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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:40
Scénario hypothétique pour une catastrophe
  

Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.
 
13 Janvier 2008.
 
AFP, 10H43
"Le Président Taïwanais Chen Shui Bian a inauguré aujourd'hui l'exposition du musée du Louvre sur la Chine des Royaumes Combattants, en présence de plusieurs hautes personnalités françaises et européennes."
 
Dans l'avion qui le ramène à Taipeh, Chen Shui Bian a le sourire lorsque son interprète lui traduit la courte note qu'il a trouvée dans la presse parisienne achetée à l'aéroport. Il a deux raisons pour cela. D'abord parce que l'AFP a omis de préciser la sempiternelle formule indiquant qu'il s'agissait d'un "séjour à titre privé", ce qui doit faire grincer quelques dents à l'ambassade de Chine Populaire à Paris, très soucieuse de ne pas laisser entendre qu'il le chef légitime d'un état souverain en visite officielle.
La seconde est que les journalistes français n'ont visiblement pas compris la portée de ce qu'il vient de faire, et le message qu'il a adressé presque en privé à son homologue Hu Jintao. Une exposition sur les Royaumes Combattants ! Sur la grande époque culturelle et intellectuelle qu'a constitué pour la Chine les décennies précédant l'unification de l'Empire. Un hommage à une Chine multiple, lorsque Pékin ne jure que par la glorification des Qin et de l'unité chinoise, et affirme chaque jour de plus en plus fort la permanence de la doctrine "une seule Chine".
Le président Chen a lu Thucydide autrefois. Il se souvient parfaitement de l'ouverture de la guerre du Péloponnèse: Sparte fit la guerre à Athènes parce qu'Athènes était puissante, et que bientôt elle surpasserai Sparte de telle sorte que celle-ci n'aurait plus d'autres choix que de se plier à sa volonté. La veille il a pris sa décision. Demain, il commencera le processus qui amènera la tenue du référendum sur l'indépendance de Taïwan. Il n'a, en définitive, plus d'autres choix, et c'est ce en quoi il a cru toute sa vie. Il reste une fenêtre, une petite fenêtre où existe une possibilité de succès. Bientôt il sera trop tard, et Pékin aura étouffé toute perspective d'avenir libre pour Taïwan. De plus, son mandat se termine bientôt, ses adversaires politiques font campagne pour la normalisation des relations avec Pékin, et il a besoin d'autre chose que sa longue politique des petits pas et des symboles, comme cette exposition, pour ne pas quitter la scène sur un sentiment d'impuissance qui lui est insupportable.
Il a des soutiens dans son projet: les cadres de la faction Nouvelle Vague du DPP, l'ancien président Lee, la vice présidente Lu. L'armée aussi, qui voit d'un très mauvais œil les blocages des budgets militaires par la chambre. Il a un plan. Le seul susceptible de marcher.
14 janvier 2008
La télévision taïwanaise annonce l'arrestation d'un haut responsable du KuoMingTang, le parti dominant du camp Bleu favorable au compromis avec Pékin. L'homme a été pris après qu'une conversation ait été enregistrée dans les salons d'un hôtel de Taipeh avec des responsables de haut niveau du parti communiste chinois. On soupçonne la corruption. La présidence demande une enquête approfondie sur les comptes de la personne et des principaux dirigeants politiques du pays. La conversation interceptée laisse entendre des manœuvres de déstabilisation des services de renseignements de Pékin sur l'économie Taïwanaise, via les transactions informatisées. Peut-être aussi des attaques sournoises sur la sécurité nationale du pays. Les ordinateurs du gouvernement, des banques, des principales compagnies doivent être étudiés en détail. La Chine est coutumière du fait: en 2002, l'armée populaire s'était livrée à une attaque en règle des réseaux taïwanais, contrée in extremis par les services de renseignements militaires de Taipeh. Le public y croît. Une manifestation contre Chen et son atteinte manifeste à la démocratie est noyée sous la masse d'une contre manifestation monstre des partisans des deux partis verts.
Pékin nie toute implication et demande des excuses. Dans une note confidentielle aux grands patrons japonais, le MITI japonais recommande de suspendre dans l'immédiat toute transaction des investisseurs japonais en direction de la Chine et de Taïwan.
15 janvier 2008
La télévision taïwanaise annonce que les enquêteurs n'ont rien trouvé de louche dans les systèmes informatiques sensibles étudiés, mais que le responsable du KMT arrêté devra s'expliquer sur certaines irrégularités des ses comptes, sans que, je cite "aucun lien ne puisse être fait avec une puissance étrangère".
