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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 09:04


La convocation du G20 pour la conférence de Washington du 15 novembre prochain dit assez l’impérieuse nécessité et la contrainte face à laquelle se trouvent les chefs d’État et de gouvernement de trouver et de mobiliser les instruments nécessaires à l’esquisse d’une gouvernance mondiale.

Deux pays d’Amérique latine forment partie de cet ensemble : le Brésil (196 millions d’habitants, PIB : 1850 milliards de dollars en PPA et 1310 milliards en dollars courants) et l’Argentine (40,5 millions d’hab., PIB : 526 milliards de dollars [PPA] et de 260 milliards au taux de change courant), ainsi que le Mexique, pivot du continent américain tourné vers le Nord par son appartenance à l’ALENA et réalité du Sud par ses caractéristiques démographiques, sociales et culturelles (110 millions d’hab., PIB : 1350 milliards de dollars [PPA] et 900 milliards au taux de change courant).

Dans le tourbillon des mauvaises nouvelles qui ont retenu l’attention des médias en France et en Europe, peu d’échos nous sont parvenus d’Amérique latine. Or, l’évolution du continent reflète des changements géopolitiques majeurs liés naturellement aux glissements de terrain que l’on observe sur le plan économique. De plus, il y a une évidente sous-estimation des intérêts européens dans la région.

Si le Mexique dépend à plus de 82% de ses exportations des États-Unis (l’UE est le deuxième partenaire avec 5,3%!), les exportations brésiliennes sont à 25,2% destinées à l’UE (27), à 15,8% aux États-Unis, à 9% à l’Argentine et à 6,7% à la Chine ; celles de l’Argentine sont à 18,8% vers le Brésil, à 17,6% vers l’UE (27), à 9,3% vers la Chine et à 7,8% vers les États-Unis[1]. Autrement dit, l’ensemble sud-américain est inscrit dans la globalisation qui le rend sensible aux fluctuations des économies régionales, tout comme le reste du monde dépend de ce qui se passe dans cette région. En outre le poids de l’émigration dans l’équilibre social de ces pays nous révèle, au-delà même des données chiffrées, combien le lien entre les États-Unis, l’Europe et le continent sud-américain est essentiel.

1º/ Le succès de l’émergence régionale est-il durable?

2º/ Quels risquent fait peser la crise sur les équilibres sociaux, notamment au regard de l’émigration?

3º/ L’Amérique latine sera-t-elle la grande perdante de la crise?

Le B de BRIC dit assez les espoirs fondés sur le Brésil, premier pays en termes de population et de PIB de l’ensemble de la région. Le Brésil peut devenir le leader géopolitique de la région, offrant qui plus est un visage particulièrement amène : renoncement à l’arme atomique dès les années 1970, souci de l’environnement (jusqu’à quel point?), réserves pétrolières en hausse spectaculaire, succès technologiques…

Les bons chiffres de l’économie brésilienne sont à l’image de ceux de l’ensemble de la région. Comme le rappelle le FMI dans sa dernière note de synthèse régionale, la croissance a atteint en Amérique latine et aux Caraïbes un taux annuel moyen de 5% entre 2003 et 2008, supérieur au taux moyen annuel de 3,5% enregistré pour la période 1970-2000. La croissance s’accélère en même temps que l’inflation y est jugulée : 5% en 2006 soit le plus faible taux depuis… 37 ans[2]!

