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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 08:12

Texte tiré de la conférence effectuée par des professeurs de classe préparatoire, au lycée Henti IV, pour présenter les enjeux géopolitiques de l’année à venir, le 9 octobre 2008. 

      La Chine vient de réaliser coup sur coup deux opérations de prestige, fortement médiatisées, qui prouvent à ceux qui en doutaient encore qu’elle est redevenue une très grande puissance : la réussite, à la fois logistique et sportive d’un grand événement international, les JO de Pékin ; l’envoi dans l’espace de la fusée Longue Marche dans l’espace.

Dès lors, on peut avoir l’impression que rien n’arrêtera la Chine dans son entreprise de reconquête de la puissance passée. Elle n’est peut-être pas encore la superpuissance qu’elle souhaite être, mais elle est au moins le pays de tous les superlatifs. Jusqu’où ira-t-elle ?

   Derrière cette question, il y en a en fait deux :

-          jusqu’où ira l’approfondissement de la puissance chinoise : quelle dimension de la puissance manque à sa panoplie, qu’il lui faut construire pour bâtir une puissance globale ?

-          jusqu’où géographiquement la Chine imposera-t-elle sa nouvelle puissance ? Jusqu’aux limites de l’écoumène ? Et même dans l’espace cosmique, là où se joue la bataille des Très Grands ?

C’est pourquoi il faudra rester très attentif, en cette fin d’année 2008 et l’année prochaine 2009, à la poursuite de l’ascension de la puissance chinoise. Un petit détour par l’astrologie chinoise n’est pas vain pour comprendre tous les enjeux de cette question : l’année 2008 était celle du rat, animal ambitieux, passionné, aimant la richesse : l’année 2009 sera celle du bœuf, animal déterminé, insoumis, dictatorial…

Faut-il dès lors craindre la Chine pour l’année à venir et guetter le moindre de ses agissements ?

 

   Trois idées essentielles peuvent retenir notre attention quant à l’évolution de la puissance chinoise.

 

1.              Ce qui est sûr, c’est que la Chine va poursuivre son « ascension pacifique » : un slogan lancé au début des années 2000 par le PCC et qui renoue avec la vision traditionnelle de la puissance.

 

Elle repose sur le commerce et plus globalement l’économie : la Chine est devenue récemment troisième puissance économique devant l’Allemagne.

Elle passe, sur les plans politique et diplomatique, par une nouvelle image de respectabilité. « La Chine ne sera jamais hégémonique » déclarait à sa prise de fonctions le nouveau président Hu Jintao. Elle se veut notamment rassurante sur la question de Taiwan : un rapprochement se dessine entre Taipeh et Taiwan depuis l’élection en mars dernier du candidat du Kuomintang Ma Ying-jeou, qui s’est déclaré en faveur d’une politique d’ouverture et de rapprochement avec Pékin. A suivre en 2009. Mais elle reste intraitable sur les questions de souveraineté nationale, quitte à brouiller le message envoyé aux Occidentaux, comme en témoigne la répression des événements du Tibet fin 2007.

Sur le plan militaire, la Chine se donne les moyens d’assurer sa sécurité. Elle poursuit un effort de modernisation de son armée, auquel elle alloue officiellement quelques 45 milliards de dollars annuels (sans doute beaucoup plus), pour résister à une éventuelle agression extérieure (notamment américaine). Elle développe une capacité de « seconde frappe » pour répondre à une attaque ennemie. Elle n’a jamais attaqué en premier dans son histoire, elle a toujours répondu à des agressions.

 

2.              La Chine veut bâtir une puissance globale qui repose plus sur le soft power que sur le hard power.

 

   En cela, elle renoue avec sa vision traditionnelle de sa puissance reposant sur le non-agir. Quand les Occidentaux jouent échecs et recherchent l’échec et mat, les Chinois jouent au go et veulent empêcher l’adversaire de jouer. Qu’entendre par puissance globale dans le cas de la Chine ?

 

Globale, parce que regroupant tous les attributs classiques de la puissance. C’est ce qu’on a montré dans le premier point : une puissance qui dispose des moyens de se faire respecter, qui est capable de contraindre si le besoin s’en fait sentir. Mais qui met surtout l’accent sur les nouvelles dimensions de la puissance,  la capacité de séduire, d’attirer. Il est remarquable de voir qu’elle a normalisé ses relations diplomatiques avec nombre de ses anciens ennemis, qu’elle cherche à jouer le rôle d’arbitre dans maints conflits (Corée, Myanmar, Iran), qu’elle accepte de parler le langage des Occidentaux sur certains thèmes comme le développement durable (exposition universelle de Shanghai), tout en proposant aux pays en développement un modèle de « pouvoir fort mais éclairé ». En tout cas, elle parle en leur nom au sein du G20. Le fait que le soft power soit plus important pour elle témoigne qu’elle a repris confiance dans ses capacités.