A l'état major du Parti Communiste chinois de Pékin, on décide d'accepter cela comme une excuse, même si l'expression "puissance étrangère" cause un léger malaise. A Washington, on se félicite de la sagesse de la déclaration taïwanaise, qui ne laisse pas la pression monter.
17 janvier 2008
Dans une note confidentielle au parlement, le gouvernement de Taïwan indique que des anomalies ont été en définitive trouvées dans certains des systèmes informatiques critiques de l'administration, sans préciser lesquels.
19 janvier 2008
Aucune réaction de Pékin à la note du 17. Chen Shui Bian sait désormais qu'il peut compter sur la fidélité de la chambre. Aucun député n'a trahi la confidentialité.
23 janvier 2008
Les services de la défense de Taïwan organisent la fuite d'une information vers les media: les systèmes informatiques touchés par une manipulation sont les bases de données électorales qui doivent servir pour les élections présidentielles qui approchent. Le parlement se réunit en session extraordinaire pour décider des mesures à prendre.
Pékin se moque de "cette grossière manipulation visant à fausser les élections". Les bourses asiatiques connaissent une légère hésitation.
24 janvier 2008
Le parlement décide, au bénéfice du doute, d'invalider les listes électorales ainsi que l'ensemble des procurations de vote des citoyens taïwanais demeurant à l'étranger. Ceux-ci devront rentrer pour se réinscrire. Pékin dénonce mais ne semble pas capable de réagir: tous les regards sont braqués sur la Chine et l'ouverture prochaine des jeux de Pékin. Il faut au gouvernement chinois un motif plus solide de réaction sous peine de perdre la face.
Chen Shui Bian sourit de plus en plus largement. Les cours des actions en relations avec la Chine et Taïwan baissent fortement partout. Pékin choisit le silence pour ne pas compromettre les marchés.
25 janvier 2008
Officiellement afin de répéter les mesures de sécurité autour des jeux, la marine chinoise se déploie en mer de Chine. Tokyo proteste contre cette militarisation du chenal de Taïwan. Les ressortissants taïwanais en Chine sont discrètement soumis à de nouvelles contraintes administratives.
Washington demande à Taipeh de retarder ses élections et d'annuler l'obligation de déplacement de ses citoyens expatriés, afin de se donner le temps de clarifier les choses et de calmer le jeu.
Chen Shui Bian accepte de reculer les élections au mois de juillet (c’est le prétexte qu’il attendait), mais répond aussi que Taïwan n'est pas sacrifiable sur l'autel de la croissance chinoise, et en appelle au soutien de Washington au nom de la morale politique.
Les valeurs liées à la Chine baissent un peu partout sur les marchés mondiaux, depuis plusieurs jours, commençant à poser quelques tensions sur le secteur des emprunts à très court terme.
26-31 janvier 2008
600 000 taïwanais de l'étranger rentrent au pays pour se réinscrire sur les listes électorales. La majorité vient de Chine continentale, qui n'ose les en empêcher.
Pékin annule plusieurs contrats avec des sociétés de Taïwan, pour un montant de 3 milliards de dollars. Des rumeurs que le gouvernement de Pékin tente de neutraliser inquiètent les marchés boursiers chinois, qui connaissent plusieurs baisses consécutives.
1er Février 2008
Manifestations monstres à Taipeh et dans plusieurs villes de l'île. Le gouvernement de Taïwan dénonce l'intransigeance chinoise. La population est convaincue dans sa majorité que le compromis avec Pékin n'est pas possible. Les marines japonaises et américaines sont mises en état d'alerte. Les bourses occidentales et japonaises perdent du terrain. La FED et la BCE interviennent discrètement pour refinancer certaines sociétés en difficulté.
La Lloyd's annonce une augmentation de ses primes d'assurance pour les navires empruntant le chenal de Taïwan, et les sociétés investissant en Chine et à Taïwan.
Réunion extraordinaire du comité central du PCC. La ligne dure prend le dessus. Un communiqué officiel rappelle tout à la fois les bienfaits économiques de la coopération entre les deux Chines et les principes de la loi anti-sécession de 2005.
3 Février 2008
Washington demande à Pékin de ne pas surenchérir dans la provocation. L'opinion américaine prend fait et cause pour Taïwan, et ses leaders d'opinion sont obligés de demander le soutien indéfectible des Etats-Unis à l'île.
L'armée de Taïwan est mise en état d'alerte.
La presse taïwanaise exacerbe le sentiment anti pékin, soulignant la concurrence déloyale des produits du continent pour l'économie de l'île, et le fait que Taïwan n'est pas à vendre contre un "temporaire et artificiel partage de la prospérité chinoise". Elle rappelle également les manquements graves de l'administration de Pékin sur le plan sanitaire et environnemental.
La population de l'île est de plus en plus hostile à Pékin. Les leaders des partis "bleus" n'arrivent pas à se faire entendre.
