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19 décembre 2007 3 19 /12 /décembre /2007 09:14


Conférence donnée au Lycée Henri IV, le 6 décembre 2007, à l'occasion de la sortie du rapport Anteios 2008:  Les Grandes Puissances du XXIe siècle, Collection Major, PUF 2007.

La mondialisation, notre mondialisation… est également microbienne ! C’est le thème de mon exposé, qui porte sur le risque d’une épidémie mondiale de grippe.
On se souvient tous de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1920 : le H1N1 avait fait entre 20 et 50 millions de morts selon les sources. C’était à l’âge de notre première mondialisation.
Aujourd’hui, c’est le H5N1[1], le virus de la grippe aviaire, qui est sous les feux de l’actualité médicale. Le virus subsiste en effet à l’état endémique en Asie de l’Est, il n’a pas été éradiqué et une pandémie mondiale peut surgir à tout moment.
Imaginons que le virus de la grippe aviaire ressurgisse en Chine en 2008 sous une forme mutante, transmissible d’homme à homme…
I. Le risque d’une pandémie mondiale de grippe aviaire est avéré
La question n’est pas de savoir si une épidémie va se produire mais quand, où et à quelle échelle ?
● La première détection du virus de grippe aviaire a été réalisée sur des oies, dans une zone rurale de Chine continentale en 1996. Les premiers cas de contamination humaine par la grippe aviaire son attestés en 1997 à Hongkong, en zone urbaine donc : plusieurs personnes d’une même famille, contaminées par des poulets, étaient décédées d’une forme sévère de pneumopathie. Le virus est rapidement contenu car il ne se transmet pas entre humains, mais il réémerge en 2004 en Asie du Sud-Est (Viet-nâm et Thaïlande), avant de se répandre vers le Nord de l’Asie –(notamment en Chine). En 2005-2006, on passe à une phase d’alerte mondiale avec des cas de contamination animale dans le monde entier, via la migration des oiseaux. A la date d’aujourd’hui, l’OMS a recensé 335 cas humain de grippe aviaire, dont 206 ont été mortels. Aucune transmission d’homme à homme n’a encore été prouvée. Malgré l’abattage de plusieurs centaines de millions de volailles, le virus est dormant chez des centaines de milliers d’entre elles…
● Le problème est qu’aucun dispositif global d’éradication de la maladie n’a été mis en place. A l’heure qu’il est, les prototypes de vaccins universels n’ont pas encore vu leur efficacité confirmée, face à des antigènes H et N qui mutent très facilement. Il existe bien un médicament antigrippal, le Tamiflu, produit par le groupe suisse Hoffman-La Roche à hauteur de 400 millions de tonnes par an. Son efficacité est de l’ordre de 60 à 80% lorsqu’il est administré sous 48 heures après l’entrée en contact avec le virus ; mais son efficacité tombe sous les 30% au-delà de 48 heures… De plus, des résistances sont apparues dès le test du médicament en laboratoire sur des souches de H5N1 en 2005. Par ailleurs, l’OMS a signalé que de nouvelles formes du virus, plus résistantes, sont apparues en Asie de l’Est en 2005 et en Afrique du Nord en 2007.
● La résurgence de l’épidémie, programmée par les spécialistes en Asie de l’Est et en particulier en Chine (victime également du SRAS en 2003) pourrait donc avoir des conséquences bien pires que les épisodes passés de grippe aviaire. Le H5N1 est en effet réputé pour muter rapidement et acquérir les gènes de virus infectant d’autres espèces. Si le nombre de cas d’infection humaine augmente rapidement sur une courte période, par exemple en milieu urbain où la contamination est très rapide, la probabilité aussi s’accroît que des personnes, infectées simultanément par les souches humaines et aviaires, servent de « creuset » pour l’apparition d’un nouveau sous-type capable de se transmettre facilement d’une personne à l’autre. Cela marquerait le début d’une pandémie mondiale. Imaginons que le virus rejaillisse dans une province très rurale de Chine : il pourrait être rapidement contenu par abattage massif des volailles et mise en quarantaine des humains contaminés. Mais imaginons que le virus ne rejaillisse dans une grande ville, par exemple à Pékin, à l’approche d’un grand événement mondial…
 
