre ou la paix demain?

Collection “25 questions décisives”

Paris, Armand Colin, 2009, 160 p.

 

 

Spécialiste des questions géopolitiques et enseignant prestigieux à Sciences-Po Paris, Philippe Moreau Defarges nous donne dans ce petit livre les éléments pour une analyse lucide et équilibrée du monde dans lequel nous vivons. Organisé en quatre parties – Questions préliminaires, Les Prédateurs?, Engrenages et imprévus, Dynamiques pacificatrices? –, l’ouvrage fait à la fois le tour des grandes questions internationales qui structurent, déséquilibrent et défient l’espace mondial tout en proposant des perspectives de réflexion qui mobilisent, outre l’histoire et les sciences sociales, la philosophie politique, le droit et l’anthropologie.

Il ne serait être question de résumer ici un livre qui, en de courts chapitres, dresse un état de la question très utile pour tous les lecteurs et notamment les étudiants qui y découvriront la méthode de la réflexion sur les questions internationales par l’exemple. Chacune des réponses aux vingt-cinq questions posées est une sorte de “dissertation” comme on aimerait qu’en soient capables les étudiants de classes préparatoires. En fait, le livre, par-delà son aspect simple, pose des enjeux considérables.

Premier enjeu : le poids de l’histoire. Il n’y a de situation qui ne soit le résultat d’évolutions antérieures. La formule peut paraître élémentaire, elle renvoit en fait à l’épaisseur, à la densité du passé en ce qu’il conforme notre présent. D’où l’impérieuse nécessité de le connaître pour, premièrement, disposer des éléments de compréhension du présent, deuxièmement, pénétrer dans les représentations des populations concernées. Car l’histoire crée du décalage et donc un jeu formidable entre les groupes et les individus. Ces décalages sont selon le cas des fissures, des fentes, des failles, des fossés. On ne les traverse pas de la même façon! Si la politique est l’ambition d’organiser la vie et la coexistence des femmes et des hommes, elle ne peut éviter ce détour par le poids handicapant de l’histoire. Et n’oublions pas que les grandes utopies totalitaires du xxesiècle, en prétendant faire table rase de l’histoire et inaugurer une nouvelle humanité, ont démontré par la tragédie qu’une humanité sans histoire est encore plus terrifiante et douloureuse.

Deuxième enjeu, dont on comprendra qu’il découle directement du premier : les temporalités différentes qui parcourent la planète. Cette réflexion naît de la lecture de la quatrième partie dans laquelle notre auteur cherche à analyser les “dynamiques pacificatrices” qui émergent ici ou là. Ces dynamiques – les droits de l’homme, la tolérance, les femmes, l’ONU, les mécanismes de surveillance inter et supra-étatiques – s’ancrent dans un tissu international traversé de contradictions. Mais on peut lire ces contradictions comme la résultante du choc, non pas des civilisations, mais des trajectoires historiques. La question des droits de l’homme et le thème des femmes sont tout à fait significatifs. Les conceptions différentes qui se heurtent dans les forums internationaux relèvent autant de débats philosophiques que d’évolutions distinctes. Une conception, largement héritée de l’hégélianisme, pousse le monde occidental à se percevoir comme une avant-garde de l’humanité. D’autres cultures, d’autres États opposent à cet occidentalo-centrisme une résistance d’autant plus légitime qu’elle repose sur des conflits politiques entre eux et l’Occident. Aucune conciliation n’est en réalité possible entre ces divergences. La foi démocratique qui parcourt et traverse le monde occidental aboutit en effet à l’aporie suivante : au nom des valeurs démocratiques, il convient de respecter les différences. Cette situation légitime alors la critique par les autres de la démarche démocratique. C’est un cercle vicieux sur le plan intellectuel dont on ne sort – tel est le sentiment du lecteur lorsqu’il lit Moreau Defarges – que par l’action politique et diplomatique.

Le troisième enjeu apparaît alors énorme et redoutable : le monde a comme jamais besoin d’une “gouvernance” mondiale. Comment la bâtir alors que le système international reste fondé sur les États, que ceux-ci sont plus ou moins stables, que les passions collectives les soumettent à des engrenages déstabilisateurs? Comment la bâtir alors que manque le cadre conceptuel pour le faire, mais pas tous les instruments de la sécurité collective qui ont accompagné les processus de mondialisation de l’activité économique depuis la seconde moitié du xixe siècle? Comment le faire sans ignorer qu’elle sera d’abord le résutat de rapports de forces entre les puissances? Ainsi, loin de croire à une possible fin de l’histoire, Philippe Moreau Defarges nous la rappelle en train de se faire!

Aussi le dernier mot du titre de son livre – demain? – accompagné par ce point d’interrogation est-il à la fois angoisse d’avenir et promesse d’espoir.

 

Benoît Pellistrandi

Lycée Hélène Boucher, Paris

 

 

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Published by Benoît Pellistrandi - dans Livres
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