Plusieurs banques et fonds de pensions américains annoncent la suspension temporaire de leurs paiements, à des "fins de précaution".
Les craintes sur les capacités de Petrochina à faire parvenir ses cargaisons en route depuis le Soudan et le Golfe persique dans les ports du Nord de la Chine, en cas de durcissement du conflit, font chuter l'action de près de 13 % et entraîne une suspension de sa cotation.
Par effet de contamination, les bourses européennes chutent à leur tour de plus de 3 % en moyenne.
4 Février 2008
Manifestations illégales mais importantes à Shanghai de petits porteurs d'actions chinois menacés de ruines par la chute des cours de la bourse.
Deux banques thaïlandaises annoncent qu'elles sont en cessation de paiement. Nouvelle chute des cours des bourses partout dans le monde.
5 Février 2008
Les faillites thaïlandaises font tâches d'huiles. Plusieurs banques et opérateurs financiers américains et allemands sont en difficultés.
La Chine refuse l'ouverture d'une session du conseil de sécurité, arguant qu'il s'agit d'un problème intérieur chinois dans lequel la communauté internationale n'a pas son mot à dire.
La banque centrale de Pékin intervient en soutien des cours des bourses de Shanghai et Hong Kong.
6 Février 2008
Malgré plusieurs déclarations des autorités financières et politiques internationales, la crise de confiance dans les valeurs chinoises continue. Malgré des arrestations, le mouvement de protestation des classes moyennes chinoises s'amplifient au fur et à mesure que les pertes financières touchent de plus en plus de personnes.
Les organismes de notations annoncent une estimation pessimiste des perspectives de croissance économique pour la zone et le monde dans les mois à venir.
Mouvement de panique généralisé sur les marchés boursiers. Plusieurs entreprises suspendent leurs activités en Chine et rapatrient leurs capitaux lorsqu'elles le peuvent. 1000 milliards de dollars de créances sont en train de devenir douteuses. Les craintes d'Alan Greenspan sur la bulle spéculative chinoise sont en train de devenir réalité.
8 Février 2008
Nouvelle intervention, plus massive cette fois, de la banque centrale chinoise pour tenter de refinancer les marchés boursiers. La Chine lance sur le marché financier 370 milliards de dollars, ce qui entraîne une dépréciation immédiate du dollar, à 1$70 pour un euro.
Les jours suivants
Alors que les marchés boursiers sont en train d'imploser, la FED est contrainte de relever son taux directeur de 1 point pour enrayer la dépréciation du billet vert.
Les banques centrales européennes et japonaises annoncent qu'elles sont dans l'incapacité d'intervenir en masse sur les marchés financiers, fautes de réserves épuisées par la crise des subprime de 2007, et non encore reconstituées.
Les faillites banquières et financières se multiplient, bientôt suivies de faillites industrielles. La Chine admet qu'elle ne pourra honorer une partie de ses contrats dans les délais prévus, pour un montant de 200 milliards de dollars. Elle retire sa flotte pour tenter de stabiliser la confiance internationale, en vain.
Les Etats-Unis pressent pour une réunion du conseil de sécurité. Cette attitude est interprétée par les observateurs comme le signe de leur impuissance réelle à agir de manière forte, à moins de 9 mois des élections présidentielles à Washington, et ce d'autant plus que leurs capacités militaires sont à la limite de la rupture.
Les pays de l'OPEP, pour préserver leurs revenus autant que faire se peut, mettent fin au monopole du dollar dans les transactions pétrolières, entraînant une nouvelle chute de la monnaie américaine. La dette américaine n'est plus financée.
L'économie chinoise, après des années de croissance spectaculaire, entre en récession. Les troubles sociaux du pays sont de plus en plus difficilement contrôlables, de nombreuses entreprises disparaissent du jour au lendemain. Quelques unes des plus grandes fortunes du pays sont réduites à néants, toutes subissent d'énormes pertes.
L'hypothèque sur la croissance mondiale de la crise chinoise entraîne une crise sans précédent des marchés financiers, avec des conséquences très graves sur l'économie réelle.
Fin avril, les Nations Unies réunissent enfin le conseil de sécurité. C'est la reconnaissance que Taïwan n'est pas une "affaire intérieure chinoise". L'indépendance est déclarée le 1er juin.
Pour le dernier acte de sa législature, le président Chen Shui Bian envoi un message, bref, à son homologue Hu Jintao. Ce message est simplement :
Echec et Mat. 

L'auteur
Jean-marc HUISSOUD est professeur de Géopolitique à l'Ecole Supérieure de Commerce de Grenoble.
 

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Mondialisation
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