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25 octobre 2007 4 25 /10 /octobre /2007 15:05

Lors d'un récent rapport (décembre 2006), la CNUCED a présenté l'état des économies de l'information à travers le monde, cherchant entre autre à en déduire les grandes lignes d'une politique de développement à destination des PVD, et d'énoncer des recommendations susceptibles de les intégrer dans cette économie sur une grande échelle ou, pour reprendre une expression toute faite mais significative en elle-même, réduire la fracture numérique entre le Nord et le Sud.

Un rapport biaisé ?

Concernant l'Afrique (voir cartes et données en annexe), le rapport montre bien entendu le retard, à de rare exceptions près, du continent sur le reste du monde, mais aussi une expansion très rapide bien qu'insuffisante.

Les cartes montrent cependant une répartition par zones relativement homogènes. L'une, méridionnale, se développe dans le giron du modèle sud-africain, profitant de ses infrastructures et portée par le développement du secteur minier. Une autre se dessine en Afrique équatoriale de l'ouest, correspondant aux infrastructures liées à la présence de grandes entrepriqses minières et surtout pétrolières, bénéficiant d'investissements chinois et de la présence au dessus de l'Atlantique Sud de plusieurs satellites de communications géostationnaires (Eutelsat).

L'Afrique du Nord en est une troisième, tirée en avant par le modèle technique européen voisin. Quelques ilôts de développement apparaissent, tels le Bénin, bénéficiant à la fois de sa stabilité politique, de sa petite taille permettant une mise ne place plus facile des infrastructures, et de son rôle de débouché maritime pour les pays enclavés de la région. Maurice en est un autre, sur la base de son rôle de hub commercial et de services entre l'Asie et l'Afrique, et là aussi de sa petite taille. La côte d'Ivoire, malgré une stagnation, a pu grâce aux investissements français se doter, elle-aussi, d'un réseau de communication électronique plus moderne que les autres pays de la région.

C'est donc une économie en développement rapide, portée par les activités autour des matières premières et les services correspondants (assurance, courtage, etc.), attirant les investisseurs sud africains, occidentaux, arabes, chinois et indiens, ce qui permet de penser qu'un rattrapage est possible dans le moyen terme. Mais un développement évidemment inégal qui risque de laisser certains pays, notamment ceux de l'intérieur, sur la touche.

Notons encore que le standard de performance de ces économies est largement inférieur à celui du monde développé (majorité de connexions bas débit), mais avec des signes de modernisations, surtout dans les pays pétroliers. Mais c'est la nature même de ce rapport qui pose peut-être problème, à l'instar de beaucoup de considérations sur le sous développement en général et sur l'Afrique en particulier.

Des voies africaines

Ce rapport ne montre en effet pas les spécificités africaines (ou des autres régions) sur le sujet. Les comparaisons se font sur la base que l'idéal à atteindre est une économie de l'information sur le modèle occidental, et les conclusions soulignent les insuffisances en terme d'infrastructure, d'usage, de chiffre d'affaire réalisé par les opérateurs. En fait il parle plus d'occidentalisation que de développement.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'Afrique ne souffre pas d'un retard important dans ce domaine, mais il faut quand même relativiser cet écart, car le rapport ne prend pas en compte certaines réalités et certains usages:

  • la nature collective de l'usage des dispositifs matériels (ordinateurs et téléphones) qui n'apparaît pas derrière les statistiques basées sur le nombre d'abonnés. On peut estimer sans trop de risque que le nombre d'usagers des moyens de communication est deux fois, voire trois ou quatre fois supérieur au nombre d'abonnements, du moins en Afrique Noire.
  • La modernité relative des secteurs institutionnels et économiques. Quasiment tous les pays d'Afrique ont des sites internet gouvernementaux, et la presse africaine est une des plus représentée sur le web, et ce depuis plus de dix ans. Ceci s'explique en partie par la nécessité d'offrir un lien entre le continent et sa diaspora.
  • Enfin il existe à mon avis deux économies de l'information en Afrique.
    • L'une, urbaine, portée par la tendance de la population à s'occidentaliser, à imiter le modèle de consommation et de comportement notamment européen, à l'imitation des expatriés. C'est une économie en partie du prestige et de la jouissance.
    • L'autre, surtout rurale, est une économie « utilitaire », quie les populations adoptent par nécessité de garder le contact avec ses membres partis en ville ou en Europe, et qui réussit parce qu'elle une réponse concrète et peu onéreuse au problème des distances et du manque d'infrastructure physique, notamment à l'intérieur du continent.

Comment expliquer sinon que la zone de croissance la plus importante pour les opérateurs de téléphones portables soit l'est de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), zone traditionelle d'émgration, et qui a vu un déplacement important de populations suite à la guerre civile, zone de forêt et de savanes ne possédant que quelques agglomérations dignes de ce nom, et très peu d'infrastructures de transport? Comment comparer dans ces conditions, dans un rapport simple, l'économie de l'information en Afrique et ailleurs ?

Une part très importante de la richesse générée par ce secteur dans les pays développés l'est dans les applications de loisirs (jeux, sites de rencontre, et ... pornographie) dont les économies numériques africaines sont (pour le moment) largement exclues. Mais si l'on excepte ce secteur des loisirs (dont on peut se demander dans quelle mesure il s'agit d'un « développement »), alors le retard de l'Afrique est bien moindre que ce que les chiffres montrent, même s'il reste réel. Simplement l'Afrique ne vit pas le même Internet que nous. Ces voies spécifiques africaines sont visibles ailleurs.

