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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:19
Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

Qui se souvient aujourd’hui, en pleine tempête financière, qu’au mois d’août encore, le sujet qui agitait non seulement la sphère économique mais également nos portefeuilles était le prix du baril de pétrole ? Un baril qui avait atteint le 11 juillet un record historique de 147,50 dollars. Aujourd’hui, il ne fait plus « que » tutoyer la barre des 90 dollars. Mais qui se souvient que ce même baril ne coûtait que 10 dollars il y a dix ans ? C’est qu’au-delà des variations récentes, dont la crise actuelle est d’ailleurs l’un des éléments, la tendance depuis quelques années est à la hausse, ce qui est préoccupant pour nos économies.

I.                    Courte anatomie de la situation actuelle

Les prix ont commencé à monter lentement mais inexorablement en 2003 jusqu’en juillet 2008 où ils ont frôlé les 150 $. En cinq ans, les cours du pétrole ont quintuplé en dollars constants. Même corrigés de l’inflation, les records des deux premiers chocs pétroliers de 1973 et 1979-1980 ont été franchis.

Que penser alors de la baisse très récente des prix ? Après un sommet historique le 11 juillet, le baril est retombé par palier sous la barre symbolique des 100 dollars, perdant 40% de sa valeur en deux mois. Cette baisse est réelle mais le prix actuel reste encore élevé et, autour de 90 dollars, il est proche de son niveau lors du deuxième choc pétrolier de 1979-1980.

Le caractère progressif de la hausse a longtemps interdit que l’on parle de « choc ». Rappelons que dans le cas du choc de 1973 ou celui de 1979-1980, les prix du brut avait triplé en quelques mois. Pourtant, plus personne ou presque ne nie que l’on soit en présence d’un « troisième choc pétrolier » dont la forme diffère certes des deux précédents.

II.                  Trois raisons d’avoir peur

La demande reste dynamique alors que les prix grimpent. Pourquoi ? C’est qu’elle provient avant tout des économies émergentes qui ont besoin du pétrole pour se développer. Ainsi, selon le Financial Times, l’Asie devrait être responsable de 70% de l’augmentation mondiale de la demande, le Moyen-Orient et l’Amérique latine couvrant le reste. Or, rien ne laisse supposer que ces pays sont prêts à sacrifier leur croissance et leur développement en bridant leur consommation, au contraire.

A l’autre bout de la chaîne, « il n’y a pas assez de capacités de production pour faire face à la demande » pour reprendre les mots de Christophe de la Margerie, le patron de Total. L’offre peine en effet à suivre et ce, pour plusieurs raisons. A l’exception de l’Arabie saoudite, les pays producteurs pompent aujourd’hui au maximum de leurs réserves. S’ajoute à cela un manque de capacité de raffinage alarmant. A ces fragilités structurelles viennent des facteurs conjoncturels, notamment climatiques, comme les ouragans dans le golfe du Mexique. Enfin, il se pose une question angoissante qui est l’arrière-fond général de tout questionnement sur le pétrole : la question du peak oil, c’est-à-dire des réserves de pétrole disponibles. On estime généralement qu’il reste aujourd’hui une trentaine d’années de réserves au rythme de consommation actuelle et cinquante ans si l’on ajoute les schistes bitumeux du Canada ou encore les gisements en eaux profondes. Notons toutefois que le coût marginal d’extraction d’un baril dans ces conditions extrême se situerait aux alentours de 70 dollars, ce qui invaliderait tout espoir de retour du prix du baril en dessous de ce seuil…

