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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 07:40

Où en est Cuba aujourd’hui, au lendemain de l’annonce du rétablissement des relations diplomatiques avec les Etats-Unis ? Pour les uns, Cuba est tout simplement une dictature communiste à l’agonie. Ainsi, un ami qui connaît l’ile me disait : en 2015 comme en 1959, Cuba c’est dictature, dépendance, pauvreté, prostitution. Pour d’autres, Cuba, malgré ses difficultés économiques, reste une puissance, un pays qui compte, le symbole de la résistance à l’impérialisme américain et au capitalisme. Les connaisseurs de l’ile soulignent le climat paisible, la grande civilité qui règne entre les Cubains et la faible délinquance, qui sont exceptionnels dans la zone Caraïbe, et opposent totalement Cuba à Haïti, sur l’ile voisine.

Je propose ici mes impressions à la suite d’un voyage d’études riche en rencontres et de la traversée d’une partie de l’ile.

Des responsables cubains conscients des graves problèmes économiques et sociaux du pays

La situation économique de Cuba est désastreuse, même si les chiffres officiels paraissent bons (on peut les trouver sur le site www.tresor.economie.gouv.fr/pays/cuba). La pauvreté est générale, pire dans l’Oriente que dans l’Ouest. La population cubaine souffre de pénuries dans tous les domaines : pénurie de produits alimentaires, certains, comme la viande de bœuf, sont réservés aux touristes. Les Cubains ont donc un carnet, la libretta, qui leur donne droit à des quantités limitées de produits de première nécessité. Pénurie de produits d’hygiène, et aucun cadeau n’est plus apprécié qu’un savon ou un shampoing. Insuffisance tragique de transports individuels et publics. Partout dans l’ile on voit des Cubains qui font de l’auto-stop et attendent des heures pour être pris par les rares voitures qui passent. Peu de vélos, pratiquement pas de mobylettes, des charrettes à cheval. Crise du logement : si la vieille Havane a été magnifiquement restaurée grâce aux recettes touristiques (comme le centre de Trinidad et autres sites touristiques), le reste de la capitale est dans un état de délabrement désolant. Le long du Malecon, l’avenue mythique qui longe la mer, les immeubles sont rongés par le sel et certains sont effondrés.

La situation économique est si grave qu’elle met en péril les acquis de la Révolution, l’éducation et la santé, dont les Cubains sont si fiers. Ainsi la médecine manque de moyens et même de médecins, puisque les médecins sont le premier produit d’exportation de Cuba. Une religieuse nous disait que le choléra, maladie de la pauvreté, sévissait à Cuba, ce qui nous a été confirmé par un responsable, qui a toutefois précisé qu’il s’agissait de quelques cas sous contrôle dans l’Oriente. La même religieuse nous parlait de la situation tragique des retraités lorsqu’ils n’ont pas d’enfant émigré qui leur envoie de l’argent.

Cuba, et c’est un cruel paradoxe pour un pays si attaché à son indépendance, est toujours allé de dépendance en dépendance : jusqu’en 1959, elle était dépendante des Etats-Unis, auxquels elle vendait son sucre, et elle était une des bases arrières de la mafia ; après la révolution et le blocus américain, elle est devenu dépendante de l’URSS qui lui achetait son sucre et lui fournissait du pétrole ; après la chute de l’URSS, le pays privé de tout soutien extérieur a traversé la « période spéciale » des années 1990, marquée par un appauvrissement terrible. C’est alors qu’il a développé le tourisme pour se procurer des devises. La situation s’est un peu améliorée lorsque Chavez est arrivé au pouvoir au Venezuela et a fourni à Cuba du pétrole à un prix préférentiel, en échange de médecins, mais cet avantage se réduit en raison des problèmes économiques au Venezuela et disparaitra si le successeur de Chavez perd le pouvoir. Aujourd’hui, Cuba qui ne produit presque rien, et exporte seulement du nickel, des biotechnologies et des produits pétrochimiques, vit de l’exportation de médecins – 5 milliards de dollars par an-, du tourisme –, 2,5 millions de touristes et 2,5 milliards de dollars, mais tout ce que consomment les touristes est importé, ce qui fait que le gain réel est sans doute faible – et des remises des émigrés – environ 3 milliards.

