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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 09:10

Le sommet européen dit du G4, le samedi 4 octobre à Paris à l’initiative du président Sarkozy, traduit-il une vision ancienne des équilibres géopolitiques et économiques européens et mondiaux? La sélection s’est opérée en choisissant d’inviter les quatre pays européens membres du G8. Né en 1975, le G7 réunissait les 7 premières puissances industrielles de la planète : États-Unis et Canada pour le continent américain, Japon pour l’Asie, RFA, France, Royaume-Uni et Italie pour l’Europe. Depuis, la hiérarchie industrielle a évolué sans que la composition du G7 ne s’en trouve modifiée1. Sait-on ainsi que le PIB de l’Espagne (1414 milliards de dollars en 2007) est supérieur à celui du Canada (1400 milliards)? En termes de poids démographique, l’Espagne a aussi l’avantage sur le Canada (45 millions contre 33).

Depuis une dizaine d’années, la diplomatie espagnole fait entendre cette réclamation d’une évolution des instruments de la gouvernance mondiale pour que soit totalement reconnue l’exceptionnelle mutation de ce pays.

Quand, en 1975, Le président Valery Giscard d’Estaing crée le G7, l’Espagne vit encore sous la dictature de Franco, un héritage anachronique dans l’Europe de l’après-Seconde guerre mondiale. Ce décalage chronologique et politique suffit à dire la marginalité de ce pays qu’on croit pauvre (le PIB/hab. représente 63% du PIB/hab. français2). Pourtant sa mue a commencé: les années 60 et 70 sont celles de taux de croissance à la japonaise (entre 6 et 9%). Mais il est vrai qu’un effet de rattrapage explique en partie ce dynamisme, tout comme le choix de grands groupes industriels européens (Renault et Citroën par exemple) de délocaliser une partie de leurs usines sur ce territoire où la main d’œuvre est très bon marché. D’ailleurs la crise industrielle frappera l’Espagne de manière violente entre 1975 et 1990 avec son lot de restructurations dans la sidérurgie, les mines et la construction navale.

À partir des années 1990, l’Espagne a changé de physionomie et de statut. On peut dater plus précisément cet avènement de 1992, année où se déroulèrent l’exposition universelle de Séville et les Jeux Olympiques de Barcelone. Cette double consécration signait l’impeccable trajectoire d’un pays dont la transition démocratique avait été une expérience inédite3.

L’Espagne réussit en 1998 la “qualification” pour l’euro, assainissant ses finances publiques (le déficit des administrations publiques passe de 6% du PIB en 1995 à 1% en 2000 avant de laisser place à des excédents!). Puis, sous le double mandat de José María Aznar et le premier de José Luis Rodríguez Zapatero, le pays semble à la fête : croissance moyenne annuelle de 3,5%, recul du chômage de 22% de la population active (1996) à 9% (2007), hausse spectaculaire de l’immobilier (250% entre 1996 et 2008)… Si l’on en croit les statistiques d’Eurostat, le PIB/hab. représente 91% du PIB/hab. des Français et 98% de celui des Italiens.

Cette approche macro-économique, historique mais aussi psychologique en ce sens qu’elle met au jour la transformation d’un pays qui vient de vivre ses “Trente glorieuses” est incomplète si elle ne s’attache pas aussi à révéler la puissance nouvelle de ses entreprises, et notamment de ses banques le Banco Santander et le Banco Bilbao Vizcaya Argentaria (BBVA), de Telefonica et de Repsol. On découvre alors les acteurs de cette vitalité et de cet esprit conquérant qui a animé et anime encore, en dépit du retournement conjoncturel, l’Espagne.

