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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 06:03

Axelle Degans est professeur agrégé au lycée Jean Bart de Dunkerque et collabore également à Espace Prépas.

Avant d’expliquer pourquoi vos gâteaux préférés ont pris plus de 20%, pourquoi le coût de votre petit-déjeuner vous coupe l’appétit et pourquoi faire le plein de sa voiture devient douloureux, nous allons commencer par faire un rapide rappel de l’histoire économique contemporaine.

La première révolution industrielle consacre la domination britannique à l’échelle mondiale, celle-ci trouve un relais avec les autres pays européens au début du XXème siècle. La seconde guerre mondiale consacre l’hégémonie économique des Etats-Unis grâce à la production de masse standardisée qui lui a permis de réels gains de productivité, cette formidable machine économique lui assurant la victoire à la fois sur les fronts européen et pacifique. Pendant ce que l’on nomme en France les « trente glorieuses », la CEE et le Japon jouent le rôle de challenger face à la domination économique américaine. Cette hiérarchie est malmenée pendant les années 1970 avec les chocs pétroliers et la percée des « Dragons » d’Asie (Corée du Sud, Taiwan, Hongkong, Singapour), entraînant une crise-mutation en Occident. Mais les EU rétablissent leur leadership au cours des années 1980 grâce à la relance reaganienne et la globalisation financière qu’ils initient approfondissant ainsi la mondialisation dont ils tirent avantage. Depuis une vingtaine d’années, les évolutions se sont accélérées sans que l’on en prenne tous bien conscience, tout au plus évoque-ton les pays « émergents » dont la définition reste assez floue, se limitant à l’idée d’une dynamique de croissance économique supérieure à celle de la moyenne mondiale, et dont l’appareil industriel monte en puissance. Pourtant Jim O’Neill (responsable de la recherche économique dans la Banque d’affaire Goldman Sachs) forge en 2001 l’acronyme BRIC pour désigner l’important potentiel de développement de pays émergents. Ce quadrilatère nouveau (Brésil, Russie, Inde et Chine) est popularisé dans le monde financier par le rapport de Goldman Sachs en 2003, avant de se diffuser hors de cette sphère : ses prévisions, en complète rupture avec un monde dominé par l’Occident, sont reprises par les économistes puis les journalistes.

Pourquoi distinguer ces quatre pays ? Ils restent, pour l’instant des puissances pauvres : le Brésil est une ancienne dictature d’Amérique latine, la Russie et la Chine sont issus de l’ancien bloc communiste, l’Inde est un ex- pays non-aligné. Le premier est devenu un géant agricole, un des leaders des biocarburants, la Chine est un géant manufacturier, l’Inde est un géant dans les services informatiques et dans de nombreux autres domaines.

Le rattrapage est une œuvre de longue haleine et l’émergence de géants comme l’Inde ou la Chine est un signe des mutations en cours à l’échelle mondiale, que l’on aurait tort de sous-estimer, ce qui alimente les inquiétudes dans un pays comme la France où la population se sent menacée par la mondialisation, et diluée dans l’Europe communautaire.

I) Une affirmation des BRIC’s dans le contexte des pays émergents.

1) Comment ce concept est-il né ?…

Ces quatre pays rassemblant 40% de la population mondiale sont à l’origine de 20% de la croissance économique mondiale en 2003 et leur croissance sera telle que la richesse produite devrait devancer vers 2042 celle du G7. Ce rapport de Goldman Sachs annonce aussi que le PIB de la Chine sera probablement supérieur à celui des Etats-Unis vers 2050, la Chine deviendra alors la première puissance économique mondiale suivie par les Etats-Unis, l’Inde sera en troisième position devant le Japon. La Russie, quant à elle, s’imposera comme première puissance européenne devant l’Allemagne. Ce rapport a le mérite de jeter la lumière sur quatre des plus grands pays émergents devant jouer, dans les cinquante prochaines années, un rôle déterminant dans l’économie mondiale. En fait, le modèle proposé par l’équipe de Goldman Sachs est basé sur l’hypothèse d’une convergence progressive des niveaux de vie entre les BRIC’s et les PDEM sans que le rattrapage soit complet en 2050 grâce à un effet mécanique de rattrapage de la productivité sur les pays les plus avancés.

