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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:22
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

L’Ossétie du Sud, région autonome de Géorgie, s’est autoproclamée indépendante le 20 septembre 1990. Les accords de Dagomys, près de Sotchi, le 14 juin 1992, mettent fin au conflit armé par un cessez-le feu et la constitution d’une « force de maintien de la paix » tripartite (Russe, géorgienne et ossète). La situation est la même en Abkhazie depuis la proclamation de son indépendance (août 1992), les accords de Moscou (14 mai 1994) et le déploiement  d’« force de paix » exclusivement russe.

L’armée géorgienne attaque Tskhinvali, la « capitale » de l’Ossétie du sud, dans la nuit du 7 au 8 août 2008, et tire sur les forces de paix russes. La réplique russe est brutale et massive. Moscou gagne la guerre éclair et la paix : l’accord de cessez-le feu du 12 août, sous l’égide de N. Sarkozy qui assure la présidence de l’UE, ne reconnaît pas l’intégrité territoriale de la Géorgie.

Quelle est la motivation profonde de cette réaction russe, quels en sont les attendus (juridiques) et les conditions géopolitiques ?

I.                    Les mobiles russes

La perte de l’Empire est vécue par les Russes comme une humiliation.

La Russie a vite fait son deuil du communisme, mais garde la nostalgie de la grandeur impériale. Le peuple russe ressent l’éclatement de l’URSS (« la plus grande catastrophe du XXe siècle » selon Poutine) et la perte de ce qui devient l’étranger proche comme une blessure d’amour propre. Surtout, les Russes sont intimement persuadés que l’Occident en général, les Etats-Unis en particulier, ont voulu les abaisser, plus qu’ils ne l’étaient déjà par eux-mêmes.

La Russie est en proie au syndrome de l’encerclement par l’Occident, qui s’inscrit en profondeur dans la culture russe/soviétique. L’Occident a profité de l’effondrement de l’URSS et de l’affaiblissement de la Russie dans les années Eltsine pour pousser au maximum son avantage. En l’occurrence, l’adhésion des PECO et des Etats baltes à l’Union européenne et à l’OTAN. Essayons d’imaginer l’effet que peut produire en Russie la tenue du sommet de l’OTAN à Riga (novembre 2006).

Cette théorie du complot est évidemment instrumentalisée par Poutine comme ressort de politique intérieure. La posture nationaliste et slavophile du Kremlin lui vaut une grande popularité. Poutine exagère aussi le complot car l’Occident s’est montré très compréhensif sur la guerre de Tchétchénie. Pour autant…

Ce n’est pas pure paranoïa, car Washington a en effet mis en œuvre une stratégie d’extension de la sphère d’influence américaine.

- l’extension de l’OTAN a l’Est renforce la dimension proaméricaine et anti-russe de l’Alliance ;

- la Maison Blanche propose depuis janvier 2007 d’installer un bouclier antimissile en Europe de l’Est, avec un radar en République tchèque et des missiles en Pologne ;

- les révolutions des roses en Géorgie (novembre 2003-janvier 2004) et orange en Ukraine (décembre 2004-janvier 2005) portent au pouvoir des présidents pro-occidentaux, partisans de l’entrée de leur pays dans l’UE et dans l’OTAN.

Or pour Moscou, l’adhésion à l’OTAN est la ligne rouge à ne pas franchir. La Russie multiplie les avertissements très clairs, par exemple dès février 2007, à la conférence sur la sécurité de Munich où Poutine accuse les Etats-Unis de vouloir relancer la guerre froide.

Au sommet de Bucarest (2-4 avril 2008), les pays de l’OTAN examinent la candidature de la Géorgie et de l’Ukraine, soutenue par les Etats-Unis et les PECO. Pour Washington, l’intérêt stratégique de la Géorgie est double : passage des oléoducs en provenance de la Caspienne et possible base arrière en cas d’opération militaire contre l’Iran ou la Syrie. Mais l’opposition ferme de Paris, Berlin, Rome et Londres reporte la décision à décembre. L’élargissement de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine reste cependant une menace en suspens. Aussi, à l’occasion du sommet de la CEI du 6 juin, le nouveau président russe Medvedev déclare sans ambages que l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN provoquerait une « spirale de confrontation en Abkhazie ».

II.                  Moscou et le droit international

Moscou a clairement violé le droit international

La Géorgie est un Etat indépendant et souverain, dont les frontières internationales sont reconnues par la communauté internationale, tandis que ni l’ONU ni la CEI ne reconnaissent les indépendances autoproclamées d’Ossétie du sud et d’Abkhazie. L’Ossétie étant une province d’un Etat souverain, le gouvernement géorgien a parfaitement le droit d’y intervenir, alors qu’en regard du droit international, l’action russe est une agression, une action illégale.