II. Ce risque sanitaire révèlerait les fragilités de notre mondialisation en devenant catastrophe
● D’une part en effet, ce virus se répandrait très rapidement via des moyens de transport mondiaux, occasionnant une catastrophe sanitaire mondiale.
Du temps de la Peste noire, au XIVème siècle, la maladie progressait de 70 km par jour, ce qui était à la mesure du temps parcouru en une journée par un homme à cheval. Aujourd’hui, l’avion permet de franchir dans le même temps des milliers de kilomètres, de traverser des continents et de franchir les océans. Il n’a ainsi fallu que quelques semaines au SRAS en 2003 pour quitter le Guangdong et gagner Hongkong, le Vietnam puis le Canada avant de toucher l’Europe. L’expansion se réaliserait donc en quelques jours depuis Pékin car les populations exposées au virus seraient infiniment plus nombreuses. La carte de la contamination par le virus et celle des routes aériennes les plus empruntées se superposeraient fort logiquement.
Quel bilan humain pourrait-on en attendre dans notre « village » global ? Une équipe de chercheurs des universités de Harvard, du Queensland en Australie et de l’Ecole de santé publique John Hopkins de Baltimore s’est risquée en 2006 à extrapoler les chiffres de la mortalité par grippe spagnole en 1918-1920, à partir d’études études chiffrées disponibles pour 27 pays, et a obtenu une estimation comprise entre 50 et 80 millions de morts.
Les sociétés occidentales parviendraient sans doute à endiguer le fléau au bout de quelques semaines ou plus vraisemblablement de quelques mois. Mais pas les sociétés les plus pauvres où les prophylaxies demeurent rudimentaires et le champ d’action de l’OMS reste limité... l’étude américaine précédemment citée évoque une mortalité qui concernerait à 96% les pays en développement.
● D’autre part, également, ce risque désorganiserait rapidement une économie mondiale fortement interconnectée.
En 2003, l’épidémie de SRAS avait été contenue en moins de quatre mois mais l’impact économique était déjà considérable avec des pertes évaluées à quelque 30 milliards de dollars, essentiellement dans le transport et le tourisme. Le choc serait immédiat sur ces deux secteurs, totalement gelés dès les premiers jours de l’épidémie mondiale. Parallèlement, les ventes de la filière avicole et des produits d’élevage plus globalement (car la grippe touche également les porcs et les bovins) s’effondreraient. L’économie tout entière suivrait car des couvre-feu seraient décrétés dans de nombreuses régions urbaines et industrielles. Des réactions protectionnistes provoqueraientnt l’effondrement du commerce international.
Avec la forte désorganisation des transports, c’est la lutte même contre l’épidémie qui est compromise. En effet, l’approvisionnement en médicaments est absolument vital dans le cas d’une pandémie mondiale : dans le cas de la grippe aviaire, l’OMS détient 30 millions de capsules de Tamiflu, ce qui pourrait permettre de traiter dans l’urgence 3 millions de personnes et certains pays développés comme la France ou le Royaume-Uni disposent de stocks immenses protégés par l’armée qui serviraient, selon les protocoles en vigueur, à soigner prioritairement et en dosages doublés les personnels de santé, l’armée et la police, les personnels politiques et de la haute fonction publique … On n’est jamais mieux servi que par soi-même… Pour les autres, le Tamiflu viendrait sans doute à manquer. Il faudrait importer toujours plus de matière première (la badiane ou anis étoilée) de sa première zone de production… la Chine du Sud ! C’est en effet la première région productrice au monde, pour près des deux tiers du total… Or son économie serait la première touchée par l’épidémie.
● Enfin, il créerait des désordres politiques et sociaux de grande ampleur.
Avec la précédente alerte sur le H5N1, alors que la maladie n’était que difficilement transmissible à l’homme et n’avait provoqué qu’une centaine de décès à l’échelle planétaire, la psychose s’était déjà emparée des populations, en lien avec une « surmédiatisation » du phénomène. Ainsi, en France, alors qu’aucune menace précise n’existait, les stocks d’antirétroviraux s’étaient épuisés de même que des quantités phénoménales de vaccins antigrippaux classiques, qui n’ont pourtant aucun effet sur le H5N1.
La panique toucherait les populations civiles face à un fléau qui rappelle la Grande Peste. D’ailleurs, on ne parle plus communément de « grippe » mais de « peste asiatique ». La rumeur publique fournit un exutoire : les Chinois sont les boucs émissaires, on s’en prend dans le monde entier à leurs boutiques et à leurs restaurants… Une version nouvelle du péril jaune !
Après une phase d’euphorie dans l’industrie pharmaceutique du fait de la montée en flèche des ventes, c’est la panique qui gagnerait les grands laboratoires qui ne pourraient suivre la demande et seraient contraints de céder leurs brevets. On déplorerait d’ailleurs des attaques de pharmacie, des émeutes et pillages. Les hôpitaux seraient pris d’assaut par des malades qui, à la moindre fièvre ou au premier dérangement intestinal, se précipiteraient aux urgences. Ce ne serait plus seulement une question de santé publique mais une question de sécurité nationale.
 