Dans un entretien accordé en 2006 dans Le Figaro, Jim O’Neill considère que ses prévisions ont été dépassées. La population des BRIC’s représente déjà 43% de celle du monde, il estime que « les choses sont allées plus vite que nous l’avions imaginé, en particulier pour la Chine et la Russie », la richesse produite par les BRIC’s devrait dépasser celle du G7 dès 2035! Il pense, en outre, que le Mexique a un potentiel comparable à celui de la Russie ou du Brésil : du BRIC au BRIMC?

2) En quoi les BRIC’s sont-ils une entité crédible ?

Si pour certains analystes cet acronyme met en valeur ces Etats-continents qui seront les géants économiques de demain, pour d’autres il s’agit avant tout d’un coup de marketing dans le monde financier favorisant les placements dans les pays émergents.

Les BRIC’s ont réussi une bonne intégration dans l’économie mondiale en exportant toujours plus de biens et en ayant une balance commerciale plutôt positive. Dès 2004, les BRIC’s appartiennent aux 15 premiers PIB : la Chine pointe en 6ème position avec un PIB de 1931 Milliards de $ soit 4,7% du PIB mondial, l’Inde est 10ème (1,7%), le Brésil est 14ème (1,5%) et la Russie 15ème (1,4%). La Chine devance largement les autres mais seuls les PDEM et le Mexique s’intercalent entre eux : les BRIC’s sont devenus d’importants producteurs de richesse.

Les BRIC’s n’ont pourtant pas un développement humain comparable à ceux du G7 (en particulier pour les colosses démographiques). Il est en outre en décalage avec leurs performances économiques. 

La croissance moyenne annuelle entre 2000 et 2004 est de 9,4% en Chine, de 6,2% en Inde, de 6,1% en Russie, de 2% au Brésil mais les IDH de 2003 sont compris entre 0,795 (62ème) en Russie et 0,602 (127ème) en Inde.

L’analyse de J.O’Neill est corroborée par les études du FMI, le concept de BRIC est donc pertinent pour appréhender l’évolution de l’économie mondiale.

Leurs atouts sont une imposante population qui assoit leur avantage coût dans la durée (au contraire des dragons asiatiques) et les capacités technologiques qu’ils ont déjà acquises qui impulsent une mutation profonde de l’ordre économique mondial et provoque un sentiment de menace chez les acteurs traditionnels face à une nouvelle concurrence sous-estimée. C’est la taille gigantesque des réservoirs de main d’œuvre qui permet à la Chine et à l’Inde d’avoir de très bas coûts salariés, comme leur faible niveau de protection sociale.

3) Quelle est la place des BRIC’s dans l’économie mondiale ?

Dans son entretien au Figaro, J.O’Neill reconnaît avoir « totalement sous-estimé, il y a cinq ans, la sorte de symbiose naturelle qui existe entre ces pays, puisque la Russie et le Brésil sont riches de matières premières dont l’Inde et la Chine ont besoin ». Ainsi quand le prix du soja augmente brutalement en 2004, sous la pression chinoise, M Marton –professeur à HEC Montréal- montre que le Brésil y répond en quelques mois en augmentant de 11% sa superficie agricole vouée au soja, permettant ensuite une stabilisation des prix. La Russie est, elle, un des pays les plus riches du monde grâce à son sous-sol, et ses voisins asiatiques se tournent davantage vers elle pour soutenir une forte croissance énergétivore. Les BRIC’s intensifient leurs échanges commerciaux qui atteignent un record de 34 milliards de $ entre la Chine et la Russie en 2006 et 15 milliards de $ entre la Russie et le Brésil, alors que l’Inde et la Chine deviennent des « partenaires stratégiques ».

