Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mars 2009 4 19 /03 /mars /2009 15:16

Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)

Dans Le Monde du 18-19 janvier 2009, le chroniqueur économique du quotidien vespéral, Pierre-Antoine Delhommais, signe un article intitulé “La déroute de l’Invincible Armada” dans lequel il n’hésite pas à écrire “l’Espagne se retrouve toute nue. On a découvert que le miracle relevait du mirage”. Et le journaliste d’énumérer les signaux qui, dans la crise actuelle que traverse le monde, révèlent l’extrême fragilité du prétendu modèle espagnol.

Les arguments, en effet, ne manquent pas : explosion du chômage en un an (+50%, de 2,2 millions en janvier 2008 à 3,5 millions fin février 2009), renversement de tendance complet du solde des administrations (on passe d’un excédent en 2007 de 2,2% du PIB à un déficit de 5,6% en 2008), effondrement du marché automobile (-50% sur un an et une tendance baissière qui s’accentue sur les deux premiers mois de 2009), effondrement du marché immobilier (si le ministère du logement évalue à 6% la baisse des prix, les professionnels du secteur savent que cette baisse oscille entre 30 et 40%). Dans ces conditions, nous explique P.-A. Delhommais, “l’Espagne est protégée par la monnaie unique”, “rentière de l’euro, [elle] a pu échapper au désastre monétaire”.

Inutile de vous préciser que l’article a peu plu en Espagne où on y a lu l’habituelle condescendance française à l’égard de son voisin ibérique. À dire vrai, sans contester sur le fond la totalité de l’analyse, on ne peut que déplorer l’arrogance qui suinte de cet article inutilement blessant… car après tout, la France ne fait qu’entrer dans la crise (et sans l’euro, pourrions-nous permettre les déficits considérables que nous accumulons depuis 1993? Pourrions-nous supporter avec le franc une dette publique passée de 17% du PIB en 1980 à 80% en 2010?)! Mais laissons-là une appréciation somme tout secondaire et réfléchissons sur ce que l’exemple espagnol nous apprend sur la crise.

Les chiffres, on l’a vu, disent assez la profondeur, la vigueur avec laquelle l’Espagne est touchée par le ralentissement économique mondial. Structurellement cette exposition à la conjoncture révèle une assise économique privilégiant à l’excès le bâtiment et la spéculation. Mais attention, là ne s’arrête pas le tableau économique de l’Espagne.

Il y a d’abord un effet d’optique : la brutalité de la crise tranche avec le caractère spectaculaire du redressement des années 1996-2006/7. Déjà en 1993, la récession avait frappé avec vigueur une Espagne qui sortait de dix ans de croissance superbe… et un peu spéculative aussi! Ainsi, l’historien sera-t-il plus attentif que le journaliste aux cycles et à leur similitude.

Ensuite, il y a eu entre 1993 et 2008, quinze ans de transformations structurelles décisives qui sont au cœur de notre réflexion. Dont la plus importante est la construction de l’Europe monétaire et la participation de l’Espagne à la zone euro. C’est une réalité somme toute très neuve dont les acteurs économiques ont pris la mesure assez vite, mais que les observateurs et les analystes doivent apprendre à accepter. L’euro n’est plus un projet: c’est une réalité. Il est donc ridicule d’écrire que sans l’euro l’Espagne serait emportée: cela n’a aucun sens. La construction d’une monnaie commune et unique est une transformation géoéconomique et géopolitique majeure. Elle implique une nouvelle appréciation de la notion de souveraineté monétaire qui n’est plus l’exercice d’une souveraineté nationale. La crise est en train de révéler aux Européens leur nouvel espace économique. À condition bien sûr que les hommes politiques et les responsables économiques acceptent de l’expliquer.

Cette préparation puis cette introduction de l’euro a modifié la stratégie des entreprises espagnoles, au premier rang desquelles les banques. Tout le mouvement de concentration dans le secteur bancaire entre 1996 et 2000 qui a aboutit à la constitution de deux géants nationaux – le Banco Santander d’une part, le BBVA d’autre part – doit être lu à la lumière de l’anticipation par les banques de l’euro. Prêtes, regroupées, elles sont parties à la conquête des banques européennes tant italiennes que britanniques pour devenir parmi les plus importantes du monde. Or ces banques sont, pour ce que l’on en sait aujourd’hui, saines et solides. Le Banco Santander a annoncé un bénéfice de plus de 8 milliards d’euros en 2008 (en hausse de 3% à périmètre comparable sur 2007) et le BBVA engrange plus de 5 milliards. Ces deux banques ont prévu de distribuer des dividendes… avis à nos experts de BNP-Paribas, de la Société Générale ou de Natixis (si comme le dit Warren Buffet, image que reprend P.-A. Delhommais lorsque la mer se retire on voit ceux qui se baignaient nus, et bien nos deux banques espagnoles sont sans doute plus belles à voir – un peu à l’image de la pétillante oscarisée Pénelope Cruz – que nos banques françaises!). Plus sérieusement, les deux géants espagnols ne sont pas à l’abri de fortes secousses et on verra en 2009 et 2010 si l’endettement des ménages pour acquérir leurs appartements est supportable par ceux-ci dans un contexte de chômage et de baisse des revenus. Alors on pourra savoir si les banques espagnoles n’ont pas pris trop de risques inconsidérés. Dans l’état actuel des choses, le système bancaire espagnol est plus solide que le système américain ou britannique. C’est un atout colossal.

Aussi, me semble-t-il, l’enjeu de la crise ne se révèle-t-il dans toute son ampleur que si on tient ensemble dans l’analyse trois niveaux, trois échelles différentes :

-          les entreprises qui, pilotées avec plus ou moins de talent, sont les actrices de la vie économique et dont l’horizon pour les plus grandes d’entre elles est un horizon mondial;

-          le cadre européen de la monnaie commune;

-          l’État en charge de la cohésion sociale et des mécanismes d’amortissement de la crise (plans de relance, garanties des banques…).

Or, la difficulté est que ces trois niveaux sont, au final, assez peu corrélés politiquement entre eux. Car un État européen ne dispose plus des instruments de contrainte sur le comportement et la stratégie de ses entreprises sans pourvoir à lui seul infléchir la démarche globale de l’Union Européenne. La crise économique et financière aura des conséquences politiques majeures pour peu qu’on réflechisse au caractère, sinon anachronique, mais au moins en mutation, du cadre national.

Pour un Français, se réjouir de la “déroute de l’Invincible Armada” en 2009, ce serait comme se réjouir de la destruction de l’emploi industriel en France-Comté ou en Rhône-Alpes. Depuis l’approfondissement de la construction européenne, tout ce qui se passe dans la zone euro nous concerne. C’est notre nouvel horizon économique (n’oublions pas que le commerce intra-européen représente 75% du commerce extérieur français). Cela doit devenir impérativement notre nouvel horizon de réflexion politique. L’Espagne n’est pas seulement notre voisin, elle est une partie de nous-même.

Si on déplace maintenant le regard vers l’Europe de l’Est, comment ne pas mesurer alors l’immense responsabilité qui est celle de tous les Européens?

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Benoit Pellistrandi - dans Europe
commenter cet article

commentaires