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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 07:58

Si les événements d'Allemagne font les unes européennes, c'est avec beaucoup de gène et de malaise. Les viols multiples commis le soir du nouvel an à la gare de Cologne (étrangement vide de policiers en pleine période d'alerte terroriste, tout de même) renvoient à des craintes multiples: les fantômes de la xénophobie, voire du nazisme, la crainte de voir s'envoler le bel élan de solidarité teinté d'idéalisme qui avait conduit l'Allemagne à prendre ce qu'Angela Merkel a présenté comme sa responsabilité face au drame des migrants, crainte d'alimenter un rejet des populations surtout musulmane et d'alimenter, par contre coup et sentiment d'exclusion, de nouvelles vocations djihadistes en Europe.

En Allemagne, la presse a recours au catastrophisme dont elle est coutumière (sur quasiment tous les sujets) ne faisant rien pour calmer la polémique.

En France, la révulsion le partage avec une incapacité à appréhender les faits, et la gravité de la tempête politique déclenchée. Les sous entendu de manipulation politique se font jour (la police a-t-elle joué double-jeu ? les plaintes déposées sont-elles toutes justifiées ou amplifiées par un complexe d'identification aux victimes ou une manipulation en faveur des idées nationalistes, etc.). Incompréhensible aussi, la résurrection de PEGIDA, mouvement d'extrême-droite né à Dresde et qui semblait moribond après un apparition fulgurante sur la scène publique en 2015.

Dans les analyses manque un élément qui permet de mieux comprendre ce qui est en jeu en Allemagne autour de cette question, et qui renforce le discours des opposants à la politique de la porte ouverte déclenchée par Angela Merkel.

Cet élément est historique. En 1945, Cologne est prise par les troupes de France Libre du général De Lattre sans résistance. Mais malgré la déclaration de la ville comme "ouverte", celle-ci est pillée méthodiquement pendant plusieurs jours. Des centaines d'assassinats sont commis, viols généralisés ont lieu.

L'épisode de la prise de Cologne est l'un des éléments soulignés de longue par une partie de l'opinion allemande visant à faire reconnaître le fait que l'Allemagne nazie n'a pas eu la monopole des crimes de guerre en 1939-45. Cette thèse a été défendue à la fois par les nostalgiques des national-socialisme (peu nombreux) mais surtout par une frange plus importante de la population, sans doute pour alléger le poids de la culpabilité imposé sans nuance à l'Allemagne après-guerre. Plus particulièrement en ex-Allemagne de l'Est, où le récit post seconde-guerre mondiale a longtemps été très différent de celui pratiqué à l'Ouest, valorisation de la "libération" par les soviétiques oblige. Les deux intentions convergent. PEGIDA s'est emparé de cette dialectique d'autant plus facilement que l'autre élément de cette argumentation, en ce qui concerne le front de l'ouest, est le bombardement de Dresde, ville de naissance, je l'ai dit, du mouvement... La boucle est presque bouclée. Il faut ajouter un dernier élément. Les troupes françaises coupables des crimes de Cologne étaient des troupes essentiellement coloniales, marocaines, algériennes et ouest africaines. Qui ont agi sur une population allemande travaillée depuis des décennies par la peur de l'Africain, entretenue par les légendes de sauvagerie des troupes sénégalaises pendant la première guerre mondiale (assez similaire à la propagande française sur les exactions des uhlans allemands, tant en 1870 qu'en France occupée pendant la première guerre mondiale). Dans une Allemagne sortant tout juste de douze ans de propagande raciste.

Ajoutons que l'Allemagne n'a pas, comme la France qui change complètement ses représentations des peuples colonisés après la première guerre (l'apprentissage de l'autre via la colonisation est une des réalités de cette période), le temps de faire évoluer son discours sur les peuples primitifs qu'elle a peu côtoyé dans la brève période de son Empire (même si ce point est à relativiser grâce au récit des exploits des askaris de Von Lettow-Vorbeck en Tanzanie, que les nazis ont cherché à taire). De ce fait les événements de 1945 sont encore plus sensibles qu'ils ne devraient l'être.

Alors dans les éléments de Cologne sont remis en jeux ces traumatismes et leurs implications idéologiques dans une Allemagne qui ne va aussi bien qu'elle le prétend, et dont le vieillissement n'est pas un gage non plus d'optimisme. On comprend mieux l'ampleur du malaise allemand.

La peur comme arme politique, c'est classique, et quoi de mieux que les fantômes, fussent-ils de l'histoire, pour la réactiver.

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Published by Jean-Marc Huissoud - dans Europe
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