Quelques exemples:

  • Le Botswana s'est engagé, en 2002, dans une campagne de vaccination contre la variole et la poliomélite, dans le cadre d'un programme de l'OMS concernant toute l'Afrique. Le protocole a été défini par l'OMS et les ONG concernées, afin d'optimiser la gestion des stocks de médicaments et le suivi des malades. A cette fin, des dispensaires ont été montés et équipés sur l'ensemble du territoire, et les gens invités à s'y rendre. Le respect de ce protocole conditionnait l'affectation de l'aide.

    Après 1 an, le taux de vaccination n'avait toujours pas décollé (23 %). Les autorités du pays ont alors changé leur fusil d'épaule: appel à des volontaires responsabilisés et formés dans les communautés rurales pour distribuer les vaccins et gérer les stocks, suppression des formulaires papiers des patients, au profit de simples cahiers de suivi remplis par les responsables, supervision par des équipes itinérantes. Ce que les autorités Botswanaises ont su prendre en compte, c'est l'absence de mobilité des populations, pour qui se rendre dans un dispensaire revient à « aller à l'étranger », mais aussi le côté aliénant des formulaires, incompréhensibles dans leur logique par les usagers habitués au rapports personnels et à la communication orale. Le taux de vaccination a bondi pour atteindre 83% de la population en 2005. Le Botswana a présenté ses méthodes à l'OMS, qui a amendé son protocole pour en reprendre les principes, et cela marche.

 

  • Autre pays qui sait trouver sa voie: le Niger. L'un des pays les plus pauvres du monde a, avec des moyens modestes, réussi des prouesses dans plusieurs domaines. Le nombre des écoles à été multiplié par 8 en dix ans, permettant la scolarisation de la quasi-totalité des enfants (du moins sédentaires). Le plan d'éducation a dépassé les prédictions. Les écoles gouvernementales pourtant florissantes étant encore insuffisantes, les populations en ont créé d'autres de leur propre chef, afin que leurs enfants aient leur chance d'améliorer leur sort. Le Niger, encore, est le pays au monde dont la télévision nationale diffuse le plus de programmes éducatifs, presque toutes les émissions de la journée étant destinée aux écoles. Le Niger toujours: il y a 10 ans, les experts étaient unanimes pour dire que le pays se désertifiait progressivement, pour cause de déforestation incontrôlée sur les limites du Sahara (principalement pour le bois de chauffage). Les aides, les gardes forestiers et les campagnes d'explications n'y ont rien changé. En 2003, le gouvernement nigérien modifiait une loi apparemment accessoire: désormais, les arbres, jusque là propritété de l'état qui pensait ainsi pouvoir les protéger, devenaient propriétés des paysans sur les terres desquels ils poussaient. Le résultat est spectaculaire: devenu une ressource leur appartenant et pas une propriété étrangère, les arbres sont devenus objets de toutes les attentions. 25000 hectares de forêt ont été ainsi restaurés par les communautés rurales, le bois de chauffage est devenu une source de revenu (et plus le fruit d'un pillage). Les nappes souterraines, pompées par les racines remontent et les pluies ne disparaissent plus dans les profondeurs de la terre dessechée, améliorant en retour les cultures, la nutrition et le revenus de tous. Le désert à reculé, et cela n'a pas coûté un seul euro.

 

  • Autres exemples, le Ghana ou le Mali, pour faire appliquer les dispositions de l'ONU sur les droits des femmes et des enfants, n'ont pas eu recours à des législations nationales, ratifiés par le parlement, mais à de vastes consultations auprès des conseils traditionnels des différentes ethnies. Par ce biais, ils sont arrivés à faire modifier des traditions ancestrales, pour de nouvelles dispositions appartenant désormais elles-aussi à la sphère du « droit traditionnel ». Là encore, cela marche. Cela n'a pas empêché, lors du rapport intermédiaire du Comité des droits de l'enfants de 2006, le Ghana de se faire réprimander pour ne pas avoir inscrit de dispositions dans la Loi.
  • On pourrait multiplier les exemples, par exemple en parlant de l'Ubundu, la politique de réconciliation sud-africaine, inspirée non pas des méthodes occidentales (procès de type Nuremberg) mais des techniques de résolution de conflit des peuples bantous, à base de reconnaissance, de réparation, de vérité surtout, et de pénitence.

Tout ceci pour dire que lorsque l'on parle de l'Afrique, il convient de bien se rendre compte que nous la regardons avec nos yeux propres, avec certes de bonnes intentions, mais en se référant à des normes insitutionnalisées ne correspondant à rien dans de nombreux cas.

Quand certains altermondialistes crient au scandale de la pauvreté dans le monde en soulignant le déséquilibre dans la répartion de l'accès à Internet, ou que la CNUCED interprête ses propres données dans ce sens, ils cherchent l'Occident, pas l'Afrique elle-même, en Afrique. Cette déformation est, il faut bien le dire, relayée par de nombreux africains eux-mêmes, avides d'être reconnus comme riches et développés sur la base des critères occidentaux.

On ne trouvera, je crois, jamais l'Occident en Afrique. Si c'est ce que l'on cherche, alors le constat du sous-développement, avec son cortège de condescendance, se perpétuera, et avec lui continuera la tendance aux économies de la rente et la « mendicité institutionnelle ». Mais si l'on regarde bien, il existe d'autres voies, des voies africaines, qui ne demandent qu'à exister. Il faudra sans doute inventer d'autres concepts, d'autres outils d'appréhension de la nature complexe de ce continent pour espèrer pouvoir un jour, enfin, l'aider à se soulager durablement de ses maux. Mais le premier pas consiste peut être à commencer par respecter les africains pour ce qu'ils sont, et pas pour ce que nous imaginons qu'ils devraient être.

Sources

Rapport annuel sur les technologie de l'information dans le Monde – CNUCED Décembre 2006
Divers articles du Monde et du New York Times

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Published by Jean-Marc HUISSOUD - dans Afrique - Proche et Moyen Orient
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