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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:48

En mai 2015 j'ai effectué avec d'autres auditeurs de l'IHEDN un voyage d'étude dans les Pays Baltes, organisé et dirigé par Madame Hélène Mazeran, Présidente de la Commission des voyages d'études de l'Association des Auditeurs de l'IHEDN, avec l'aide précieuse du Colonel Moulia, attaché de défense dans ces pays, et des trois ambassades de France. Ce voyage a bien entendu été dominé par la question russe : comment les Pays baltes vivent-ils la situation actuelle en Ukraine? se sentent-ils menacés, les prochains sur la liste?

On trouvera ici quelques réflexions nourries par des lectures préparatoires, de nombreuses rencontres avec des responsables baltes et français, par la visite des trois capitales, et par un voyage qui nous a conduits de Vilnius jusqu'à la frontière russe, à Narva, en Estonie.

Ce qui frappe en premier lieu, c'est le poids et l'actualité de l'Histoire, responsable de la division de ces pays, et l'ambiance de guerre froide:

I/Le souvenir de la période 1940-1991 est visible partout : rappelons qu'après une brève indépendance (1918-1940) les Pays Baltes ont été occupés par l'URSS de 1940 à 1941, puis par l'Allemagne nazie de 1941 à 1944, et de nouveau par l'URSS, qui les a annexés, de 1944 à 1991. Ces trois occupations ont été d'une violence extrême: arrestations, déportations, exécutions, extermination par les nazis de la population juive, nombreuse en Lituanie où Vilnius était surnommée la Jérusalem du Nord, déportation des paysans qui résistaient à la collectivisation forcée après 1944 , liquidation des maquis. On estime que de 1940 à 1941 34 000 Lettons, 75 000 Lituaniens et 60 000 Estoniens ont été déportés ou tués par les Soviétiques ; et que le nombre total de victimes de la répression stalinienne entre 1944 et 1955 est d'un demi-million. Depuis 1991, les trois pays ont créé des musées dénonçant la répression : ainsi le musée du KGB (le nom officiel est "musée des victimes du génocide") à Vilnius ou le musée des Trois Occupations au centre de Tallinn.

2/ La domination soviétique de 1944 à 1991 explique un caractère commun à la Lettonie et à l'Estonie, la présence d'une forte minorité russophone, soit 30 % de la population totale en Lettonie, 25 % en Estonie( en 1990, les Lettons étaient minoritaires en Lettonie!). Cette population russe a été amenée par le régime soviétique qui voulait industrialiser et russifier en même temps ses nouvelles républiques, dépeuplées par la répression. Elle se répartit très inégalement : ainsi l'Est de l'Estonie et de la Lettonie (la province de Latgalé) sont presque entièrement peuplés de russophones, et Riga, la capitale de la Lettonie, est peuplée en majorité de Russes. Le maire de Riga est russophone. Cette minorité russophone est victime de la méfiance des autorités : seuls les russophones descendant de populations installées avant 1940 ont reçu automatiquement la citoyenneté. Les autres doivent passer un examen de langue pour l'acquérir. Ceux qui ne le font pas ont un passeport gris, qui leur permet de voyager dans l'espace Schengen, mais ils ne peuvent ni voter ni être éligibles (sauf aux élections locales) ni travailler dans la fonction publique : ce sont des sous-citoyens. En revanche, ils peuvent voyager en Russie sans visa, ce que ne peuvent pas faire les "nationaux" ayant un passeport "Schengen". Toutefois, ils sont de moins en moins nombreux : en Lettonie, ils sont passés de 29 % de la population en 1995 à 10 % en 2014.

3/Les mémoires s'affrontent lors des célébrations :

-ainsi en Lettonie, le 16 mars célèbre les soldats enrôlés parfois de force parfois volontairement dans la Waffen SS et qui ont combattu l'Armée Rouge, manifestation soutenue par l'extrême droite et qui provoque une contre-manifestation des russophones.