Dans ce contexte tendu, le marché du pétrole, particulièrement sensible, s’apparente à un « casino de l’or noir ». Parfaitement mondialisé et intégré, le marché du pétrole est sensible aux moindres soubresauts. Plusieurs données s’y combinent. D’abord la monnaie-pivot de ce marché : le dollar. Sa chute ces dernières années n’a cessé de nourrir l’augmentation du prix du baril. Le président de l’OPEP estimait en avril dernier qu’une baisse du dollar de 1% entraine une hausse du baril de quatre dollars (Challenges, 24.04.2008). Autre donnée devenue centrale dans le marché du pétrole : les incertitudes géopolitiques. En effet, précisément parce qu’elles sont stratégiques, les régions d’extraction pétrolière sont l’enjeu de vives tensions qui, par contrecoup, participent à l’augmentation du prix du pétrole. Car, nous y voilà, offre, demande, géopolitique ont une incidence directe sur les marchés. C’est l’anticipation de ces facteurs qui provoque une spéculation à la hausse ou à la baisse. Preuve que le marché est très tendu en ce début de siècle, les transactions à terme sur le NYMEX ont triplé depuis 2004. Chaque jour, environ un milliard de « barils papier » changent de main pour une consommation physique de 85 millions de barils. Les marchés financiers jouent un rôle important dans la fixation du prix du baril ; volatils, ils ont accompagné sa montée hier et sa chute aujourd’hui. Car en effet, le baril cher n’est pas une fatalité. Il y a des raisons d’espérer.

III. Trois raisons d’espérer

L’illusion du prix. Il faut voir comme un signe d’espoir le fait que, malgré les prix très élevés, du baril, nos pays n’ont pas connu de récessions comparables à celles des années 1970. Pourquoi ? Parce que nos économies sont bien moins pétro-dépendantes que par le passé : il nous faut un demi-baril pour produire 1000 dollars de richesse quand il en fallait deux il y a trente ans. Cela revient à dire qu’en dollars constants, le prix du baril actuel, même comparable à celui des 1979, a moins d’incidence, en particulier sur l’économie des pays développés. S’il est difficile probablement difficile de servir cet argument à celui qui utilise quotidiennement son automobile, il n’en demeure pas moins vrai. C’est un signe encourageant pour nos pays.

Si le marché va mal, le baril va mieux. Peut-on se réjouir de la crise financière que nous traversons ? Sûrement pas mais il n’en demeure pas moins que le marché ne peut pas à la fois s’écrouler et le baril augmenter ; nous n’aurons pas en même temps une crise économique mondiale et des prix record du pétrole.

. A plus long terme, l’investissement garantira un meilleur accès aux ressources pétrolifères. Investir dans le domaine pétrolifère est long – de l’ordre de plusieurs décennies pour les champs les plus importants – et coûteux – plus de dix milliards de dollars. Or, les grandes compagnies actuelles se souviennent que les investissements consentis au lendemain du second choc avaient été si productifs qu’il en avait découlé un trop plein de production et un effondrement des prix (les fameux 10 $ en 1998)… Echaudées par ce précédent, elles hésitent aujourd’hui à investir massivement. Néanmoins, il est évident que face à la hausse de la demande et, dans le contexte des prix que nous connaissons, l’exploitation des immenses gisements du Canada et du Brésil va donner lieu à des investissements massifs, de nature à faire baisser les prix à moyen terme.

On le voit, la période que nous vivons actuellement et celle, à venir, que les économistes essayent d’entrevoir est bien différente des deux chocs pétroliers que nous avons connus par le passé. En effet, il n’est plus question aujourd’hui d’une revanche du tiers-monde contre l’Occident. Les causes de la hausse sont plus profondes. Et même si le prix du baril baisse à nouveau, aucun spécialiste, même parmi les « optimistes », n’estime qu’il pourrait plonger sous les 70 $.

Autant dire que le monde va devoir s’habituer au pétrole cher, voire très cher. Angoissante, cette perspective doit pourtant être vue comme une chance pour la planète en ce qu’elle va obliger les Etats, les constructeurs automobiles, etc… à d’importants efforts d’économie. Car, en l’absence d’énergie alternative crédible, particulièrement dans les transports, le pétrole demeure incontournable.

Frédéric Munier est professeur en ECS au lycée Janson de Sailly.

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Published by Frédéric Munier - dans Mondialisation
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