Ils représenteront 40% de la croissance économique mondiale vers 2025 (Goldman Sachs 2006). Cette remarquable croissance, surtout chinoise, est rendue possible par une intégration toujours plus poussée au système de production mondial- comme en témoignent les nombreuses délocalisations depuis les pays du G7- grâce à une participation toujours plus active au commerce international dont l’importance croit dans l’économie mondiale (18,5% en 1995, 28,5% en 2005). Le modèle chinois est tiré par les exportations, la Russie participe activement à l’augmentation de l’offre énergétique (la récente mission en Arctique va dans ce sens) et le Brésil modifie l’offre agricole. Pour JM Vittori (Les Echos, 20/07/07), « La Chine n’est pas une locomotive en feu, mais un dragon fulminant » avec une croissance de 11,1% en 2006 et de 11,9% au deuxième trimestre 2007.

La Chine n’est plus seulement l’ « atelier du monde » fabriquant l’essentiel de l’électronique des jouets ou chaussettes produits dans le monde. Le rapport de la CNUCED (septembre 2005) sur les investissements internationaux montre que les pays émergents sont les principaux bénéficiaires de leur internationalisation : la Chine compte déjà plus de 700 centres de R&D (Motorola, Alcatel-Lucent..) l’Inde accueille celui de Microsoft, preuve de la « revanche du capital humain indien » (E Le Boucher, Le Monde, 18/12/05). Les géants économiques de demain ont compris que le capital humain est un avantage comparatif essentiel, la mondialisation est déjà un désaveu des thèses malthusiennes et une prime aux pays misant sur l’éducation. En outre, de nombreux étudiants formés en Occident retournent travailler dans les BRIC’s. La Chine deviendrait en 2009 le premier lieu d’implantation des activités de R&D des FMN, devançant les Etats-Unis, l’Inde alors que la Russie occuperait la 6ème position devant la France.

4) Les BRIC’s : de «nouveaux conquistadores » ?

Les millionnaires y sont toujours plus nombreux (en 2006, +20,5% en Inde). Les Echos dressent le portrait de ces « conquistadores » : Oleg Deprispaska oligarque à la tête de Rusal, Jorge Gerdau, un grand maître de forges brésilien ou Terry Gou patron de FOXCONN, fabricant de l’iPhone ; voici les acteurs nouveaux du business mondial.

Le Brésil fonde sa puissance sur sa taille démographique, son marché en expansion, son savoir-faire (agriculture ou industrie), sa réserve d’espace. Il est à la tête de la contestation du G20+, rôle partagé avec l’Inde forte de sa « révolution verte », son savoir-faire industriel (sidérurgie, pharmaceutique) et dans les services. La Chine dont la croissance s’est faite « plus par transpiration que par inspiration » (P Krugman) opère une remontée de filières remarquable par sa rapidité et son envergure. La Russie, enfin, réussit à surmonter les 7 années de dépression (1991-98) son renouveau économique (J Sapir , La revue pour l’intelligence du monde, avril 07) passe par la promotion d’un capitalisme d’Etat (Gazprom…) et l’utilisation des matières premières pour développer une industrie innovante. A l’image de la Chine apparaissant comme « un vampire du milieu » (E.Izraelewicz), l’irruption des BRIC’s modifie le schéma productif et les flux commerciaux internationaux.

Nous assistons à un rééquilibrage économique mondial : dans une première phase, les pays émergents commencent à prendre le relais de la croissance mondiale quand les Etats-Unis sont essoufflés. Ce glissement, sans heurts majeurs, provoque une tendance baissière du coût de la main d’œuvre et une augmentation du cours des matières premières. Un nouvel équilibre s’établit, les PDEM pouvant consommer davantage grâce à des coûts de production plus bas, les pays émergents préférant épargner d’où une croissance soutenue dans la Triade due aux taux d’intérêts bas.

 

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Published by Axelle Degans - dans Puissances
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