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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 15:14

Amartya Sen, L’Inde. Histoire, culture et identité, Odile Jacob, Paris, mai 2007 (416 pages, 39 euros ; ISBN : 978-2-7381-1872-1).

 

Cette publication rend accessibles en français des conférences ou des essais du grand économiste indien. Datant des années 1996-2005, initialement publiés soit en ouvrages séparés, soit dans des revues indiennes, britanniques ou étasuniennes, ces textes ont été rassemblés dans un volume publié en 2005 et intitulé The Argumentative Indian. Writtings on Indian History, Culture and Identity (Allen Lane /Penguin Books).

Le titre anglais, difficilement traduisible en français, résume exactement le propos : A.Sen insiste sur la longue tradition de « culture dialogique » du monde indien. L’auteur est renommé pour ses travaux sur l’économie du bien-être, qui lui valurent en 1998 « le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».

Illustrant l’ampleur des préoccupations de ce penseur cosmopolite, le présent ouvrage appartient cependant au champ de l’histoire culturelle et politique. C’est plus exactement à la façon dont s’est forgée une identité indienne que réfléchit ici l’auteur, autour d’enjeux essentiels.

Dans le cadre indien, il entend combattre le nationalisme devenu un acteur important de la scène politique. Rompant avec les fondements de la République indienne voulue en 1947 par Gandhi et Nehru, ce courant juge nécessaire de confondre politique et religion. Le mouvement a des racines anciennes : Hindutva est publié en 1923 par son idéologue, V.D.Savarkar. Mais son essor comme force politique date de la décennie 1990, sous la forme du Bharatiya Janata Party (BJP) qui dirigea la coalition au pouvoir de 1998 à 2004. Par ailleurs, sur un plan général, A.Sen prend le contre-pied des thèses défendues par S.Huntington dans The Clash of Civilisations and the Remaking of the World Order (paru en 1996 aux États-Unis).

Les seize essais trouvent leur source dans l’actualité (« L’Inde et la bombe », « La Chine et l’Inde »…), dans les spécificités de la société indienne (« Les classes en Inde », « La diaspora et le monde »…) ou encore dans l’histoire politique du pays (« Rendez-vous avec le destin », « Inégalité, instabilité et expression publique »…). Quelques-uns enfin portent sur tel ou tel point de l’histoire religieuse et culturelle : « L’Indien raisonneur », « L’Inde à travers ses calendriers »…. Le fil conducteur est la notion d’identité aussi souvent mobilisée que mal explicitée. A.Sen montre à quelles conditions la société indienne est parvenue à trouver sa cohésion malgré de multiples disparités – de castes, de croyances, de langues, d’expériences historiques. Il souligne la genèse précoce d’une culture de « l’hétérodoxie et de la parole » : le système de croyances que les musulmans et à leur suite les Occidentaux nommèrent « hindouisme » admet la coexistence des points de vue les plus contradictoires sur les divinités (la négation même de leur existence a droit de cité dans ces épopées de référence que sont le Ramayana et le Mahabarata) ; l’essor du bouddhisme comme critique d’une religion devenue formaliste l’illustre en même temps qu’il renforce la « tradition de l’argumentation ». Par ailleurs, sur une péninsule de grande dimension, ouverte aux influences extérieures, tant continentales que maritimes, la coexistence de pouvoirs politiques concurrents a favorisé la préservation de la diversité culturelle. Les dynasties qui ont tenté de faire un empire de cet espace n’ont subsisté qu’à la condition de la tolérer, voire d’en faire vertu à l’instar de l’empereur bouddhiste Ashoka au IIIème siècle avant notre ère ou du souverain moghol Akbar (1542-1605) qui tenta le syncrétisme de l’hindouisme, de l’islam et du christianisme. Le colonisateur britannique n’a guère procédé autrement, ayant soin de ménager les coutumes locales et l’autorité des maharadjahs. C’est dans ce contexte que l’Inde ancienne devint « la terre de toutes les religions », qu’elle vit s’épanouir l’esprit scientifique et le métissage des influences artistiques. On est loin du « passé inventé » par une mouvance nationaliste qui voudrait en expurger tout ce qui n’est pas hindou : l’islam, mais aussi les influences chrétiennes, parsies, britanniques…– l’essai sur Tagore, le grand poète du premier vingtième siècle, également bengali et prix Nobel, rappelle que les créateurs indiens contemporains ont jugé que le patriotisme ne devait pas exclure l’apport intellectuel, scientifique et esthétique de l’Occident ; le cinéaste Satyajit Ray en est un autre exemple.