Les problèmes économiques ont de graves conséquences sociales : d’abord ce pays socialiste est devenu une société à deux vitesses. En effet, Cuba utilise deux monnaies : pour la population, le peso cubain (CUP), qui vaut 1/25ème de dollar. Pour les touristes et les Cubains qui travaillent dans le tourisme, le CUC, qui vaut un dollar. Et de nombreux magasins, les seuls où on trouve à peu près tout, sont réservés à ceux qui payent en CUC. On comprend que des enseignants, des médecins, des ingénieurs, cherchent à travailler comme guides ou chauffeurs pour les touristes. Deuxième fossé : entre ceux qui reçoivent des remises de l’étranger, soit 60 % de la population, et ceux qui n’en reçoivent pas, nombreux chez les Noirs, les plus fidèles au régime, ceux parmi lesquels on a le moins émigré. Le pays souffre donc d’une « fatigue sociale », et l’émigration est très importante depuis que Raul Castro l’a autorisée. Et ce sont les plus jeunes et les plus qualifiés qui s’en vont. Enfin la prostitution est redevenue importante avec l'essor du tourisme. il parait que Fidel Castro aurait dit : "nous avons les prostituées les plus éduquées du monde"!

Depuis 2006, Raul Castro tente une perestroïka

Rappelons qu’à la suite des problèmes de santé de Fidel Castro, son frère lui a succédé en 2006 puis a été élu président en 2008. Réélu en 2013, son mandat prend fin en 2018 et comme il est né en 1931, il a annoncé qu’il se retirerait de la vie politique. Que se passera-t-il alors ? Nul ne sait.

Raul (pour lui comme pour son frère Fidel, les Cubains n’emploient que le prénom, imitons-les) est conscient, au moins en partie, des problèmes. Certes l’embargo américain est une source de difficultés et en particulier l’embargo financier qui empêche l’ile de se procurer les investissements dont elle a besoin. L’amende record infligée à BNP-Paribas par les Etats-Unis en 2014 a conduit les banques françaises à ne plus travailler avec Cuba. Mais Raul semble avoir compris que les problèmes sont avant tout d’origine intérieure. En particulier le problème agricole : le voyageur qui traverse Cuba est horrifié de voir que les terres sont envahies par une plante épineuse, le marabu. C’est la conséquence d’une politique agricole aberrante : collectivisation, puis abandon des terres. Un tiers de la surface agricole n’est pas cultivé! Le résultat est que Cuba, qui couvre 110 000 km2 avec une majorité de plaines, et qui dispose d’eau et de soleil, importe les trois-quarts de son alimentation. D'où? des Etats-Unis. Mais ce n'est pas tout : il n'y a quasiment pas d'industrie.

C’est pourquoi Raul a lancé des réformes, comme de nombreux pays communistes avant lui : l’URSS, la Chine et le Vietnam. En quoi consistent les réformes de Raul, soit plus de 300 mesures, et pourquoi reprendre le terme de pérestroïka, employé par Gorbatchev, dirigeant de l’URSS de 1985 à 1991, et qui signifie restructuration ? L’appel aux capitaux étrangers, la création d’une zone franche dans le port de Mariel pour attirer les entreprises étrangères, l’encouragement donné à l’entreprise privée et aux coopératives privées, un début de distribution des terres – 1,6 million d’hectares ont été distribués en usufruit -, l’autorisation de vendre son logement, l’autorisation d’émigrer et de revenir. A peu près ce qu’avait tenté Gorbatchev.

Mais outre l’embargo américain, et sa conséquence la plus gênante, l’insuffisance de capitaux, Raul se heurte à des obstacles intérieurs : d’un côté, la population cubaine est méfiante et par exemple, les paysans auxquels on distribue des terres se demandent si ça va durer et restent attentistes. A quoi il faut ajouter qu’ils manquent de capitaux, de semences et, conséquence de 50 ans d’abandon, de savoir-faire. Mais surtout la bureaucratie, qui contrôle toute l‘économie et veut garder ses privilèges, freine des quatre fers et vide les réformes de contenu. Exactement ce que faisait le Gosplan en URSS. Selon un diplomate bon connaisseur de Cuba, « le vice fondamental, c’est la volonté de tout contrôler». Les entreprises privées que Raul veut encourager se heurtent à des contrôles et des limitations. La conséquence, c’est une croissance très faible et une émigration très importante qui vide le pays de ses éléments les plus dynamiques : officiellement, 40 000 départs par an, sans doute plus de 100 000 (dans un pays de 11 millions d’habitants).