 

Globale, parce que s’étendant dans le monde entier. La Chine prétend ainsi emboîter progressivement les « trois cercles de la puissance » : monde sinisé, Asie-Pacifique, puis reste du monde. Elle quadrille les routes stratégiques de mer de Chine du Sud au détroit d’Oman par l’océan Indien au moyen de la fameuse stratégie du « collier de perles ». Elle a ouvert une brèche diplomatique en Asie centrale avec l’OCS, fondé sur un nouveau partenariat énergétique et militaire avec la Russie. La « diplomatie du yuan » rend également possible la nouvelle présence chinoise en Afrique et en Amérique latine.

 

Globale, parce que s’établissant dans l’espace cosmique : avec le programme Shenzhou qui l’a menée en 2003 dans le cercle fermé des puissances capables de lancer des vols habités (avec Etats-Unis et Russie) et qui doit la mener à terme sur la Lune. C’est ce que veulent les Chinois, pour leur plus grande fierté.

 

3.              Jusqu’où ira la Chine ? La réponse à cette question sera finalement donnée par les autres puissances qui font face au nouveau défi chinois.

 

   En effet, les relations internationales se constituent fondamentalement d’actions et de réactions.

 

La réponse des autres puissances asiatiques. Elle est prudente. Notamment le Japon et l’Inde, qui risquent de voir les rapports de force déséquilibrés en leur défaveur.

- Le Japon craint d’être rattrapé puis dépassé économiquement, même si l’écart de richesse reste considérable entre les deux pays. Diplomatiquement, Tôkyô compte toujours sur le soutien de Washington mais cherche à s’autonomiser et continue d’équiper des Forces d’autodéfense peu nombreuses mais de mieux en mieux équipées. Reste la question du nucléaire militaire … Face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon a accepté le projet régional de BAM.

- L’Inde semble renouer avec des relations bilatérales plus chaleureuses depuis 2005 mais marquées par le double jeu : Pékin perpétue son alliance de revers avec le Pakistan et bloque le dossier indien à l’ONU par exemple, Dehli frappe à la porte de l’OCS tout en se rapprochant des Américains.

 

La réponse des Russes et des Européens.

- Les Russes voient tout l’intérêt économique qu’il y a à se rapprocher d’une Chine gourmande en énergie et en armes, et à tisser une alliance qui ferait contrepoids à l’hégémonisme américain. Faut-il s’inquiéter du 8/ 08 2008 ?

- Les Européens, de leur côté, peuvent et doivent utiliser le défi chinois pour mieux définir leur puissance et par là-même leur identité. La Chine est un partenaire commercial majeur, l’UE étant son premier client au monde.

 

La réponse des Américains. Ceux-ci sont divisés : faut-il craindre ou non l’ascension chinoise ? Certains voient d’un mauvais œil la « nouvelle alliance des autocraties » entre Chine et Russie pour reprendre la formule de Kagan et préparent la guerre à venir – au moins symbolique- avec Pékin… D’autres, optimistes, pensent que la Chine n’a d’autre stratégie que de réintégrer le concert des nations et de profiter de la mondialisation économique. Ce qui est sûr, c’est que la Chine veut rattraper les Etats-Unis et qu’elle s’en donne les moyens. Comme le disait Jiang Zemin, elle n’a d’autre choix pour un temps que de « danser avec le loup américain »… D’où la stratégie d’enveloppement actuelle.

 

   Bref, la Chine a tout intérêt à poursuivre son développement dans un contexte de paix, elle a tout à gagner pour l’instant au maintien du statu quo : elle est en train de tirer tout les dividendes géopolitiques de sa formidable croissance économique et commerciale.

   D’autant plus que cela lui permet de renouer avec ses traditions géostratégiques (Sun Tzu). Pas de péril jaune donc ! Contrairement à ce que pensent les Occidentaux, les Chinois n’affichent pas de volonté de puissance et de domination.

   Autre tradition en revanche plus inquiétante, une politique de force à l’égard de ses multiples nationalités. La Chine n’est pas un état de droits mais un état de lois. La vraie confrontation pourrait avoir lieu à l’intérieur : la Chine contre les Chinois. Voilà le vrai péril.

Cédric Tellenne est professeur en ESC aux lycées Sainte Geneviève et Saint Jean de Douai

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Published by Cédric Télenne - dans Asie
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