Mais, le retournement spectaculaire du marché des matières premières, notamment du pétrole, la crise du crédit mondial frappent de plein fouet des économies doublement extraverties : les excédents commerciaux ont financé le désendettement des pays (la dette du Mexique n’est plus que de 22% du PIB) mais l’investissement reste dépendant de l’extérieur. Les marchés ne s’y sont pas trompés qui ont puni les devises argentine (-11%), mexicaine (-22%9), brésilienne (-25% depuis août), chilienne (-36%). L’Amérique latine serait-elle l’Europe de 1930? Car derrière ces chutes, il faut lire le rapatriement massif de capitaux américains et européens investis là-bas. Le système bancaire mexicain est à 80% dépendant de groupes étrangers (au premier rang desquels les banques espagnoles). Conséquence mécanique, les taux se sont envolés et le différentiel entre les taux sud-américains et les taux des bons du Trésor américain atteint 5,5% (en moyenne 11% contre 5,5%). Mais au plus fort de la crise de 1998, l’écart avait été supérieur de plus de 10%. Incontestablement, malgré son exposition au marché mondial des capitaux, l’Amérique latine inspire aujourd’hui une confiance nouvelle, à l’exception peut-être (mais la chose reste à confirmer) de l’Argentine dont l’intention de nationaliser le système de retraites a trahi une volonté de l’État de mettre la main sur un “pactole” de plus de 37 milliards de dollars.

La prévisible montée du chômage aux États-Unis et en Europe (en Espagne il est passé de 1,8 million de personnes en août 2007 à 2,8 millions en octobre 2008) aura de fortes répercussions sur les travailleurs immigrés. Pour l’Amérique latine et certains pays très fragiles comme l’Équateur, la Bolivie et le Pérou, cela signifie la réduction drastique des remesas, c’est-à-dire ces envois de fonds que les travailleurs expatriés destinent à leurs familles. Les conséquences sociales risquent d’être dramatiques en raison de la violente inégalité qui caractérise les sociétés sud-américaines. La hausse des prix de l’alimentation a supposé, toujours selon le FMI, une perte de 16% de pouvoir d’achat pour les plus pauvres des Nicaraguayens. Le résultat des élections municipales au Brésil et au Chili (où les coalitions gouvernementales ont enregistré d’importants revers) montre le retour du populisme, cette maladie congénitale des démocraties de la région. Mais comment construire ces démocraties quand manque l’ample assise de ce que le sociologue Henri Mendras appelait “la constellation centrale” pour évoquer les classes moyennes dans le système européen? Que deviendront ensuite ces dizaines de milliers de travailleurs immigrés qui, venus en Europe ou aux États-Unis chercher sinon fortune au moins emploi et logement, se retrouveront au chômage, en butte aux manifestations de racisme que ne manquent pas de provoquer les temps incertains de conjoncture mauvaise?

De ces remarques que conclure ? Tout d’abord, les économies de la région vont subir le triple contrecoup du ralentissement américain, européen et asiatique (le Chili exporte plus de 36% de ses marchandises vers la Chine). Si la récession américaine est sévère au point de faire chanceler la Chine, c’est avec un effet démultiplié qu’elle se manifestera en Amérique latine. Les économies de la région subissent là, et avec elles leurs élites gouvernementales et entrepreneuriales, un test de solidité. Le Venezuela dont la croissance passerait de 10% en 2005 et 2006 à 8% en 2007 et seulement 2% en 2009 ne risque-t-il pas de littéralement imploser? La rhétorique Chavez, indexée sur le baril de brut, est plus que menacée. S’agit-il d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle? L’Argentine ne risque-t-elle pas de faire faillite une nouvelle fois? Quant au Mexique, comment réagira-t-il à l’égoïsme nord-américain alors que le gouvernement ne cesse de dénoncer l’absence d’accord durable sur les flux migratoires? La société mexicaine peut-elle supporter d’être une variable d’ajustement de son encombrant voisin géant?

L’avenir de l’Amérique latine loin de ne concerner que les populations locales nous concerne, que nous en soyons conscient … ou non!


Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)

[1] Données OMC, 2007 (stat.wto.org)

[2] Estudios económicos y financieros. Perspectivas económicas. Las Américas: lidiando con la Crisis Financiera Mundial, FMI, octobre 2007. L’inflation est cependant remontée à 7,1% en 2007 en raison de la hausse des prix alimentaires. Le FMI l’attend à 9,4% en 2008.

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Published by Benoît Pellistrandi - dans Amériques
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