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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:25

 

Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.

 

Après huit ans de pouvoir marqués tout entier du sceau du 11 septembre 2001, le président Bush, persuadé que les Etats-Unis accomplissent une « destinée manifeste » décide de poursuivre sa guerre contre les Etats-voyous en procédant à des frappes contre l’Iran. Ce recours à l’option militaire, envisagée depuis des mois – et parfois à haute voix par tel ministre des Affaires étrangères – résulte du refus de Téhéran d’abandonner son programme nucléaire et ce, malgré les sanctions de l’ONU et les pressions américaines. Malgré le récent rapport des services secrets américains qui lui a été remis, et qui affirme que l’Iran ne développe plus d’arme nucléaire, le président Bush pense que le danger n’est que différé. Persuadé en outre que quel que soit son ou sa successeur à la Maison Blanche, celui ou celle-ci ne disposera pas de la légitimité suffisante pour une nouvelle intervention militaire, il estime qu’il est l’ultime rempart du monde libre contre le régime de Téhéran, dernier représentant de l’ « Axe du mal » au Moyen-Orient.
Dans la nuit, des chasseurs américains bombardent l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz. La réaction iranienne est à la hauteur de l’attaque :
-         L’Iran bloque le détroit d’Ormuz par lequel transite près de 20% du commerce mondial de brut
-         L’escalade se poursuit sur le terrain militaire : afin de prouver aux yeux du monde la puissance de son nouvel armement balistique, Téhéran fait tirer sur des installations pétrolières saoudiennes avec ses nouveaux missiles courte portée alors qu’en Irak, des rebelles chiites détruisent des oléoducs, asséchant ainsi les livraisons de pétrole vers l’Occident
-         Les marchés réagissent instantanément à la crise : le prix du baril s’enflamme pour atteindre bientôt 150$. La croissance mondiale est brisée dans son élan, l’inflation décolle et l’année 2008 s’annonce comme celle d’une récession possible voire probable
Ce scénario improbable aujourd’hui mais possible demain repose sur des données qui sont bien réelles et que je me propose d’examiner avec vous. Ce sont, dans l’ordre, l’affirmation de la puissance iranienne, le risque de prolifération nucléaire, les tensions sur le marché des hydrocarbures enfin.
I. L’enjeu iranien
En ce début de XXIe siècle, l’Iran aspire à devenir une grande puissance non seulement régionale, mais aussi mondiale et ce, au risque de bousculer la géopolitique d’un Moyen Orient où, plus que jamais, convergent les tensions du globe. Ainsi, depuis son élection à la présidence en 2005, Mahmoud Ahmadinedjad a multiplié les bravades en direction de l’Occident : sa conférence sur la Shoah où dominaient les voix négationnistes (décembre 2006), ses déclarations belliqueuses à l’égard d’Israël ou encore son rapprochement avec les présidents Hugo Chavez et Vladimir Poutine en sont autant d’exemples.
Toutefois cette stratégie va bien loin que les mots ou les images. L’Iran s’est affirmé au Moyen-Orient aux dépends non seulement de l’influence américaine mais aussi de ses voisins arabes. Il est singulier en effet que, tous, Américains comme Arabes, craignent l’apparition d’un « croissant chiite » qui, de l’Iran en passant par l’Irak, irait jusqu’au Liban. C’est cette peur d’ailleurs qui a soudé les participants de la conférence d’Annapolis à la fin de la semaine dernière. Que cet « axe chiite » soit une réalité ou pas importe finalement peu pour notre propos : il témoigne en tous cas de la force d’intimidation de Téhéran. Sur le terrain, la puissance iranienne prend la forme d’une lutte contre les Etats-Unis : en Irak d’abord où Téhéran est soupçonné de financer l’insurrection contre Washington, au Moyen-Orient en général avec la constitution d’un arsenal conventionnel capable désormais d’atteindre Israël et les bases américaines situées dans les pétromonarchies voisines. Personne n’est plus à l’abri du trublion iranien.
Mais il est aujourd’hui un contentieux qui, plus que tous les autres, oppose Iraniens et Occidentaux : le dossier nucléaire. C’est lui qui fait peser aujourd’hui les plus lourdes hypothèques sur le Moyen Orient, c’est lui qui est à la base de notre scenario catastrophe. Sans conteste, et sans mauvais jeu de mots, il s’agit là d’un dossier explosif.
II. L’enjeu nucléaire
Il y a cinq ans, des opposants iraniens en exil ont révélé l’existence d’une usine d’enrichissement d’uranium à Natanz, destinée à alimenter la centrale de Bouchehr, qui est en passe d’être achevée par la Russie. Tel quel, ce programme ne constitue pas une violation du traité de non prolifération (TNP) ; en effet ce dernier n’interdit en rien l’usage du nucléaire civil. Cependant, cette révélation a soulevé deux types de problèmes :
-         le premier est que l’Iran a violé, non pas le TNP, mais un accord passé avec l’AIEA qui l’obligeait à déclarer l’état de ses installations nucléaires. La mauvaise foi iranienne est patente.
-         l’usine de Natanz peut aujourd’hui servir à produire assez d’uranium enrichi pour fabriquer une bombe A. D’ailleurs l’AIEA a découvert, lors d’une enquête récente, des documents pakistanais relatifs à la construction de la bombe.
