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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 09:15
Cet article (polémique) a été publié la première fois sur le blog de l'auteur sur le site Monde le 21 Août 2008.

Recette de cuisine russe pour faire ce que vous voulez sur la scène internationale, quand tout le monde oublie que vous êtes une grande puissance, un tantinet nationaliste, que les empiètements de l'OTAN sur votre sphère d'influence vous énervent et que vous voulez vraiment gagner.

Attendez d’avoir des interlocuteurs mous et indécis (l’Europe) ou occupés ailleurs (les USA).

Prenez une population et un territoire dont l’identité culturelle est fortement marquée : en l’occurrence les Ossètes, seuls descendants linguistiques des Sarmato-alains de l’antiquité, et curieusement divisés en deux par la politique de Staline et les traités internationaux, ceux du nord appartenant à la Fédération de Russie, ceux du Sud à la Géorgie.

Avec force subventions et facilités, montrez combien ceux du Nord vivent mieux que ceux du Sud, et suggérez une réunification.

Soutenez les velléités d’indépendance de ceux du Sud (tout en réprimant celles de ceux du Nord le cas échéant, mais discrètement). Montrez en toute occasion que la Russie est l’amie sincère des populations caucasiennes (en omettant de citer les Tchétchènes et la xénophobie parfois meurtrière soutenue par Moscou dans la Russie elle-même envers ces mêmes populations).

Donnez aux populations concernées un passeport russe, pour leur faciliter les échanges à travers la frontière avec leurs frères du Nord, et donnez des gages d’amitiés.

Déployez des troupes sur le territoire, en violation des traités internationaux, pour éviter un bain de sang.

Prétendez que ces populations, puisqu’elles ont des passeports russes, sont composées de citoyens russe envers lesquels vous avez des droits et des devoirs.

Créez des provocations avec les géorgiens, pour que la menace de ce bain de sang soit réelle.

Attendez que ceux-ci commettent une erreur, ce qui est inévitable compte tenu du fait que les options se restreignent pour le gouvernement de Tbilissi, qui doit donner un signe fort au demi-million de géorgiens expulsés des républiques séparatistes, peu désireux de passer pour faible et par ailleurs un poil impatient.

Vous obtenez ainsi le soutien de votre population heureuse de voir que la Russie a cessé de se dissoudre et au contraire reconquiert ses marches, et vous obtenez un moyen de pression très fort sur Tbilissi qui a l’outrecuidance de ne pas vouloir que Moscou puisse contrôler ce qui se passe dans l’oléoduc BTC, principale voie terrestre orientale non russe d’approvisionnement de l’Europe occidentale. Vous pouvez même vous payer le luxe de détruire les installations en question, histoire de montrer que décidément, l’hiver pourrait être très froid sans votre condescendance à vendre du gaz et du pétrole à vos voisins. En plus vous obliger les azéris à transiter par vous pour exporter leur pétrole.

Dites oui à toute proposition d’accord, tout en ne faisant rien, gagnez du temps. L’hiver approche et avec lui la dépendance des européens et de la communauté internationale envers le bon vouloir des fournisseurs russes d’énergie ira croissante.

Comptez surtout sur la communauté internationale et l’Europe en particulier pour se tirer une balle dans le pied : en laissant l’Europe reconnaître majoritairement l’indépendance du Kossovo que vous avez abandonné (très officieusement, parce qu’officiellement vous n’étiez pas d’accord, solidarité Slave orthodoxe oblige), vous laissez se créer un précédent dans le droit international : une revendication d’indépendance sur une base ethnique. Vous pouvez dès lors tout à fait invoquer ce précédent comme une règle légitime applicable à l’Ossétie du Sud, d’autant que vous avez scrupuleusement respecté le même scénario. Difficile dès lors de ne pas trouver les critiques qui vous sont adressées quelque peu hypocrites.

En fait l’Europe s’est tiré une balle dans chaque pied. En repoussant aux calendes grecques les avancées sur l’intégration de la Turquie dans l’Union, elle s’est privée de toute voie alternative durable dans ses approvisionnements terrestres en hydrocarbures, pour un temps encore indéterminé. Et elle pousse les Turcs à penser que finalement, s’entendre avec les russes dans le secteur de l’énergie a au moins le mérite d’avoir des résultats immédiats.

Ne vous effrayez pas des invocations du droit international (intégrité des frontières et autres tralalas) : bien sûr vous êtes d’accord, mais le problème ne se pose pas puisque vous êtes chez vous (oui, à cause des passeports…) et que ce n'est pas vous qui avez commencé.

Ne craignez pas non plus les promesses d’intégration de la Géorgie à l’OTAN (et son corolaire : l’obligation des membres de l’alliance de défendre l’un de ses membres contre une agression) : un, ce n’est pas vous l’agresseur puisque vous êtes chez vous et que vous n’avez fait que riposter. Deux, l’OTAN ne voulant certainement pas déclencher un conflit ouvert avec la Russie, elle finira par reconnaître que, effectivement, vous êtes chez vous, tout en fronçant les sourcils et en vous menaçant si vous faites encore un pas en avant.

Ne vous offusquer pas non plus qu’on vous refuse le droit d’aller faire joujou avec les flottes de l’OTAN comme s’était prévu. Ce n’est pas très grave au fond.

Ne vous inquiétez pas non plus de vous voir refuser l’entrée à l’OMC. Et d’une, l’organisation est en panne, et de deux, vous vendez principalement de l’énergie qui reste en dehors des accords.

Laissez pourrir la situation : dans le meilleur des cas, la présence de vos troupes définira la frontière future, dans le moins bon, un retrait de votre part finira par passer pour une volonté d’apaisement et nourrira le sentiment que vous êtes peut-être un pays fréquentable. Vous gardez ainsi une carte négociable dans votre jeu.

Bon, il y a un inconvénient. Comme dit Lino Ventura à Belmondo dans 100 000 dollars au Soleil, le problème quand on prend une carabine pour faire valoir son point de vue, c’est qu’ensuite on ne peut plus la lâcher. Mais ce n’était pas dans vos intentions de toute façon. Alors…

Les russes ne sont décidément pas de bons joueurs échecs pour rien.

Jean-marc Huissoud est professeur de géopolitique à l'ESC Grenoble et à codirigé et participé à plusieurs ouvrages récents dans cette discipline.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Puissances
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