Mais rétorque Moscou, il y a des précédents.

Bien sûr, l’assassinat de sa femme par votre voisin ne vous autorise pas à en faire autant, mais Moscou constate que le voisin reste impuni. Pourquoi seul l’Occident pourrait-il violer impunément le droit international ?

- La guerre de l’OTAN contre la Serbie au printemps 1999. Une guerre jugée légitime par les Etats-Unis et l’Europe au non du « droit d’ingérence humanitaire », pour stopper la répression féroce de Milosevic au Kosovo. Mais le bombardement aérien de la Serbie se fait sans mandat de l’ONU. Elle est stricto sensu illégale.

- La guerre des Etats-Unis et de leurs alliés (dont la Géorgie) en Irak depuis mars 2003. Elle ne s’appuie sur aucune résolution du Conseil de sécurité. Poutine : « les Américains sont en Irak, pourquoi les Russes ne seraient-ils pas en Géorgie ? ». Les Etats-Unis ont invoqué la menace des armes de destruction massive pour justifier une guerre préventive. Pour Moscou, il s’agit d’empêcher la Géorgie d’entrer dans l’OTAN : « l’apparition à nos frontières d’une bloc militaire puissant est vécue comme une menace à notre sécurité » (Poutine).

- L’indépendance du Kosovo. La province séparatiste de Serbie a proclamé son indépendance le 17 février 2008, soutenue et reconnue par les Etats-Unis et la majorité des Etats européens, contre la volonté de la Serbie et de son allié russe. Sa reconnaissance des indépendances de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie, le 26 août, dans la foulée de la guerre, est la réponse du berger à la bergère.

Moscou envoie au monde, à l’Occident un particulier, un message très clair : la Russie est de retour comme puissance avec laquelle il faudra désormais compterMoscou dit en substance aux Occidentaux : ah ! vous voulez imposer vos règles du jeu et vos normes au monde entier ! Et bien, applaudissez, félicitez-nous car c’est ce que nous faisons ! Y compris avec la rhétorique de l’intervention humanitaire, puisque les « force de paix russes se sont portées au secours des Ossètes massacrés par les Géorgiens ».

III.                Les conditions géopolitiques : la faiblesse occidentale ?

Pour prendre sa revanche, Moscou a pris un risque très calculé : elle a fait le pari que la réaction occidentale resterait symbolique. En effet, au-delà des protestations attendues, il n’y a eu ni réponse militaire, ni même sanctions économiques. La « faiblesse » occidentale apparaît comme un corollaire des causes de l’intervention russe.

Pour ce qui concerne l’Union européenne, on peut toujours invoquer les explications con-ventionnelles :

- la faiblesse énergétique ou la peur des coupures de gaz ;

- la faiblesse politique ou l’incapacité à définir une position russe unique ;

- la faiblesse ontologique ou la peur de la guerre et le refus de la violence.

De même pour les Etats-Unis, les circonstances sont particulièrement défavorables à une réaction dure. Une fenêtre de tir était ouverte pour Moscou , car les Etats-Unis étaient enlisés en Irak, en Afghanistan, dans les subprimes. L’Administration Bush était finissante et la campagne pour les élections présidentielles battait son plein.

Toutes ces explications sont pertinentes, mais on peut se demander si le terme de faiblesse est bien approprié, s’il ne faut pas plutôt parler de triomphe de la realpolitik.

L’UE n’est pas aussi démunie qu’on le prétend quand on sait que l’interdépendance économique donne aux Européens une vraie capacité de sanctions et interdit à la Russie de rester trop longtemps isolée. Quand Condolizza Rice se déplace à Tbilissi, c’est uniquement pour demander à Saakachvili de signer l’accord de cessez-le-feu obtenu par Sarkozy aux conditions de Moscou. On observe donc un refus délibéré de l’escalade et une évidente volonté de ménager Moscou.

L’intégrité territoriale de la Géorgie passe par pertes et profit, moins par « faiblesse » qu’au nom d’un triple pragmatisme :

- qui veut mourir pour Tbilissi ? L’enjeu géopolitique n’en vaut pas la chandelle ;

- les Occidentaux ont besoin de Moscou sur la question iranienne, autrement importante ;

- les Américains qui ne sont pas néo-conservateurs et la très grande majorité des Européens, admettent, mais sans le crier sur les toits, que la position russe est certes totalement illégale, mais n’est pas totalement illégitime.


Dominique Hamon est ancien professeur en ECS au lycée Henri IV.

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Published by Dominique Hamon - dans Europe
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