À partir de 1987 un vaste processus de concentration dans le système bancaire, doublé entre 1996 et 2004 d’un large mouvement de privatisation des entreprises et monopoles publics (Telefonica et Repsol) a modifié en profondeur la situation des grandes entreprises. Plus grosses, plus libres, elles sont parties à la conquête de nouveaux marchés. Les deux principales cibles ont été l’Amérique latine et l’Europe. En 2000, l’Espagne est ainsi le premier investisseur dans le continent sud-américain, devant les États-Unis! Les banques (Santander et BBVA) ont acquis des parts dans les principales banques argentines, mexicaines, brésiliennes, vénézuéliennes. Le Banco Santander compte plus de 130000 employés dans le monde dont 50% en Amérique latine et 12% au Royaume-Uni. Dans la tourmente financière actuelle, elle est l’une des banques qui peut prétendre au rachat d’entités financières en difficulté en Europe. Telefonica a 150 millions de clients en Amérique Latine contre 45 en Espagne et 50 dans les autres pays européens (dont 18 millions au Royaume-Uni, 14 en Allemagne et 8 en République Tchèque). L’entreprise de télécommunications et multimédias réalise 37% de son chiffre d’affaires en Espagne, 36% en Amérique latine et 27% en Europe. Ce chiffre d’affaires a progressé de 50% en trois ans passant de 37 milliards d’€ en 2005 à 55 milliards en 2007.

Ce détour par quelques très grandes entreprises, champions nationaux et acteurs mondiaux, nous enseigne que l’Espagne dispose aujourd’hui des atouts d’une puissance européenne. Car à cette solide structure économique et politique, elle ajoute aussi une dimension culturelle – notamment par la langue – qui se déploie géopolitiquement dans la sphère ibéro-américaine. L’Espagne prétend être le pont entre l’Europe et l’Amérique latine, ouvrant ainsi l’horizon des pays d’Europe à cette réalité nouvelle et émergente que constituent le Brésil, le Mexique mais aussi l’Argentine et le Venezuela. Elle compte aussi être un acteur de réconciliation d’où sa préoccupation attentive pour Cuba dont tous les observateurs savent l’évolution imminente.

Cette position privilégiée donne à la diplomatie espagnole des atouts mais la place aussi dans des contradictions. José María Aznar (1996-2004) a ainsi fait le choix d’un rapprochement, voire d’un alignement sur les États-Unis. Cela procédait d’une double analyse : les États-Unis sont encore pour longtemps la première puissance mondiale ; l’Espagne ne peut consolider ses avantages en Amérique latine sans être en très bons termes avec Washington. Cette option conduisit Aznar à choisir de soutenir l’opération américaine en Irak et à se rendre aux côtés de G. Bush, T. Blair, J. M. Barroso au sommet des Açores qui décida de la guerre. Rupture complète en 2004 avec José Luis Rodríguez Zapatero qui dès son accession au pouvoir retire les troupes en Irak (mais les renforce en Afghanistan) et lance une vaste “alliance des civilisations” où se côtoient plutôt quelques tenants de l’anti-américanisme (ainsi l’ancien président iranien Jatami). Rodríguez Zapatero veut faire de l’Espagne le porte-drapeau d’une diplomatie européenne fondée sur le dialogue et la négociation. Son ministre Miguel Angel Moratinos n’a-t-il pas incarné cette réalité en étant pendant plus de sept ans l’envoyé spécial de l’UE au Proche-Orient (1996-2003)?

Ces quelques éléments nous disent assez la place qu’occupe l’Espagne, ses entreprises, ses hommes d’affaires, ses réseaux et ses intellectuels et artistes en Europe et dans le monde. Il serait bon d’en avoir une meilleure conscience pour être au plus près des réalités et des équilibres européens. En oubliant l’Espagne au sommet de Paris concernant la crise financière, Paris s’est doublement trompé : la banque espagnole est trop importante aujourd’hui pour la sous-estimer; l’Espagne est sans un pays plus important sur le plan géopolitique que l’Italie.


Benoît Pellistrandi est ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (Madrid), et aujourd'hui Professeur d’histoire et géopolitique au lycée Hélène Boucher (Paris)



1 A l’exception de la décision politique d’intégrer la Russie au G7 à partir de 1998.

2 Source : A. Maddison, L’économie mondiale: statistiques historiques, OCDE, 2003.

3 Voir B. Bennassar et B. Bessière, Le défi espagnol, La Manufacture, 1991.

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Published by Benoit Pellistrandi - dans Europe
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