-Le 9 mai de cette année, un grand rassemblement de Lettons russophones a eu lieu à Riga pour commémorer le 70ème anniversaire de la victoire de l'Armée Rouge, en présence d'anciens combattants. Les manifestants portaient le ruban de saint Georges, symbole du patriotisme et du nationalisme russe et le maire de Riga a fait un discours en russe uniquement (ce qui est interdit). Un feu d'artifice a été tiré, offert par l'ambassade de Russie. Un jeune manifestant auquel on demandait comment il voyait son avenir a répondu : "mon avenir, je le vois ici, une fois que la Lettonie sera dans la Russie" .

-En 2007 le monument à la gloire de l'Armée Rouge qui se trouvait au centre de Tallinn a été déplacé dans un cimetière militaire. Les russophones participent désormais au mouvement "régiment éternel" créé en Russie en 2002 : les manifestants défilent avec la photographie d'un combattant de l'Armée Rouge. Cette année, 12 millions de personnes y ont participé, en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques, à l'occasion du 70ème anniversaire de la victoire, et à Moscou Vladimir Poutine défilait en tête du cortège.

4/ L'inquiétude est vive devant la politique russe : Géorgie en 2008, Ukraine aujourd'hui, et Estonie et Lettonie craignent les réactions des russophones, car ils regardent la télévision russe et subissent une propagande intense. Poutine dénonce le statut des russophones, mais ceux d'entre eux qui se rendent en Russie ont conscience de l'écart de niveau de vie. La chaine de télévision Russia Today, qui émet en plusieurs langues, a un gros budget. Les pays baltes, eux, n'ont pas les moyens de financer une TV balte en langue russe. Estonie et Lettonie sont donc des pays divisés : les autorités et la population estonienne ou lettone se méfient des russophones, les voient comme une "cinquième colonne" possible de Moscou, tandis que les russophones s'estiment -et sont- discriminés.

Dans Les Ames Baltes, l'écrivain-voyageur Jan Brokken interroge un Estonien en 2010 : "je suis pessimiste quant aux dix à vingt années à venir. A long terme, trente, quarante ans, je suis plutôt optimiste. La moitié de la population de Tallinn est russe, 60 à 70 % de la population de Riga est russe. On ne peut tenir systématiquement à l'écart du pouvoir une communauté de cette importance. la ségrégation est radicale. Russe est synonyme de pauvre, chômeur, sans droit. Les partis politiques des personnes d'expression russe sont de gauche, communistes, sociaux-démocrates et écologistes. Les partis nationalistes sont de droite pour la plupart. On va tout droit vers une confrontation. A Riga les Russes ont gagné les élections municipales de 2009. Ils ne souffrent plus en silence, ils réclament leurs droits.

Les années à venir vont être cruciales. Mais quand ces questions seront résolues, dans une vingtaine d'années, les nouvelles générations se serreront les coudes (...) je comprends les Russes, je sais ce qu'ils ressentent. Quand ils seront considérés comme des citoyens à part entière, ils s'impliqueront entièrement pour l'Estonie et la Lettonie. ils vivent ici depuis des décennies, ils n'ont plus beaucoup de points communs avec les Russes d'Irkoutsk ou de Vladivostok. Les Russes sont souvent des ivrognes et des bons à rien, mais si on parvient à les motiver, ils sont capables de remuer des montagnes. Ils ne connaissent pas de demi-mesure"(page 343)

La deuxième évidence, c'est la volonté d'ancrage à l'Ouest

I/ les pays baltes sont membres de l'Union Européenne depuis 2004 et l'aide européenne avant et depuis l'adhésion a permis une modernisation rapide et spectaculaire : villes rénovées, réseau routier et autoroutier excellent (sur lequel circule un parc automobile comptant beaucoup de grosses voitures allemandes) agriculture exportatrice, économie numérique (on parle de l'e-Estonie). Les investissements étrangers ont permis l'essor de nouvelles activités qui ont en partie compensé l'effondrement des industries héritées de la période communiste. Plus encore, les trois pays sont dans l'Euroland, et c'est pour eux un moyen d'accroitre leur présence au sein de l'Union, de faire partie du centre. Ils jouent un rôle croissant dans l'Union : il y a deux commissaires baltes à des postes importants, de janvier à juin 2015 la Lettonie assure la présidence de l'UE. Ils font valoir leurs priorités : ainsi le Partenariat Oriental avec six pays ex-soviétiques (Biélorussie, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) a beaucoup d'importance pour eux. Un sommet du Partenariat oriental a eu lieu à Vilnius les 28 et 29 novembre 2013, le dernier à Riga les 21 et 22 mai 2015. Malgré ces progrès, les pays baltes restent parmi les plus pauvres de l'Union. Ils restent aussi très dépendants de la Russie : si l'Estonie a une certaine indépendance énergétique grâce à ses gisements d'huile de schiste, Lettonie et Lituanie sont très dépendants du pétrole et du gaz russes ; les pays baltes sont aussi exportateurs de produits agro-alimentaires en Russie. Mais ils soutiennent les sanctions contre la Russie alors même qu'ils subissent l'impact des contre-sanctions.

