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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 08:46

Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois de cela que le conflit ukrainien serait la plus grande mise à l’épreuve des relations entre la Russie et l’Occident depuis la fin de la guerre froide ? Depuis novembre 2013, la succession des événements qui se sont déroulés dans ce pays qui fait office de tampon entre l’Union européenne et la Russie ont testé la relation euro-russe telle qu’elle s’est construite, passant par des vagues de répulsion et de rapprochement, depuis l’effondrement de l’URSS et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Il semblerait aujourd’hui que les dix ans de tentatives de rapprochement et de recherche de dialogue constructif sont définitivement effacés par les douloureux épisodes de la crise ukrainienne… Nombreux sont les analystes qui font des parallèles entre l’opposition russo-occidentale qui s’esquisse sur le fond du conflit ukrainien et celle qui a caractérisé pendant plusieurs décennies les relations entre les deux blocs lors de la guerre froide. Cette comparaison ne semble pas dépourvue de sens.

L’un des rapprochements qui s’imposent concerne l’usage des médias dans le processus de diabolisation de l’autre mis en place en Russie, et, bien que dans une bien moindre mesure, en Occident. La notion de «guerre culturelle», apparue dans les années 1950 sous l’impulsion de la CIA, rapidement soutenue par le Président Dwight Eisenhower et faisant référence à l’utilisation de plusieurs vecteurs culturels dans la lutte d’influences avec l’URSS (jazz, conférences, diffusion des textes d’auteurs antistaliniens, subvention de publications, de médias et de manifestations) trouve une nouvelle application dans le contexte de la crise ukrainienne. La Russie semble faire sans aucun scrupule l’usage de sa « machine de propagande ». Toutes les chaînes publiques – Rossia 1, Rossia 2, Rossia 24 – ou privées – NTV, Ren-TV et la 5e chaîne – véhiculent la pensée unique et dans ce sens peuvent être considérées comme d’indéniables outils de la propagande, action systématique exercée sur l'opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social (Larousse). L’Ukraine est sans cesse décrite comme un « territoire » à la dérive, rançonnée par des bandes criminelles, la faute au « pouvoir fasciste de Kiev » qui s'en prend aux russophones, « les nôtres ». (Le Monde, 1/04/2011). Alors que les chaînes russes prétendent fournir une couverture précise et objective des événements en Ukraine, peu de (pour ne pas dire aucune) marge n’est laissée à l’esprit critique. Le vocabulaire choisi par les médias russes pour communiquer des événements tragiques récents à Odessa et à Slaviansk est spectaculaire par son orientation et la force des mots choisis : « action punitive » ou « agression » (pour désigner l’envoi des forces de l’armée régulière à Slaviansk), « junte de Kiev » ou « fascistes » (pour parler du gouvernement provisoire ukrainien), « tueurs à gage de Maïdan » (pour se référer aux participants de Maïdan), « des soi-disant observateurs occidentaux dans une uniforme militaire » (pour désigner les observateurs de l’OCSE)…

La sélection des images est, elle aussi, très soigneusement préparée : un garçon de dix ans qui se fait interviewer par un journaliste concernant l’immeuble des syndicats incendié à Odessa et qui reprend dans son commentaires des propos d’adulte préparés à l’avance ; une femme de quatre-vingt ans qui dit vivre le pire cauchemar de sa vie depuis la seconde guerre mondiale, etc. Rien d’étonnant qu’après une soirée passée à visionner les mêmes images en rond et en écoutant les mêmes commentaires, la partie de la société civile qui n’a pas accès à d’autres sources d’information (population nombreuse non seulement en Russie mais également dans l’ensemble de l’espace post-soviétique) finit par pleurer de tristesse et de rage et par presque supplier V.Poutine, le « seul capable de rétablir l’ordre dans ce chaos », d’intervenir… Les opérations d’informations sont réussies côté russe.

Côté occidental, bien que l’offre d’information soit plus riche et qu’un lecteur éveillé ait la possibilité de croiser les sources et bâtir son opinion sur des analyses très variées et bien que le mot « propagande » soit inappropriée par l’existence même de débats sur ce sujet, le champ médiatique occidental semble être néanmoins largement dominé par une représentation extrêmement négative du rôle que la Russie a joué et continue à jouer dans le conflit ukrainien, par la toute-puissance du nouveau « tsar russe » et par une condamnation absolue des méthodes utilisées par Poutine dans l’affaire ukrainienne.

Dans un tel contexte, la guerre de l’information semble être gagnée d’avance en Russie. Dans un tel climat, tous les efforts de rapprochement de la Russie avec l’Union européenne et les Etats-Unis entrepris depuis plusieurs années semblent tomber à l’eau. La crise ukrainienne – et donc la guerre de l’information - est très loin d’être finie. La société ukrainienne ainsi que la communauté internationale sont plus que jamais divisées et l’espoir d’un retour à la normale dans les mois, voire les années, à venir est illusoire…

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Published by Katia Zhuk - dans Europe
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