Les résultats se font donc attendre. Raul va-t-il échouer comme Gorbatchev, qui bénéficiait pourtant du soutien de tous les pays occidentaux, ou réussir comme la Chine ou le Vietnam ?

L’évolution à venir de Cuba est très importante pour la zone caraïbe et les Etats-Unis

Cuba est un des seuls Etats qui fonctionnent dans la zone Caraïbe, à l’exception des DOM français.

On y trouve une armée proche du peuple, les FAR, Forces Armées Révolutionnaires, non corrompue ou pas trop, et qui joue un rôle économique important. Ses cadres sont de grande qualité. Cette armée, qui s’enorgueillit de n’avoir jamais tiré sur le peuple, est populaire. Elle est la colonne vertébrale du pays, moderniste, réformiste, loyaliste. Au total, elle bénéficie d’une grande légitimité. Mais pour des raisons financières, elle ne compte que 55 000 hommes et beaucoup de jeunes Cubains ne font pas leur service militaire.

Le pays est très bien encadré, comme le sont les dictatures communistes, et comme le prouvent les réussites de la sécurité civile : les cyclones qui traversent l’ile y font des dégâts matériels (en octobre 2012, l’ouragan Sandy a fait 11 morts à Cuba, 60 à Haïti) mais pratiquement jamais de morts, contrairement à ce qui se passe dans les pays voisins.

Le régime, qui a été une terrible dictature, est moins oppressif : ainsi, à la suite de la visite du Pape en 1998, la situation des Eglises et des croyants s’est améliorée ; récemment, à la suite du rapprochement avec les Etats-Unis, Cuba a libéré 56 prisonniers politiques, chiffre faible par rapport à celui des décennies précédentes. Mais la population reste étroitement contrôlée, les opposants harcelés, l’accès à Internet est limité et très coûteux pour les Cubains, la presse est entièrement contrôlée par le pouvoir.

Les connaisseurs de Cuba ne croient pas en un « printemps cubain », et ce pour plusieurs raisons : le pays est vieux, puisque le taux de natalité est faible et puisque les jeunes s'en vont, alors que les révolutions dans les pays arabes ont été lancées par des jeunes ; il y a des opposants mais pas d’opposition organisée ; on ne peut pas accuser les dirigeants de corruption.

Si le régime s’effondrait, si Cuba sombrait dans le chaos, l’le deviendrait une plaque tournante pour tous les trafics - drogue, migrants- et serait pour les Etats-Unis ce que la Libye est devenue pour l’Europe depuis le renversement de Khadafi.

C’est sans doute une des raisons du rétablissement des relations diplomatiques décidé par Obama. Les Européens, de leur côté, ont déjà changé de politique : en 1996, L’union Européenne, sous la pression du premier ministre espagnol Aznar, avait rompu ses relations avec Cuba. Depuis, elle a rétabli les relations, la France ayant joué un rôle moteur dans ce changement de politique.

En conclusion, faisons un rêve : un assouplissement, une évolution du régime vers la démocratie, sans effondrement, si les Etats-Unis et les Cubains-Américains font preuve de modération et donc d’intelligence, ainsi que Raul et ses successeurs ; une reconquête des terres, une agriculture performante et même exportatrice en moins de dix ans ; des panneaux solaires partout, permettant à Cuba de réduire sa dépendance énergétique, et peut-être de multiplier les véhicules électriques ; un développement raisonné du tourisme au lieu de la fuite en avant actuelle ; l’essor d’entreprises cubaines privées, peut-être grâce au micro-crédit ; des investissements étrangers ; et une amélioration des conditions de vie des Cubains.

Bibliographie : pour une étude en profondeur, Sara ROUMETTE, Cuba, Les guides de l’état du monde, Editions La découverte 2011. Mais on apprend beaucoup sur Cuba en lisant PADURA, grand romancier qui vit à Cuba contrairement à la plupart des écrivains cubains célèbres.

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Published by Elizabeth Crémieu - dans Amériques
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