2/ Ils sont aussi membres de l'OTAN depuis 2004 et c'est de l'OTAN et non de l'UE qu'ils attendent protection et assistance (et on les comprend). Ils citent l'article 5 : «Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique-Nord.». Le 3 septembre 2014 le président Obama a prononcé un discours à Tallinn disant « il n’y a pas d’anciens et de nouveaux membres (…), l’article 5 est clair comme du cristal : une attaque contre l’un est une attaque contre tous (...) La défense de Tallinn, de Riga et de Vilnius est aussi importante que la défense de Berlin, Paris et Londres.(...) Vous avez perdu votre indépendance une fois, avec l’OTAN, vous ne la perdrez plus jamais ! » . Actuellement, le tension monte : les Russes testent la résistance de l'OTAN en multipliant les manœuvres, les avions russes allant à Kaliningrad survolent la Lituanie transpondeur éteint... L'OTAN assure la police du ciel , envoie des soldats, des navires en Baltique. En septembre 2014, un agent estonien, Eston Kohver, a été fait prisonnier par les Russes à la frontière entre les deux pays, mais sur le territoire estonien, et il est toujours détenu en Russie.

3/ chaque pays est doté d'un centre d'excellence de l'OTAN : le centre de Vilnius étudie la sécurité énergétique, et d'abord celle des forces armées ; le centre de Riga, dirigé par un ambassadeur, étudie la communication stratégique ; celui de Tallinn la cyber-sécurité et les cyber-attaques, soit trois sujets particulièrement sensibles dans cette région. Exemple de cas étudié à Tallinn : en 2007, lorsque le monument à la gloire de l'Armée Rouge a été enlevé du centre de Tallinn et déplacé dans un cimetière militaire, l'Estonie a subi une cyber-attaque russe, une première. En synthèse, les Baltes considèrent l'UE comme du "soft" et l'OTAN comme du "hard". L'appartenance à l'OTAN atténue leur inquiétude face aux événements en Ukraine, sans la faire disparaître complètement.

Dernier point : il y a beaucoup de points communs mais il n'y a pas d'identité balte

1/ ces pays ont connu des histoires très proches : domination, réveil nationaliste à la fin du XIXème siècle, annexion par l'URSS jusqu'en 1991. Ce qui a créé quelques liens : dans les trois pays des chorales ont joué et jouent toujours un rôle d'affirmation culturelle et politique, et de grands festivals sont organisés ; le 23 août 1989 , cinquantième anniversaire du Pacte germano-soviétique qui attribuait les pays baltes à l'URSS, une chaîne humaine rassemblant deux millions de personnes, soit un quart de la population des trois pays, a été formée de Tallinn à Vilnius (600 km) pour demander l'indépendance : c'est la "voie balte".