Ce combat contre un courant qu’il estime néfaste à son pays, contraire à ses traditions et porteur d’exclusions, A.Sen l’inscrit dans une réfutation générale de la thématique du « choc des civilisations ». Ses études rappellent que celles-ci ne sont jamais closes sur elles-mêmes mais se construisent par un jeu d’interactions avec les autres, à travers mille formes d’emprunts, de réinterprétations mais aussi de rejets. Elles ne naissent pas sui generis, figées dans une essence immuable. Le rappel des échanges précoces et durables entre Inde et Chine anciennes souligne aussi que l’Occident ne peut être posé en interlocuteur exclusif des civilisations «lointaines ». C’est inviter à rompre avec une vision par trop européocentrique de l’histoire universelle.

Ce que suggèrent aussi les racines anciennes de la culture démocratique indienne : si l’apport britannique est indéniable, il n’a été au fond accepté que dans la mesure où le terrain était préparé par l’habitude et le goût de la controverse dans la socio-culture locale. C’est dire que la démocratie, avec ce qu’elle implique de capacité à faire coexister des points de vue différents et mieux encore à se nourrir de leur confrontation, n’est pas un monopole occidental, comme le voudraient aussi bien les « huntingtoniens » que les tenants, fort divers, du relativisme culturel – tels les idéologues d’une « culture asiatique » qui serait par nature allergique à la liberté individuelle.

Au total, un ouvrage qui tout en brossant le portrait d’une civilisation trop méconnue s’inscrit pleinement dans les débats les plus actuels autour des questions d’identité culturelle dans un monde globalisé. Contre les facilités de « l’autochtonie », qui naturalise le socio-culturel, A.Sen montre que la notion admet mal le singulier et n’est jamais donnée une fois pour toutes - l’Inde fut bouddhiste trois millénaires durant avant de devenir majoritairement hindoue. Sur la scène idéologique indienne, l’auteur dépasse ainsi le conflit stérile entre apologistes de l’Occident et tenants de « l’hindouité » en soulignant que le pays détient dans sa longue histoire les moyens d’inventer une modernité qui lui sera propre. À tous, il confirme que l’avènement du « village planétaire » ne signifie pas arasement des différences : chaque peuple y entre à sa manière et l’Occident ne détient pas plus aujourd’hui qu’hier cette centralité que beaucoup lui prêtent – pour s’en louer ou la blâmer.

Riche d’un héritage plurimillénaire qui lie unité et diversité, l’Inde, négligée, en France au profit de la Chine, apporte pourtant, bien mieux que sa puissante voisine, une réponse possible à la question qui hante le nouveau siècle : comment faire vivre ensemble des communautés disparates hors de toute tentation impériale ?

 

Christian Bardot a publié L’Inde au miroir du monde. Géopolitique, démocratie et développement de 1947 à nos jours, Ellipses, 2007. (présentation jointe)

 

 

 

Autres publications : contributions à des ouvrages destinés aux classes préparatoires économiques et commerciales (notamment sous la direction de A.Nonjon et P. Dallenne, L’espace mondial : fractures ou interdépendances ?, Ellipses, 2005) ; direction d’un manuel destiné à ces mêmes classes à paraître chez Pearson France en juin 2008.

Nombreux articles dans diverses revues, dont L’Histoire et Espace prépas

 

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Published by Christian Bardot - dans Asie
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