Les dirigeants iraniens tiennent quant à eux un discours ambigu. D’une part, ils affirment que leurs activités sont pacifiques ; d’autre part ils revendiquent le droit à posséder eux aussi l’arme nucléaire en arguant du fait que leurs proches voisins, notamment Israël, la possèdent déjà. L’argument est dangereux car la nucléarisation de l’Iran comporte le risque d’une prolifération incontrôlable : d’abord chez son voisin et rival Saoudien mais aussi en Syrie et en Algérie.
Dans ce contexte très tendu, la publication d’un rapport des services secrets américains (3 décembre) a semblé ramener le calme. Ses auteurs déclarent en effet en que le programme nucléaire iranien a été interrompu en 2003. Pourtant, le problème reste entier car le même rapport estime que « Téhéran garde au moins ouverte l’option de développer des armes nucléaires » et pourrait dans cette hypothèse disposer de l’arme d’ici 2010-2015, c’est-à-dire après-demain en temps diplomatique. Voilà pourquoi, malgré ou à cause de ce rapport, Washington a décidé d’accroître la pression sur Téhéran. Dans ces circonstances, si la solution diplomatique échoue l’alternative qui s’offre a de quoi effrayer : soit laisser l’Iran accéder à la bombe au risque d’aboutir à une dissémination des arsenaux nucléaires au Moyen-Orient, soit bombarder les installations nucléaires iraniennes. Pour le moment, Washington continue officiellement de prôner la diplomatie. Pour combien de temps encore ? Comme l’analysait récemment un haut fonctionnaire français, si l’Iran poursuit sa politique d’enrichissement d’uranium, « Washington n’aurait alors d’autre choix que d’attaquer pour que l’Iran n’ait pas le sentiment d’impunité ».
III. L’enjeu pétrolier
Troisième enjeu, l’or noir. Le Moyen-Orient en est riche, avec pas moins de 60% des réserves de la planète. Cette concentration d’or noir au Moyen-Orient et la dépendance énergétique des grandes puissances expliquent la sensibilité de ces dernières aux soubresauts politiques qui agitent la région. Qu’une tension survienne et elle se répercute immédiatement sur les prix internationaux. Ce fut le cas en 1973 après la guerre du Kippour qui a fourni le prétexte aux pays de l’OPEP pour déclencher le premier choc pétrolier. Ce fut le cas en 1979 avec la révolution iranienne qui provoqua le second choc pétrolier. On pourrait encore citer l’exemple des deux guerres contre l’Irak.
Aujourd’hui le cours du pétrole est particulièrement tendu. Qui se souvient que le baril était à 10$ en 1999 ? Après un premier pic à 78$ en août 2006, il est redescendu à 50$ début 2007. Depuis, on le sait, il flirte avec les 100$ le baril, soit, en dollars constants, le niveau qu’il avait atteint au lendemain du second choc pétrolier. Or, les facteurs traditionnels du prix du brut – offre, demande, réserves – ne permettent réellement d’expliquer ces variations si importantes. Tout se passe comme si la situation échappait aux acteurs traditionnels du secteur pétrolier, à commencer par l’OPEP. Pourquoi ? C’est que deux nouveautés se combinent : d’une part, la place centrale qu’occupent désormais les marchés financiers dans la fixation du prix de pétrole, d’autre part l’importance des facteurs géopolitiques, facteurs de nature à affoler les marchés. Les spécialistes estiment que dans la situation actuelle rien n’explique rationnellement un prix du baril supérieur à 70$ si ce n’est les incertitudes géopolitiques et la spéculation qui en découle. La situation est d’autant plus préoccupante que si l’on ajoute au Moyen-Orient la Russie, le Kazakhstan, le Venezuela, ce sont près de 80% des réserves mondiales de pétrole qui se trouvent dans des zones géopolitiquement instables.
Si le Moyen-Orient s’embrasait, que se passerait-il ? Jusqu’où le prix du baril pourrait-il augmenter ? Les analyses les plus pessimistes intègrent aux risques géopolitiques un épuisement plus rapide que prévu des ressources. Certains scénarios, très sérieux, tablent sur un baril à 380$ (en dollars constants) dans les vingt ans. Pour en revenir à aujourd’hui, il ne fait aucun doute que le baril à 100$ est, à bien des égards, le produit d’une géopolitique amplifiée par la spéculation financière qui a investi le marché de l’énergie depuis les années 1980. Vit-on pour autant un troisième choc pétrolier comme on le lit parfois ? Le terme convient mal car l’augmentation du prix du baril est lente est sans crise. L’économie mondiale semble absorber la hausse du prix de l’énergie. Ce mouvement général est-il supportable ? Probablement pas pour notre système de production tel qu’il est aujourd’hui, mais pas tel qu’il sera demain. Rappelons qu’en 1980, au lendemain du second choc pétrolier, il fallait deux barils pour produire 1000$ de richesses alors qu’aujourd’hui ½ baril suffit.
Conclusion
 « Le pire n’est jamais sûr » serait-on tenté de dire. Je me défausserai en citant un géopoliticien qui s’ignorait, Spinoza, et qui écrivait dans l’Ethique : « L’espace est le champ de la puissance des hommes ; le temps celui de leur impuissance ». Souhaitons en l’occurrence que cette pensée se vérifie.

L'Auteur

Frédéric Munier est professeur d'Histoire, Géographie et Géopolitique en classe économique et commerciale au lycée Janson de Sailly à Paris.

 

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Published by Frédéric Munier - dans Mondialisation
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