2/ outre leur passé commun, les trois pays baltes connaissent aujourd'hui le même drame : une véritable implosion démographique. La Lituanie, le plus peuplé des trois, a moins de 3 millions d'habitants , la Lettonie est passée sous les 2 millions en 2014, soit une baisse de 25 % en 20 ans, l'Estonie n'a plus que 1,5 million d'habitants , soit -15 % de 1990 à 2014 .Cette catastrophe est due à un solde naturel négatif, le taux de natalité de la Lettonie est ainsi de 10,2 pour mille, celui de l'Estonie de 11,7, combinée à un solde migratoire négatif, les deux étant liés puisque ce sont les jeunes qui s'en vont. Il y a eu trois vagues d'émigration : au début des années 1990, beaucoup de Russes sont partis ; beaucoup de jeunes ont émigré lorsque le Royaume Uni et l'Irlande ont ouvert leur marché du travail en 2004, puis en 2008, lorsque la crise a frappé les trois pays, suivie par des politiques d'austérité sévères et une récession très forte. Ces jeunes s'en vont vers les pays scandinaves, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, et le plus souvent sans envisager de revenir. L'Estonie envisage une politique nataliste, mais le financement de cette politique divise le pays. Les trois pays ont donc une population âgée, une pyramide des âges en forme d'as de pique, une des pires situations démographiques de l'UE.

3/ malgré tous les points communs qui nous ont paru frappants, tous nos interlocuteurs ont insisté sur le fait qu'il n'y a pas d'identité balte. Un jeune chercheur actuellement en poste en Lettonie, nous disait : "quand je montre à mes amis lettons le Guide du Routard Pays Baltes, ça les énerve". Chaque pays cultive son identité, sa différence :

- les langues baltes sont différentes : si le lituanien et le letton sont des langues indo-européennes assez proches l'une de l'autre, l'estonien est une langue finno-ougrienne proche du finlandais. Un diplomate français nous disait : "la langue est une forteresse, qui a une part plus que proportionnelle dans l'identité estonienne". L'Estonie est très tournée vers la Finlande (où 53 % des médecins sont d'origine estonienne par exemple). Les Estoniens se voient comme un "peuple-barrière" contre la Russie, et c'est d'ailleurs à Narva que le roi de Suède Charles XII a vaincu Pierre le Grand. Le nationalisme letton qui s'est développé à la fin du XIXème siècle s'est accompagné d'un retour des élites à la langue lettone (ce qui n'a rien d'original, tous les nationalismes s'appuient sur une langue). La Lituanie affirme quant à elle son identité face à la Pologne, car elle compte une forte minorité polonaise (et seulement 6 % de russophones). - les héritages religieux sont différents : Estonie et Lettonie luthériens, Lituanie catholique.

-les choix économiques des trois pays sont différents, la Lituanie plutôt social-démocrate, l'Estonie très libérale

- les trois pays ne travaillent pas ensemble, n'effectuent pas de commandes militaires groupées, ce qui serait pourtant source d'économies et de rationalité. Une exception : le Collège Baltique de Défense de Tartu en Estonie (BALDEFCOL) créé en 1999 qui forme des officiers des trois pays (et d'autres pays de l'OTAN) - ils sont même concurrents pour les investissements étrangers Selon Julien Gueslin, historien, "parler de pays baltes introduit de l'unité là où il y a une pluralité de peuples, d'histoires et d'identités. Or ces petits Etats ont besoin d'affirmer leur identité par rapport à leurs voisins".

En conclusion, quand on visite ces pays, la vieille formule selon laquelle "tout pays a l'histoire de sa géographie" prend toute sa signification : les Pays Baltes sont sur une ligne de fracture géopolitique et ont subi la domination des Suédois, des Polonais, des Allemands, des Russes. Leur identité a failli disparaitre. Ils n'ont été indépendants que de 1918 à 1940 et depuis 1991. Ceci explique leur obsession identitaire, leur crainte vis-à-vis de la Russie et de leurs populations russophones et l'espoir qu'ils placent dans l'OTAN. Ou pour le dire plus franchement, l'espoir qu'ils placent dans les Etats-Unis pour les défendre si nécessaire.

Impossible d'être plus atlantiste! Un sommet de l'OTAN va se tenir en 2016 et les Pays Baltes espèrent un renforcement du flanc Est de l'Alliance et des FAR (forces d'action rapide) sur leur sol. On mesure dans ces pays l'inexistence militaire de l'Union Européenne, et on comprend le sentiment de vulnérabilité de sa partie orientale. Les Ames baltes, Jan BROKKREN éditions Denoël 2013.

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Published by Elizabeth Crémieu - dans Europe
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