III. De quels défis ce risque est-il porteur ?
Le progrès scientifique et technologique n’élimine pas la notion de risque sanitaire, bien au contraire.
Depuis un demi-siècle, les progrès de la médecine ont été tels que l’on a pu croire que les grandes maladies infectieuses étaient, sinon éradiquées, du moins circonscrites et soignables. Ainsi, le XXème siècle a été marqué par l’invention de la pénicilline et des antibiotiques ou de grandes victoires contre la variole et la tuberculose. Puis sont apparus (ou réapparus) le virus Ebola, le Sida, le SRAS, autant de virus émergents : le monde a de nouveau pris peur. L’homme s’ingénie même à créer des virus de synthèse virtuels, comme les virus informatiques !
Les bactéries, virus, parasites font en effet preuve d’une capacité d’adaptation remarquable. Notre progrès scientifique et technique, loin de les faire disparaître, encourage leur mutation : les bactéries sont des êtres vivants élaborés, contenant de l’ADN, donc disposant d’une information génétique et dotée d’une machinerie complexe pour fabriquer d’autres bactéries et générer une descendance. Ainsi, nos antibiotiques ont créé de nouvelles catégories de bactéries résistantes.
 ● L’homme renforce le risque d’émergence et de propagation de pandémies nouvelles :
-        Par l’intensification des migrations internationales, des échanges
-        Par l’industrialisation et l’explosion des risques technologiques
-        Par l’urbanisation. La forte densification des quartiers d’habitat pauvre, spontané et insalubre
-        Par le réchauffement éventuel du climat qui pourrait à l’avenir transférer dans les milieux tempérés des maladies tropicales et réactiver des risques endémiques en zone humide (malaria, dengue, chikungunya)
  
● La question de l’utilisation des virus ou des bactéries à des fins terroristes ou militaires se pose également.
En mobilisant ses capacités de « progrès », l’homme ne pourra-t-il un jour égaler, sinon surpasser, le pouvoir dévastateur des épidémies naturelles ? Ainsi, le biologique a pris sa place parmi les armes de destruction massive, avec deux spécificités :
-        Attaque insidieuse
-        Effets différés
La guerre bactériologique ne date pas d’hier. Dès l’Antiquité, la poliorcétique, ou l’art de mener le siège d’une ville, enseignait qu’il fallait contaminer les puits pour venir à bout de la résistance de l’adversaire. Plus récemment, les recherches en armes bactériologiques des Japonais en Mandchourie à partir de 1931 (3 000 morts par expérimentation) ou le programme soviétique Biopreparat (60 000 savants et techniciens ont travailler à la militarisation de 52 agents infectieux) ont montré que l’on peut « militariser » un virus. Des attentats chimiques ou biologiques ont déjà eu lieu, à l’image de celui perpétré par la secte millénariste Aum Shinrikyo dans le métro de Tokyo en 1995. En admettant la possibilité qu’un groupe terroriste obtienne une souche microbienne létale (étape la plus difficile), la production d’agents biologiques peut se faire à l’échelle artisanale, ans recourir à une haute technicité et en toute clandestinité. Les moyens nécessaires sont peu spécifiques et largement disponibles dans les laboratoires privés ou hospitaliers. Les protocoles sont souvent accessibles par Internet. L’étape en définitive la plus difficile à réaliser est la dispersion de l’agent biologique par un vecteur qui n’altère pas sa viabilité ni sa virulence : plusieurs solutions, par voie respiratoire, par voie digestive, par voie cutanée (et/ou muqueuse).
 
Conclusion
 Vers une unification microbienne de la Planète ?
Plus globalement, des risques globaux menacent nos sociétés, le monde semble plus dangereux qu’il n’a jamais été : risques globaux car transnationaux, avec impacts en chaîne (effet boomerang) et menaçant tous les être vivants (hommes, animaux, plantes)… Le sociologue allemand Ulrich Beck parle de nos sociétés modernes comme des « sociétés du risque ».
Mais difficile de dire si les microbes, bactéries, virus auront un jour le pouvoir de détruire tout ou partie de l’humanité, car nous inventons toujours de nouveaux moyens de nous protéger contre eux, comme eux inventent toujours des moyens de survivre et s’adapter à notre prophylaxie…
L’OMS possède désormais des dispositifs de protection que suivent les Etats-nations : c’est la pierre angulaire de la sécurité sanitaire mondiale. Mais est-on allé assez loin en la matière ? Seul le déclenchement d’une réelle épidémie mondiale pourra le dire. 

L
'Auteur

Cédric TELLENNE est Professeur d'Histoire, Géographie et Géopolitique en classe préparatoire aux grandes écoles à St Jean de Douai


[1] Le nom H5N1 fait référence à deux sous-types d’antigènes présents à la surface du virus : l’hémagglutinine (HA) de type 5 et la neuraminidase (NA) de type 1.

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Published by Cédric Tellenne - dans Mondialisation
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